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Toxicomanes en détention : ces cellules policières transformées en salles de crise sanitaire

Par Reshad Toorab
Publié le: 31 May 2026 à 12:00
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prison

Entre crises de manque, hallucinations et urgences psychiatriques, les postes de police mauriciens gèrent quotidiennement des détenus toxicomanes, révélant une crise sanitaire qui déborde désormais largement le cadre sécuritaire.

À Maurice, les forces de l’ordre se trouvent en première ligne face à une réalité méconnue : la gestion, au quotidien, de détenus ravagés par l’addiction. Entre crises de manque, troubles psychiatriques et logistique médicale, les postes de police sont devenus, malgré eux, des avant-postes de la crise des drogues.

Il est des gardes à vue qui ne ressemblent à aucune autre. Quelques heures après son placement en cellule, un homme arrêté pour vol commence à trembler. Puis à suer. Puis à hurler. Les officiers de permanence reconnaissent les signes : ce n’est plus un suspect ordinaire qu’ils ont en face d’eux, c’est un toxicomane en plein sevrage. Une situation qui, à Maurice, est devenue presque banale.

Derrière les statistiques de criminalité – vols, agressions, violences conjugales, cambriolages – se dissimule une réalité que les autorités policières ne peuvent plus ignorer : une part croissante des personnes placées en garde à vue souffre de dépendance aux stupéfiants. Héroïne, drogues de synthèse, substances illicites en tout genre : l’addiction s’est invitée durablement dans les cellules de l’île.

La police mauricienne, par la voix de l’ASP Suhail Lidialam du Police Press & Public Relations Office, reconnaît sans détour que ses officiers sont désormais confrontés quotidiennement à cette problématique. Les agents sont, selon ses termes, « inévitablement exposés » à des suspects toxicomanes, la dépendance aux stupéfiants s’inscrivant fréquemment dans un cycle de criminalité plus large.

Avant même l’entrée en cellule, une procédure s’impose : la fouille systématique. Chaque détenu est inspecté afin qu’aucun objet dangereux – lame, substance illicite, tout ce qui pourrait blesser ou tuer – ne franchisse le seuil. Une précaution nécessaire, mais insuffisante à elle seule pour contenir ce qui peut survenir ensuite. Car une fois les portes refermées, le véritable défi commence.

Sueurs froides, tremblements incontrôlables, hallucinations, accès de violence soudaine : les manifestations du manque peuvent transformer, en quelques heures, un individu en état de détresse extrême. Les drogues synthétiques, particulièrement répandues à Maurice, sont connues pour produire des états psychotiques aigus. Certains détenus deviennent paranoïaques. D’autres sombrent dans des crises de panique que rien ne semble pouvoir endiguer.

« Lorsqu’un détenu présente des signes de maladie, de détresse, d’agressivité ou de comportement violent, des mesures appropriées sont immédiatement prises », assure l’ASP Lidialam. En pratique, cela signifie que des officiers doivent intervenir physiquement, parfois en urgence, pour protéger le détenu de lui-même autant que les autres occupants des cellules.

Des systèmes de vidéosurveillance permettent une surveillance continue dans plusieurs centres de détention. Mais la technologie ne remplace pas l’œil humain, ni le jugement d’un policier confronté, à trois heures du matin, à une situation qui peut basculer en quelques secondes.

Parmi les cas les plus délicats figurent ceux des détenus suivant un traitement de substitution à la méthadone. Ces personnes, dont la dépendance est prise en charge médicalement, ne peuvent interrompre leur protocole sous peine de complications graves. La police se trouve alors dans l’obligation d’organiser, sous escorte, leur transfert vers les centres médicaux compétents.

Un exercice qui mobilise du personnel, détourne des agents de leurs missions habituelles et impose une logistique complexe dans un corps de sécurité déjà sollicité de toutes parts. Pour les autorités, pourtant, il n’y a pas d’alternative : la continuité des soins est une obligation, médicale autant que légale.

Quand la dépendance frôle la psychiatrie

La frontière entre toxicomanie et pathologie mentale est, dans bien des cas, ténue. Plusieurs détenus arrivent déjà dans un état psychologique fragilisé. D’autres y basculent progressivement, sous l’effet conjugué du sevrage, du stress carcéral et des séquelles neurologiques de consommations prolongées.

Face à ces situations, un Police Medical Officer peut être sollicité pour procéder à une évaluation. Si l’état du détenu l’exige, un transfert vers le Brown-Séquard Mental Health Care Centre peut être ordonné. Une passerelle entre monde policier et monde médical qui, selon plusieurs observateurs, mériterait d’être davantage institutionnalisée.

Consciente de ces enjeux, la police affirme avoir intégré ces réalités dans la formation de ses recrues. Gestion des détenus vulnérables, résolution de conflits, techniques de désescalade face à des comportements liés à la drogue ou aux troubles mentaux : autant de modules censés préparer les jeunes officiers à des situations que leurs prédécesseurs n’avaient jamais envisagées sous cet angle.

Des mises en situation sont organisées lors de la formation initiale. Mais le terrain, reconnaît la police elle-même, reste « particulièrement imprévisible ». Aucun manuel ne peut tout anticiper lorsqu’un individu sous l’emprise de substances synthétiques perd pied avec la réalité.

Ce que révèle cette réalité quotidienne dépasse largement les murs des postes de police. Elle dit quelque chose de l’état d’une société confrontée à une crise des drogues qui ronge ses marges depuis des années. Elle dit aussi les limites d’un système où les forces de l’ordre, faute d’alternatives suffisantes, absorbent en première ligne des problèmes qui relèvent autant de la santé publique que de la sécurité.

À Maurice, la toxicomanie n’est plus seulement l’affaire des centres de désintoxication ou des tribunaux. Elle est devenue, jour après jour, l’affaire de policiers qui, entre deux patrouilles et un interrogatoire, se retrouvent à veiller sur des hommes en train de se désintégrer.

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