Une classe moyenne qui peine à épargner
Par
Kinsley David
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Kinsley David
Plus de 80 % des Mauriciens disposent de moins de Rs 100 000 sur leur compte bancaire, révèle le dernier rapport de la Mauritius Deposit Insurance Corporation. Derrière ce chiffre, une réalité sociale : une classe moyenne sous pression, pour qui épargner n’est plus une priorité. Un combat quotidien par contre face à la montée des prix.
À la lecture du dernier rapport 2024–2025 de la Mauritius Deposit Insurance Corporation (MDIC), un chiffre s’impose : plus de 80 % des déposants à Maurice disposent de moins de Rs 100 000 sur leur compte bancaire. Un constat d’autant plus frappant que, dans le même temps, 86 % de la valeur totale des dépôts est concentrée dans la tranche supérieure à Rs 300 000.
Derrière ces données, une réalité sociale et économique se dessine : pour une large majorité de Mauriciens, l’épargne n’est plus un objectif, mais une variable sacrifiée au quotidien. Pour Jayen Chellum, porte-parole de l’Association des Consommateurs de l’île Maurice (Acim), cette situation n’a rien de surprenant. « Des groupes ont la capacité d’épargner, et d’autres non. Ceux-là se retrouvent dans des situations financières très difficiles », explique-t-il.
La hausse continue du coût de la vie pèse lourdement sur les ménages, en particulier ceux aux revenus modestes. L’alimentation, en tête des dépenses incompressibles, devient un fardeau. « Les produits alimentaires sont déjà très chers à Maurice. Pour ceux qui sont au ‘minimum wage’, épargner devient presque impossible », souligne Jayen Chellum.
Dans ce contexte, l’épargne, lorsqu’elle existe, prend une forme fragile et éphémère. « Ce n’est pas une épargne à long terme. C’est juste mettre un peu d’argent de côté pour pouvoir joindre les deux bouts le mois suivant. Et cet argent finit par être absorbé par les dépenses », observe Jayen Chellum.
Cette réalité sociale trouve un écho dans l’analyse économique de Manisha Dookhony. Pour l’économiste, la faiblesse des soldes bancaires ne signifie pas nécessairement une absence totale de ressources, mais révèle surtout un changement de fonction du compte bancaire. « Pour une large part des ménages, le compte bancaire fonctionne avant tout comme un outil de gestion du quotidien : recevoir le salaire, payer les factures et les dépenses courantes », explique-t-elle.
Dans certains cas, l’épargne est orientée ailleurs. « Elle peut être canalisée vers des projets immobiliers familiaux ou de petits investissements. Mais pour beaucoup de foyers, les revenus sont immédiatement absorbés par la consommation et le remboursement de dettes, notamment les ventes à tempérament », précise-t-elle.
Cette pression permanente sur les revenus a des conséquences sociales directes. L’absence de réserve financière fragilise les ménages face aux imprévus. « Si on a de l’argent de côté, cela peut nous aider en situation de crise. Sinon, on se retrouve très vite dans des situations difficiles, surtout en cas d’urgence », avertit Jayen Chellum.
Faute d’épargne, certains n’ont d’autre choix que de s’endetter. « Le manque d’argent pousse des familles à emprunter, et beaucoup tombent dans un cercle vicieux de l’endettement », déplore-t-il.
Face à ce constat, les deux intervenants convergent sur la nécessité d’agir à plusieurs niveaux. Pour Manisha Dookhony, l’éducation financière est un levier essentiel. « Il faut renforcer l’éducation financière, avec des conseils concrets sur comment épargner et sur quels types d’investissements s’orienter, en fonction des moyens de chacun », estime-t-elle.
Du côté syndical, Jayen Chellum plaide pour une approche plus globale, combinant responsabilité individuelle et action publique. « Il faut instaurer une culture de l’épargne très tôt, apprendre à faire la différence entre les vraies nécessités et les dépenses superflues, et ne pas dépenser plus que ses revenus », affirme-t-il.
Mais cette responsabilisation ne peut, selon lui, se faire sans un cadre protecteur. « Le gouvernement doit veiller à éviter les abus dans les services essentiels, comme les cliniques privées, et à maintenir les prix de l’alimentation sous contrôle pour réellement soulager les ménages. »
Entre pressions économiques et réalités sociales, une certitude s’impose : tant que la majorité des revenus sera absorbée par les dépenses essentielles, l’épargne restera hors de portée pour une grande partie des Mauriciens.
Pour de nombreuses familles mauriciennes, l’épargne n’est plus une option. Entre l’augmentation du coût de la vie, des revenus insuffisants et des dépenses essentielles qui s’accumulent, le quotidien se résume à une course permanente pour joindre les deux bouts. Une réalité que les statistiques peinent parfois à traduire, mais que le travail social met crûment en lumière.
