Transport maritime sous pression : le fret grimpe jusqu’à +215 % avec la guerre au Moyen-Orient
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
La détérioration récente de la situation géopolitique au Moyen-Orient provoque des ondes de choc sur le commerce mondial. Maurice, pourtant éloignée des zones de conflit, en ressent déjà les effets. Entre hausse du fret et incertitudes persistantes, les opérateurs économiques s’alarment face à une pression croissante sur l’économie locale.
Depuis fin février 2026, le transport maritime a été profondément perturbé par les tensions au Moyen-Orient. Selon Kevin Carpenen, président de l’Association Professionnelle des Transitaires (APT), certaines routes clés sont aujourd’hui partiellement paralysées. « Nous ne pouvons toujours pas embarquer les conteneurs au départ des ports principaux du Moyen-Orient tels que Jebel Ali vers Port-Louis », explique-t-il.
Face à cette contrainte, les opérateurs doivent se tourner vers des solutions alternatives, comme un passage par Sohar, à Oman. Cependant, cette réorganisation logistique a un coût considérable. « Le fret depuis Jebel Ali en passant par Sohar est environ 215 % plus cher que ce qu’il était avant le 28 février 2026 », précise-t-il. Une augmentation qui pèse lourdement sur les importateurs et exportateurs mauriciens.
De son côté, Amil Emamdin, directeur de Freightnet Cargo Services Ltd, met en lumière les causes structurelles de cette flambée. Il indique que l’instabilité dans des zones stratégiques comme le détroit d’Ormuz, la mer Rouge et le canal de Suez a contraint les grandes compagnies maritimes à modifier leurs itinéraires. Celles-ci contournent désormais l’Afrique via le cap de Bonne-Espérance.
« Cette déviation entraîne un allongement des trajets de 10 à 20 jours, réduisant la disponibilité des navires et augmentant mécaniquement les coûts. Les taux de fret ont considérablement augmenté sur les routes commerciales concernées », souligne-t-il. Bien que ces hausses soient appliquées à l’échelle régionale, il avance que Maurice est directement impacté en raison de son intégration dans les circuits maritimes reliant l’océan Indien à l’Afrique et à l’Asie. « Les coûts varient selon les routes et les périodes, mais la tendance générale reste clairement orientée à la hausse », dit-il.
Face à cette situation, la question d’un retour à la normale se pose avec acuité. Pourtant, les professionnels du secteur restent prudents, voire pessimistes. « Nous sommes toujours dans l’incertitude », affirme Kevin Carpenen. Selon lui, le cessez-le-feu observé reste trop fragile pour entraîner une amélioration tangible des conditions de transport.
Même en cas d’apaisement durable, d’autres défis se profilent. « Lorsque le conflit arrivera à terme, nous ferons face à des ‘backlogs’, notamment dans les ports de transbordement », prévient-il. De nombreux conteneurs étant actuellement bloqués, leur remise en circulation risque de provoquer des congestions portuaires et des retards importants à l’échelle mondiale.
Amil Emamdin abonde dans le même sens. « Un retour au niveau de fret d’avant la crise n’est pas attendu de sitôt », indique-t-il. À court terme, les surtaxes liées à la guerre restent en vigueur, et les tarifs demeurent extrêmement sensibles à l’évolution de la situation géopolitique. « Toute nouvelle escalade pourrait entraîner des hausses immédiates », précise-t-il.
À moyen terme, poursuit-il, un certain rééquilibrage pourrait intervenir avec l’arrivée de nouvelles capacités maritimes. Toutefois, cet effet pourrait être atténué par des facteurs structurels, tels que l’allongement durable des routes maritimes, les coûts environnementaux et les primes de risque géopolitique intégrées dans les prix. « Le secteur évolue vers un nouveau régime tarifaire, avec des niveaux de fret plus élevés et une volatilité persistante », résume Amil Emamdin.
Pour Dany Appavoo, vice-présidente de l’APT et manager chez Ariva Ltée, tout dépendra de l’évolution du contexte international. « Avec une évolution positive de la situation au Moyen-Orient, nous espérons une stabilisation des tarifs ; toutefois, si elle se prolonge, la tendance actuelle risque de perdurer », soutient-elle.
Si les tensions géopolitiques au Moyen-Orient ont largement contribué à la flambée récente des coûts du fret, elles ne constituent toutefois qu’une partie de l’équation. D’autres facteurs, à la fois conjoncturels et structurels, continuent d’exercer une pression durable sur les tarifs du transport maritime et aérien.
Selon Kevin Carpenen, le prix du pétrole demeure un élément central. « Le prix du baril affecte directement le coût du fret », explique-t-il. À cela s’ajoutent les détours imposés aux navires en raison des zones à risque, ce qui allonge les temps de transit et réduit la rotation des bateaux. Moins de rotations signifie une capacité plus limitée, ce qui contribue mécaniquement à faire grimper les prix. La dynamique de l’offre et de la demande joue également un rôle clé.
« Si la demande augmente fortement sur certains axes, comme entre la Chine et les États-Unis, les compagnies maritimes priorisent ces routes », précise-t-il. Résultat : les autres marchés, dont Maurice, peuvent subir des hausses de tarifs en raison d’une capacité réduite.
En parallèle, le secteur est marqué par des périodes cycliques de forte activité, connues sous le nom de « peak seasons ». Durant ces phases, même si les tarifs de base ne sont pas systématiquement revus à la hausse, des surcharges spécifiques viennent s’ajouter. Parmi elles, le « Peak Season Surcharge », appliqué temporairement pour faire face à l’augmentation de la demande.
Au-delà de ces éléments, plusieurs facteurs structurels contribuent à maintenir les coûts à un niveau élevé. Les grandes compagnies maritimes comme MSC, Maersk et CMA CGM ajustent leur capacité en annulant certaines traversées ou en contrôlant le déploiement de leurs navires. Cette gestion fine de l’offre influence directement les prix.
« Par ailleurs, la volatilité persistante des prix du carburant, liée aux incertitudes géopolitiques dans le Golfe persique, continue d’alimenter l’instabilité des tarifs », indique Kevin Carpenen. À cela s’ajoute la hausse des primes d’assurance maritime, notamment pour couvrir les risques de guerre dans les zones sensibles. Les nouvelles réglementations environnementales représentent également un facteur de coût non négligeable.
Les compagnies doivent investir pour respecter des normes plus strictes en matière d’émissions et d’efficacité énergétique, ce qui se répercute sur les tarifs appliqués. Enfin, dit-il, la multiplication des surcharges est devenue la norme dans le transport maritime mondial : surcharges liées aux risques de guerre, ajustements pour perturbations, carburant ou encore haute saison.
Comme le souligne Amil Emamdin, ces coûts sont répercutés tout au long de la chaîne d’approvisionnement. « Ils passent des compagnies maritimes aux transitaires, puis aux importateurs, et finalement aux consommateurs », soutient-il.