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Thierry Hebraud,  CEO de la MCB : «Il est sain de confronter ses certitudes aux avis des autres»

À la tête de la plus grande institution bancaire du pays, Thierry Hebraud avance avec une élégance tranquille. Derrière le costume du CEO de la MCB, il y a un homme qui observe, écoute, marche lentement vers l’essentiel. Entre leadership discret, passions personnelles et sens aigu des responsabilités, il dévoile ici un visage intime : celui d’un banquier humaniste, qui croit autant aux chiffres qu’aux histoires humaines.

Quand vous avez accepté de devenir CEO de la MCB, quel a été votre tout premier sentiment : fierté, pression ou excitation ?
Évidemment, un sentiment de fierté mais aussi d’humilité face à ce que représente la MCB, son histoire et les grandes figures qui ont dirigé la banque au cours des 187 années écoulées. Enfin, en acceptant ce rôle et cet honneur, il m’est venu le sens des responsabilités de devoir faire de mon passage une nouvelle étape dans l’évolution de la banque et du Groupe MCB.

Quel est, selon vous, le secret de  leadership dans un monde financier qui ne dort jamais ?
Je pense savoir ce qu’est un leadership engagé. Il s’agit d’abord de bien comprendre l’entreprise qu’on est amené à diriger, dans ses composantes professionnelles, financières, stratégiques et, bien sûr, humaines. Cela nécessite beaucoup d’écoute, d’échanges et ensuite, de décisions en cohésion avec l’organisation.

Si j’ai une certitude, c’est qu’on n’est jamais seul dans cette aventure, si on sait travailler avec ses collaborateurs et ses partenaires. C’est ensemble que l’on réussit et c’est très réconfortant.

Après plus de 38 ans de carrière internationale, qu’est-ce que Maurice a changé dans votre vision du métier ?
Mon expérience professionnelle internationale m’a conduit à diriger des filiales internationales de taille limitée de l’un des principaux groupes financiers mondiaux. Mon rôle consistait à appliquer et adapter la stratégie du groupe dans le pays dont j’avais la charge. Je ne représentais pas de risque systémique pour ce pays.

À Maurice, c’est exactement l’inverse. Mon rôle consiste à participer et à définir, au sein de comités du Groupe MCB et de la banque, la stratégie de la première banque du pays dans toutes ses composantes, et donc, à en peser toutes les conséquences potentielles pour ce pays, pour lequel nous représentons un risque systémique. Compte tenu de notre taille et de notre part de marché à Maurice, chacune de nos actions et de nos décisions engage non seulement notre Groupe mais potentiellement peut entraîner des répercussions sur l’ensemble de l’économie mauricienne. Je vous assure que cela n’est pas neutre dans la façon dont nous développons nos activités.

À quoi ressemble votre matinée idéale avant de commencer votre journée de CEO ?
J’arrive en général entre 6h30 et 7h00 le matin au bureau, ce qui est un temps de tranquillité pendant lequel je peux me concentrer sur des sujets de fond, avant de commencer une journée faite de comités, de rendez-vous clients ou partenaires, et de réunions sur tous les sujets qui concernent la banque et ses activités.

Si vous m’interrogez sur ma conception du work-life balance, je fais partie d’une génération pour laquelle le work fait partie de la life et la life fait partie du work. Évidemment, j’ai, comme tout le monde, des moments de détente, mais je ne les calcule pas comme des moments de ma journée.

Quel lieu à Maurice vous ressource le plus lorsque vous avez besoin de silence ou de recul ?
Hahaha, mon canapé et ma tablette pour regarder comment va la planète. Je dévore en effet les informations internationales dès que j’ai un moment de libre.

Mais plus sérieusement, c’est le temps que je peux passer avec mes amis à parler de toute autre chose que de la banque. Ce qui n’est pas toujours simple, tant les discussions ont tendance à dévier sur la banque, et le problème d’untel ou d’untel…

Quelle est la décision professionnelle qui vous a le plus marqué… et celle qui vous a le plus transformé en tant qu’homme ?
La décision professionnelle qui m’a le plus marqué est évidemment la décision de quitter la banque pour laquelle j’ai travaillé 35 ans pour rejoindre la MCB. Je suis passé d’un monde à un autre très différent et j’en retire beaucoup de plaisir ! Non pas que je critique mon ancien employeur, mais vous comprendrez que de passer d’un groupe de 120 000 collaborateurs où, même à des niveaux de management avancés, nous ne sommes qu’un rouage dans le dispositif, à une banque de 4 500 personnes, c’est un grand écart où la taille humaine de la MCB fait la différence.