Sur le terrain, Antoinette Guillaume, travailleuse sociale, observe cette fragilité au quotidien. « Beaucoup de familles ont aujourd’hui des difficultés à joindre les deux bouts. Même celles qui touchent plus que le salaire minimal ont du mal à économiser, parce que la vie est de plus en plus chère », explique-t-elle.
La situation devient encore plus critique pour les foyers les plus précaires. « Si ceux qui ont un revenu stable n’y arrivent pas, c’est encore plus difficile pour les personnes au salaire minimal, et encore plus pour celles qui n’ont pas de revenus fixes », souligne-t-elle.
Parmi les familles qu’elle accompagne, nombreuses sont celles qui vivent dans une urgence permanente. « Nous rencontrons souvent des familles avec plusieurs enfants qui peinent à les nourrir. Elles vivent de repas en repas. Pour elles, chaque jour suffit sa peine », confie Antoinette Guillaume.
Les charges liées aux enfants alourdissent considérablement le budget familial. « L’école est gratuite, certes, mais les fournitures, les livres, les leçons, les uniformes coûtent de plus en plus cher. Pour une famille nombreuse vivant au bas de l’échelle, économiser est un luxe qu’elle ne peut pas se permettre », explique-t-elle.
À cela s’ajoutent les dépenses incompressibles du quotidien. « Le loyer, la garderie, l’eau, l’électricité, le transport… Une fois ces choses essentielles payées, il ne reste plus de sous », constate la travailleuse sociale.
Face à cette réalité, les familles n’ont souvent d’autre choix que de renoncer. « Elles sacrifient ce qu’elles jugent non essentiel : les loisirs, les vacances, et bien sûr les économies », observe-t-elle. Elle pointe un manque de soutien structurel. « À Maurice, il y a un manque d’ONG pour accompagner ces familles, surtout les personnes vulnérables comme les mamans célibataires, afin de les aider à simplement joindre les deux bouts. »
Le dernier rapport annuel de la Mauritius Deposit Insurance Corporation (MDIC) dresse un état des lieux de l’épargne bancaire à Maurice et met en lumière de fortes disparités entre les déposants. Selon les chiffres publiés, Maurice compte plus de 2,7 millions de déposants, pour un total de Rs 525,6 milliards de dépôts. Si ces données traduisent une certaine solidité du système bancaire, elles révèlent surtout une concentration marquée de l’épargne.
En effet, 80 % des déposants disposent de moins de Rs 100 000 sur leur compte bancaire. À l’inverse, 293 444 déposants détiennent des montants supérieurs à Rs 300 000, et cette tranche concentre à elle seule plus de 86 % de la valeur totale des dépôts.
Le rapport indique également que les banques dominent largement le paysage de l’épargne, captant plus de Rs 492 milliards de dépôts, loin devant les autres organismes financiers couverts par le dispositif de garantie des dépôts.
Cette répartition montre que, pour une grande majorité de Mauriciens, le compte bancaire sert avant tout à gérer les flux du quotidien – salaires, factures, dépenses courantes, plutôt qu’à constituer une épargne durable. À l’inverse, une minorité concentre l’essentiel des ressources financières, accentuant les écarts de sécurité économique entre les ménages.
Face à la difficulté croissante à épargner, l’Association des consommateurs plaide pour une approche basée sur l’éducation financière et des gestes simples du quotidien. Son porte-parole, Jayen Chellum, insiste sur l’importance de reprendre le contrôle de son budget. « La première chose à faire est d’apprendre à gérer ses revenus. Il faut savoir exactement combien on gagne et combien on dépense chaque mois », explique-t-il.
Établir un budget clair permet de mieux cibler les dépenses essentielles et d’éviter les dérives. « Il est important d’éviter les achats impulsifs. Avant de dépenser, il faut se demander si c’est une vraie nécessité ou simplement une envie », souligne Jayen Chellum.
L’Association rappelle un principe fondamental. « Il ne faut pas dépenser plus que ce que l’on gagne. C’est souvent ce qui mène les ménages à l’endettement. »
Même lorsque les revenus sont modestes, mettre un peu d’argent de côté reste utile. « Cette pratique aide à créer une réserve, même si ce n’est pas une épargne à long terme. »
La création d’un fonds d’urgence est également encouragée. « Avoir un minimum de côté permet de faire face aux imprévus sans avoir à recourir immédiatement à l’emprunt. » Jayen Chellum invite les ménages à ne pas rester seuls face à leurs difficultés. « Il existe des organismes et des structures qui peuvent conseiller et accompagner les familles. Chercher de l’aide fait partie de la solution. »