Transition énergétique - Solaire : le pari à haut coût du CEB pour les grands clients
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Le CEB déploie un programme d’énergies renouvelables avec stockage par batteries, visant les centres commerciaux, banques et hôtels. Entre opportunités techniques et contraintes économiques, le secteur avance prudemment.
Avec son nouveau programme d’énergies renouvelables (Renewable Energy Scheme – RE Scheme), le Central Electricity Board (CEB) cible les grands clients commerciaux pour encourager l’adoption du solaire photovoltaïque et le lissage de la consommation électrique. L’initiative, qui intègre stockage par batteries (Battery Energy Storage System – BESS) et tarification horaire (Time-of-Use), répond aux contraintes croissantes du réseau. Mais elle révèle aussi les défis de la transition énergétique, entre volontarisme affiché et réalités économiques.
Le dispositif vise les clients commerciaux relevant des codes tarifaires 225 et 225A : centres commerciaux, banques, établissements hôteliers. L’objectif est d’encourager l’intégration du solaire tout en incitant ces gros consommateurs à adapter leurs habitudes grâce à une tarification différenciée. L’électricité coûte plus cher durant les périodes de forte demande, et moins en heures creuses.
Dans le secteur hôtelier, premier concerné, la réaction est prudente. Ashish Shibloll, directeur légal et administratif du Marriott Group – qui opère Le Méridien, The Westin et The St. Regis à Maurice –, ne ferme pas la porte. « Le CEB nous a présenté plusieurs pistes, notamment l’installation de batteries de stockage ou de panneaux photovoltaïques », explique-t-il. Le groupe prévoit de réunir ses partenaires pour évaluer les options.
Mais l’enthousiasme reste mesuré. « Il faut rester réaliste : le solaire représente un investissement très coûteux pour des structures comme les nôtres, d’autant que la configuration de nos toits rend souvent la mise en oeuvre difficile », tempère Ashish Shibloll.
L’hôtellerie fait face à une contrainte supplémentaire : ses pics de consommation, concentrés le soir, laissent peu de marge de manœuvre. « À ces moments-là, il est pratiquement impossible de déplacer la consommation énergétique sans affecter la qualité du service offert aux clients. »
Le responsable du Marriott se dit néanmoins ouvert à la transition, à condition que les pouvoirs publics accompagnent le mouvement. « Nous espérons que le prochain Budget viendra proposer des mesures plus incitatives pour aider le secteur hôtelier à franchir ce cap », indique-t-il.
Ce pragmatisme hôtelier contraste avec l’analyse de Sunil Dowarkasing, expert en énergie qui observe le secteur depuis des années. Pour lui, le nouveau programme illustre un problème récurrent à Maurice : l’écart entre l’annonce et l’exécution. « Les ambitions sont régulièrement affichées, mais leur traduction en politiques cohérentes et réellement contraignantes se heurte à une inertie bureaucratique profondément enracinée », analyse-t-il.
L’expert pointe la lourdeur administrative, les procédures d’autorisation longues, les règles d’accès au réseau restrictives. Ces obstacles ont, selon lui, découragé les initiatives décentralisées. « Le solaire en toiture et les projets communautaires ont été particulièrement pénalisés, alors qu’ils constituent des leviers essentiels », regrette-t-il.
Si Ashish Shibloll évoque surtout le coût, Sunil Dowarkasing élargit la critique. « En se limitant aux grands clients commerciaux, le programme exclut de facto les ménages, les PME, les collectivités locales. Une transition énergétique durable ne peut être réservée à une élite économique ; elle doit être inclusive », insiste-t-il.
L’obligation d’installer un système de stockage par batteries cristallise les divergences. Pour le CEB, il s’agit d’assurer la stabilité du réseau et de gérer les pointes de consommation. Pour les opérateurs, c’est un investissement lourd qui s’ajoute au solaire.
Sunil Dowarkasing ne conteste pas l’utilité technique du dispositif. « Le BESS est utile pour la stabilité du réseau, mais en faire une exigence sans mécanisme clair de soutien financier revient à privilégier la contrainte plutôt que l’incitation », estime-t-il. Un point de vue qui rejoint les préoccupations exprimées par le secteur hôtelier sur le poids financier de la transition.
L’expert questionne également l’ambition quantitative. « L’objectif de 70 MW de solaire photovoltaïque, avec 11,5 MW de stockage, reste modeste au regard des besoins énergétiques croissants et des engagements internationaux en matière de décarbonation », observe-t-il. Le programme ne remet pas en cause, souligne-t-il, la place prépondérante des producteurs indépendants fonctionnant aux combustibles fossiles.
Ainsi, bien que le « Time-of-Use » et le nouveau « RE Scheme » marquent une évolution technique du réseau électrique, pour Sunil Dowarkasing, le programme privilégie « une logique de gestion des pics de consommation et d’optimisation du réseau existant plutôt qu’une transformation profonde. Il n’y a ni calendrier clair de sortie des énergies fossiles, ni réforme des contrats des producteurs indépendants, ni vision nationale forte ».
« Je ne suis pas satisfait du rythme de travail du CEB ». C’est le message lancé hier, mercredi 28 janvier, par Patrick Assirvaden. Le ministre de l’Énergie s’exprimait lors d’une Education & Job Fair organisée à l’auditorium Octave Wiehé, à Réduit. Revenant sur les projets engagés par son ministère afin de garantir la sécurité énergétique du pays, il a indiqué attendre du CEB qu’il accélère ses actions et renforce son appui à ces initiatives. Une prise de position que le ministre qualifie lui-même de véritable « wake-up call » adressé au CEB.