La décision qui m’a le plus transformé en tant qu’homme est celle de m’être engagé dans une carrière internationale et de m’exposer à de multiples cultures, me poussant à me confronter aux différences culturelles, à écouter ces différences et à travailler dans la différence, pour au bout du compte, comprendre que la valeur unique fondamentale qui réunit toutes ces cultures, où que nous soyons, est l’humain.

Le secteur bancaire évolue vite. Qu’est-ce qui vous empêche le plus souvent de dormir la nuit ?
Comme vous le dites, les évolutions vont en s’accélérant, et particulièrement dans le domaine technologique avec l’IA, la blockchain, les cryptos, les stablecoins, la tokenisation, et plus encore…

Souvenons-nous que j’ai commencé à travailler dans un temps presque inimaginable aujourd’hui, où l’on écrivait ses demandes de crédit à la main, puis on les faisait taper à la machine par une secrétaire, avant de les envoyer par courrier à la direction régionale des risques…

Ce qui me tient éveillé, c’est l’interrogation permanente sur notre capacité à nous adapter, à prévoir et à nous organiser pour adopter ces transformations rapides avec la certitude que ce que nous ferons, ou la façon dont nous le ferons dans cinq ans, n’aura plus rien à voir avec ce que nous faisons aujourd’hui. Cette capacité à s’adapter à l’accélération du temps est certainement l’un des principaux enjeux de notre réussite ou de notre déclin.

Vous avez travaillé en Russie, Inde, Égypte, Europe de l’Est… Quelle expérience culturelle vous a le plus façonné ?
Je ne dirais pas qu’une culture m’a plus façonné qu’une autre. En fait, ce qui m’a façonné est d’être confronté au gap culturel et de devoir le comprendre pour pouvoir ensuite s’adapter soi-même, mais aussi adapter les autres à sa propre culture. J’avais tendance à dire que mon rôle était celui d’un traducteur… de culture. Je devais expliquer aux équipes du Siège en France la culture de mes collaborateurs et à mes collaborateurs la culture française du Siège. C’était nécessaire pour être sûrs de bien se comprendre.

Un exemple ? Comment expliquer à un collaborateur du Siège que le OUI prononcé par un Manager thaï de Bangkok veut dire NON…

Dans votre vie, qui a été votre modèle de rigueur ou d’élégance professionnelle ?
Je ne nommerai personne, car j’ai eu la chance de travailler et de rencontrer de nombreuses personnalités exceptionnelles, mais aussi d’autres bien moins exceptionnelles… J’ai remarqué que les leaders qui m’ont le plus impressionné ou marqué partageaient tous les mêmes valeurs d’honnêteté, de transparence et d’écoute de l’autre.

Y a-t-il un moment récent, même discret, qui vous a profondément touché dans votre équipe ou dans un projet ?
Oui, le décès inattendu d’un collaborateur, mais je ne souhaite pas m’étendre sur la question. Son passage et sa trace restent indélébiles car nous continuons à faire certaines actions qu’il avait lui-même lancées.

Quel est votre rituel personnel pour garder l’équilibre entre une fonction très exposée et votre vie privée ?
Ma philosophie personnelle est de ne rien cacher, mais non plus de ne rien exposer. J’ai trop de respect pour les gens que j’aime, comme pour les gens avec qui je travaille, pour les obliger à quoi que ce soit et vice versa.

En dehors des chiffres et des dossiers, qu’est-ce qui vous passionne réellement au quotidien ?
Vous l’aurez compris dans certaines de mes réponses précédentes : les relations humaines, la découverte de l’autre, la différence culturelle. Si je n’avais pas été banquier, j’aurais peut-être été ethnologue ? J’aime découvrir les autres, leur pensée, leur philosophie de vie. Je me suis enrichi intellectuellement et intimement à leurs côtés.

Si vous deviez résumer la MCB en un seul mot, lequel choisiriez-vous ? Et pourquoi ?
Altérité. Le respect de l’autre dans sa diversité. La MCB est un exemple incroyable d’intégration, ce qui contribue certainement à son succès tant dans son pays que sur la scène de l’océan Indien et de l’Afrique. En effet, cette culture « multiculturelle » mauricienne s’est étendue à la MCB dans le respect de toutes et tous, bien au-delà de l’origine ethnique ou de la religion.

