Mise à jour: 17 janvier 2026 à 17:30

Trafic de drogue : quand les guetteurs à motos compliquent la tâche de l’Adsu

Par Le Défi Plus
Image
Le scooter Yamaha Aerox est souvent utilisé par les guetteurs. Les trafiquants et leurs guetteurs ont aussi recours à d’autres modèles de motos. Des guetteurs à motos sillonnent les points de vente.
Le scooter Yamaha Aerox est souvent utilisé par les guetteurs. Les trafiquants et leurs guetteurs ont aussi recours à d’autres modèles de motos.

À Maurice, les opérations antidrogue font désormais face à une nouvelle réalité sur le terrain. Des motocyclistes agissant comme éclaireurs suivent les policiers, filment leurs déplacements et alertent les trafiquants en temps réel, compliquant sérieusement les interventions de l’Adsu.

La lutte antidrogue à Maurice est entrée dans une nouvelle phase. Sur le terrain, les opérations de l’Anti-Drug & Smuggling Unit (Adsu) se heurtent à une organisation parallèle, bien structurée et redoutablement efficace : celle des « guetteurs » à motos. Ces jeunes motocyclistes, souvent équipés de scooters puissants et modifiés, surveillent, filment et signalent en temps réel les déplacements des policiers. Leur rôle est devenu crucial pour les trafiquants, car ils permettent d’anticiper les descentes et de neutraliser l’effet surprise. Ce phénomène, devenu quasi systématique, complique considérablement les interventions de la brigade antidrogue et illustre la sophistication croissante des réseaux criminels.

Dès la sortie des Casernes centrales, les véhicules de l’Adsu sont suivis de près. Les guetteurs, postés stratégiquement aux abords des bureaux de fret ou dans les faubourgs de la capitale, escortent les fourgonnettes banalisées. « Zot lor telefonn e zot siniale ki direksion nou pe ale. Zot swiv nou bout an bout kouma nou sorti », confient des limiers de l’Adsu.

Leur mission est simple : alerter les trafiquants complices dès que les policiers se mettent en route. Grâce à des appels téléphoniques ou des vidéos en direct, les guetteurs transmettent chaque mouvement, chaque détour, chaque arrêt. Les trafiquants, avertis à l’avance, ont alors le temps de dissimuler la marchandise ou de disparaître.

Les scooters utilisés par ces guetteurs ne sont pas des modèles ordinaires. Yamaha Aerox, motocyclettes modifiées, moteurs tunés : ces deux-roues disposent de capacités nettement supérieures aux modèles d’origine. « Zot servi sa pou pa gagn zot, kan sa bann moto-la ale, pa fasil pu swiv », explique un policier. 

Avec des vitesses pouvant atteindre 140 à 150 km/h après modifications, ces engins permettent aux guetteurs de distancer facilement les véhicules de police. Certains circulent sans casque, filment les policiers avec leur téléphone portable et n’hésitent pas à provoquer. « Kouma dir zot vini pou provok nou, zot pa gagn traka lalwa, zot anvi kre enn sitiasion tansion », s’indignent les limiers. Ces comportements créent un climat de défiance et de tension. Les policiers, conscients d’être surveillés, doivent composer avec une pression supplémentaire. Les guetteurs, eux, semblent agir en toute impunité : tant qu’ils ne commettent pas de délit routier ou ne sont pas pris en flagrant délit, la police ne peut intervenir.

La présence des guetteurs n’est pas le seul obstacle rencontré par l’Adsu. Dans certains quartiers sensibles, des habitants complices placent de grosses pierres sur les routes menant aux points de vente de drogue. À Ti-Rodrigues, à Résidence-La-Cure, une équipe de l’Adsu s’est ainsi retrouvée bloquée. Le temps de dégager le passage, les trafiquants avaient déjà disparu. Ces manœuvres démontrent une organisation bien huilée, où chaque acteur – guetteur, habitant complice, trafiquant – joue un rôle précis pour contrer les opérations policières.

Omniprésence

Le samedi 10 janvier, l’ADSU a mené une opération à Jin Fei, à Riche-Terre. Les policiers avaient reçu des informations fiables concernant l’arrivée d’une cargaison de cannabis dissimulée dans un conteneur censé transporter du granit. À leur arrivée, plusieurs scooters et motos modifiées sillonnaient déjà la zone. Les guetteurs filmaient, circulaient sans casque, multipliaient les va-et-vient. Malgré cette surveillance hostile, l’Adsu a réussi à intercepter le colis. Bingo : 14 sacs de cannabis et cinq de résine ont été découverts, soit un total de 18,8 kilos de drogue, d’une valeur estimée à Rs 63,2 millions. Cette saisie illustre à la fois l’efficacité des renseignements de l’Adsu et la difficulté croissante des opérations face à des guetteurs omniprésents.

Les scooters utilisés par les guetteurs représentent un investissement conséquent. Selon un garagiste, les Yamaha Aerox coûtent entre Rs 250 000 et Rs 300 000 après modifications. Importés sous forme de pièces détachées, ils sont assemblés artisanalement dans des garages. Pour les trafiquants, ce coût n’est rien comparé aux millions de roupies générées par le trafic. « Pou trafikan pa nanye sa, li kouma dir enn investisman dan enn zouti travay, ki pe raport par miyon », relatent des sources proches de l’Adsu. 

Avec des moteurs modifiés, des variateurs remplacés et des pièces de compétition, ces scooters atteignent des vitesses impressionnantes. Ils deviennent ainsi des outils stratégiques pour protéger les trafics et assurer la mobilité des guetteurs.

Face à cette organisation, l’Adsu se retrouve souvent impuissante. Les guetteurs, bien que repérés, ne commettent pas de délit flagrant. « Zot roule lor sime, pas kapav dir kiksoz », explique un gradé. La police ne peut agir simplement à la vue de ces jeunes motocyclistes. Tant qu’ils respectent le code de la route, ils échappent aux sanctions. 

Cette situation rend la lutte antidrogue « bien challenging », selon les limiers, qui doivent composer avec une surveillance constante et parfois des guet-apens. Depuis décembre 2025, les opérations antidrogue dans certains « hot spots » de la capitale se transforment en véritables guerres d’usure. Les guetteurs, postés aux sorties des Casernes centrales ou du DHQ Abercrombie, surveillent chaque mouvement. Les trafiquants, avertis à l’avance, ont le temps de se préparer. « Travay inn vinn bien challenging, ziska sa nou bizin fer fas, de fwa zot fini kone kan l’Adsu pe vini, zot fer enn get-apan », raconte un policier.

Les guetteurs à motos représentent une nouvelle forme de résistance organisée face aux opérations antidrogue. Leur mobilité, leur audace et leur rôle stratégique en font des acteurs incontournables du trafic. Pour les trafiquants, ces scooters sont un investissement rentable, un outil de travail indispensable. Pour l’Adsu, ils sont un défi majeur, une entrave constante aux opérations. La lutte antidrogue à Maurice ne se joue plus seulement dans les entrepôts ou les quartiers sensibles : elle se joue aussi sur les routes, dans une course-poursuite permanente entre policiers et guetteurs. Une course où la vitesse, la technologie et l’organisation des trafiquants compliquent chaque jour davantage la tâche des forces de l’ordre.

Publicité
À LA UNE
defiplus