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Une enfance volée, onze ans d’attente : l’attente, autre épreuve de la justice

Par Reshad Toorab
Publié le: 27 June 2026 à 18:30
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Aujourd’hui âgée de 19 ans, la victime témoigne d’une attente judiciaire de 11 ans qui a marqué toute son adolescence.
Aujourd’hui âgée de 19 ans, la victime témoigne d’une attente judiciaire de 11 ans qui a marqué toute son adolescence.

Elle avait 8 ans. Elle en a 19 aujourd’hui. Entre ces deux chiffres, il n’y a pas seulement des années, il y a une vie entière suspendue à un verdict qui ne vient pas.

Il y a des dates qui ne s’effacent pas. Des matins qui semblent ordinaires et qui, en quelques heures, fracturent une existence en deux : avant et après. Pour cette jeune femme de 19 ans, originaire de Pointe-aux-Sables, ce matin-là, c’était le 8 août 2015.  

Aujourd’hui, elle prépare ses examens du HSC. Elle a grandi, mûri, traversé l’adolescence. Mais derrière chaque journée ordinaire, derrière chaque effort pour avancer, il y a ce dossier, toujours ouvert, toujours là, comme une ombre qui refuse de partir.

Le jour où tout a basculé

À cette époque, elle était âgée de 8 ans et en Grade 3. Comme tous les enfants de son âge, elle aimait jouer, et manger des friandises chez les voisins. Parmi, un homme de 58 ans qui entretenait des relations de bon voisinage et à qui sa maman faisait confiance. D’ailleurs, sa fille et son neveu, âgé d’environ 6 ans, se rendaient régulièrement chez lui et son épouse pour jouer et grignoter des friandises. 

Le matin du 8 août 2015, le quinquagénaire s’était présenté à leur porte en proposant d’emmener les deux enfants faire un tour dans son 4x4. Il devait passer par son imprimerie à La Tour Koenig, puis les conduire au supermarché. La mère avait accepté sans hésiter. Pourquoi se serait-elle méfiée ?

Vers 14 heures, il les avait reconduit à la maison et tout semblait normal jusqu’à ce que le petit-neveu qui, sans mesurer le poids de ses mots, lâcha la vérité à sa propre mère. Dans l’imprimerie, l’homme avait laissé le garçon en bas avec un employé, et avait emmené la fillette à l’étage, sous prétexte de regarder des dessins animés.

Ce soir-là, la mère interrogea sa fille. Celle-ci se mura d’abord dans le silence, ce silence lourd, celui des victimes que l’on a fait taire par la peur. Puis, tard dans la nuit, les mots finirent par sortir, maladroits, douloureux, dévastateurs. Il l’avait emmenée à l’étage où il avait abusé d’elle. Puis, il lui avait dit de ne rien dire à personne. La mère avait inspecté les sous-vêtements de sa fille, où elle constata la présence de traces de sang.  Le lendemain matin, elle se rendit à la police.

Le médecin légiste confirma l’agression sexuelle. Pire encore, selon le gynécologue, ce n’était vraisemblablement pas la première tentative. Le présumé suspect fut arrêté. Une charge provisoire de viol fut retenue contre lui, toutefois, il recouvra sa liberté conditionnelle. Depuis, il nie l’intégralité des faits qui lui sont reprochés. Certes, la machine judiciaire s’est mise en marche, mais trop lentement.

Depuis ce drame, 11 ans ont passé entre renvois d’audiences, délais procéduraux, convocations et attentes. Entre-temps, la petite victime a grandi sans jamais obtenir justice.  Le 2 juin 2026, l’affaire a de nouveau été entendue devant le Children Court, mais elle a été renvoyée au 17 août prochain. Une date de plus dans une longue liste de dates qui n’ont jamais rien résolu.

Adolescence marquée

Pour une victime, 11 ans d’attente ne sont pas un simple chiffre dans un dossier judiciaire. C’est une adolescence marquée par la pression, des troubles persistants et des projets de vie suspendus. La jeune fille a dû bénéficier d’un suivi psychologique sur une longue période, toujours en cours à ce jour. « Elle n’a jamais connu une adolescence normale. Tout était toujours lié à ce dossier. Même ses projets étaient suspendus à cette affaire », confie sa mère, la voix étreinte par une fatigue que les mots peinent à contenir.

Il y a quelque chose de profondément injuste dans ce tableau : pendant que la victime grandissait, apprenait, changeait, le dossier, lui, restait figé. Comme si le temps judiciaire et le temps humain évoluaient sur deux planètes différentes.

« Aujourd’hui, ma fille essaie de construire sa vie, d’avancer, de se projeter. Mais une ombre persiste : celle d’un procès toujours en cours. C’est comme si sa vie était en pause judiciaire. Tout avance autour d’elle, sauf cette affaire », explique sa mère.

L’épuisement d’une famille qui tient bon

Autour de la victime, les proches portent eux aussi le poids de ces années. Chaque audience renvoyée est vécue comme une nouvelle blessure. Chaque délai supplémentaire, comme un affront. « On ne demande pas que la justice soit précipitée. On demande juste qu’elle soit rendue dans un délai humain », indique un membre de la famille, la voix chargée d’une émotion contenue depuis trop longtemps.

« Chaque fois qu’on nous dit de revenir plus tard, c’est une nouvelle blessure qui s’ouvre », ajoute-t-il. Pourtant, malgré l’épuisement, la famille n’abandonne pas. Elle continue de se présenter aux audiences, de garder espoir, de croire que la vérité finira par être dite. « On est épuisés, mais on continue. Parce qu’on veut que la vérité soit dite », affirme un proche.

Ce qu’ils dénoncent, au fond, ce n’est pas seulement la lenteur d’un système. C’est l’indifférence perçue de ce système face à la réalité d’une vie humaine. « Ce n’est pas un simple dossier. C’est la vie d’une personne », fait ressortir la famille. 

La parole d’une victime

La victime, qui, à 8 ans, avait raconté la vérité à sa mère, à voix basse, a grandi trop vite, contrainte par des circonstances qu’elle n’avait pas choisies. « Attendre un jugement pendant 11 ans, c’est vivre avec une blessure qui ne se ferme jamais.

J’essaie d’avancer dans la vie sans pouvoir tourner complètement la page. Je n’ai jamais pu vraiment respirer librement. Il y a toujours cette affaire derrière moi », déclare-t-elle.

Ces mots résument peut-être mieux que n’importe quelle analyse ce que signifie une justice trop lente : ce n’est pas seulement un retard administratif. C’est une condamnation silencieuse infligée à la victime elle-même  – celle d’attendre, indéfiniment, la permission de guérir.

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