C’est certainement ce que ressentent nos clients, quels qu’ils soient et d’où qu’ils soient, et donc la confiance qu’ils nous accordent naturellement.

Vous arrive-t-il encore de douter, malgré votre parcours impressionnant ?
Si je ne doutais plus, je serais mort… et puis, la vie est faite de hauts et de bas. Mon parcours n’a pas été fait que de succès, bien loin de là. Il est sain de se remettre en question, de confronter ses certitudes aux avis des autres. Le doute n’est pas un frein. Bien au contraire, il est générateur de mouvement, de décision et d’évolution.

Quel est votre plus grand luxe aujourd’hui : le temps, la tranquillité, ou la liberté de choisir ?
Je dirais la tranquillité. En fait, par tranquillité, j’entends arriver à un stade où les valeurs se sont affirmées, où l’on sait ce que l’on aime et ce que l’on n’aime pas. Où l’on est capable de dire non sans crainte, et de dire oui avec enthousiasme. Cette tranquillité n’est pas faite de certitudes inflexibles, mais elle donne le droit de changer d’avis lorsqu’un argument nous convainc. Ce ne sont plus des combats d’ego, mais le droit à l’échange apaisé.

Malheureusement, le monde où nous vivons nous pousse de plus en plus dans la confrontation directe et le rejet de l’autre. Les réseaux sociaux en sont un exemple désastreux, et la montée des populismes partout dans le monde, la conséquence dramatique.

Dans votre carrière, quelle rencontre humaine a été un tournant — professionnellement ou intimement ?
Je ne pense pas avoir connu de tournant dans ma carrière. En fait, je crois avoir suivi un cheminement qui m’a été inculqué par mes parents depuis mon plus jeune âge, où j’ai baigné dans un environnement multiculturel, avec une partie de mon enfance à Madagascar, un père qui a travaillé au Maroc, au Tchad et en Algérie, et bien sûr en France. Des parents qui ont tout donné, même ce qu’ils n’avaient pas, à leurs enfants, qui ont fait ce qu’ils ont voulu de leur vie, mais toujours avec leur support.

J’ai réalisé petit à petit que cette éducation tournée vers l’autre a fait ce que je suis devenu, en toute liberté. Oui, vraiment, je leur dois tout.

Qu’est-ce qui vous surprend le plus dans les jeunes générations mauriciennes ?
Est-ce que la jeune génération mauricienne est très différente de la jeune génération mondiale ? Je ne le pense pas pour avoir eu l’occasion d’observer ces changements partout.

Leurs idéaux sont sans doute différents de ce qu’étaient les nôtres. Ils sont beaucoup plus avertis que nous l’étions sur les sujets de l’environnement, du réchauffement climatique et de la consommation responsable. Nous étions carriéristes ; ils recherchent des valeurs dans le monde du travail.

Ils grandissent aussi dans un monde beaucoup plus instable et dangereux. Ils sont exposés à un monde virtuel très perturbant où les vérités alternatives se substituent aux faits ou à l’histoire.
Ils sont la génération du work-life balance, d’une certaine instabilité.

Le devoir des entreprises aujourd’hui est de savoir les écouter et s’adapter à leurs valeurs pour attirer les talents et, surtout, les retenir. Car je suis sûr que cette génération amènera les transformations dont le monde déréglé d’aujourd’hui aura besoin.

Quel livre, film ou musique vous accompagne lors des moments de forte pression ?
Je suis un adepte de la chanson française des années 50/60 (Juliette Gréco, Joséphine Baker, Charles Trenet, Édith Piaf, et tant d’autres) et assez éclectique en termes de lecture. Mes derniers livres vont de « À la recherche d’Eugénie » de Bertrand Fauvette, en passant par le dernier roman de Dan Brown, et allant à « Ce qu’attend l’Afrique » de Benoît Chervalier.

Je ne suis pas un grand fan de cinéma, mais je me suis laissé piégé comme beaucoup par quelques séries sur Netflix… surtout pendant la COVID. J’essaie de m’en guérir…

Si vous deviez transmettre un seul conseil à un jeune Mauricien qui rêve de diriger une grande entreprise un jour, que lui diriez-vous ?
Ne rêve pas de ce que tu seras un jour, mais travaille tous les jours à ce que tu es et à ce que tu apportes maintenant.

À travers toutes vos expériences à travers le monde, qu’avez-vous appris sur vous-même que personne n’imaginerait aujourd’hui ?
Pour paraphraser Jean Gabin, je dirais que « je sais qu’on ne sait jamais ».

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