Thaipoosam Cavadee : un voyage initiatique au cœur de la foi et de la pénitence
Par
Nathalie Marion Mungur
Par
Nathalie Marion Mungur
Ce dimanche 1er février, la communauté tamoule célèbre le Thaipoosam Cavadee. Au terme d’un carême de dix jours, les fidèles entament leur pèlerinage annuel, portant le traditionnel « cavadee » en signe de gratitude et de quête de grâce divine auprès du Dieu Muruga.
« La déesse Shakti a offert le ‘Vel’ (le javelot) à Muruga pour terrasser les forces du mal et assurer notre protection. Lors du Thaipoosam Cavadee, nous lui témoignons notre reconnaissance », indique Thiru Thondarr Indiren Vyapooree, officiant au « kovil » de Belle-Vue-Pilot (Fond-du-Sac). Au-delà du rituel, il souligne la portée spirituelle de l’événement : « Le Thaipoosam Cavadee est un véritable voyage initiatique de la foi, une démarche profonde visant à purifier le corps et l’esprit ».
Après un jeûne de dix jours, entamé avec la cérémonie de « Kodi Ettram » (levée de pavillon), la communauté mauricienne de foi tamoule célèbrera le Thaipoosam Cavadee, marquant le jour de la pleine lune en alignement avec l’étoile « Poosam ».
Durant les dix jours précédant la célébration, les fidèles ont observé un jeûne strict, se nourrissant exclusivement de repas végétariens. Pour marquer leur détachement et leur humilité, certains ont choisi de dormir à même le sol ou au sein des « kovils ». Cette période de purification s’est également traduite par un nettoyage minutieux des maisons et la tenue de prières quotidiennes.
Parallèlement, les dévots ont confectionné leurs « cavadees ». Ces structures sacrées, assemblées en bois et en bambou, sont ornées de cœurs de coco, de fleurs, de limons et de tissus colorés. Des effigies du dieu Muruga, des guirlandes et les emblématiques plumes de paon viennent parfaire les « cavadees ».
Les festivités débuteront dès 5h30 ce dimanche 1er février. Après les prières matinales au sein des foyers, chaque « cavadee » est rituellement parfumé. Tandis que les hommes se préparent à porter ces structures sacrées, de nombreuses femmes et jeunes filles porteront sur leur tête le « paal kodam », un récipient en cuivre rempli de lait destiné aux offrandes.
« Après les prières à la maison, les dévots se dirigent vers le ‘kovil’ pour des prières. Ils offrent une offrande composée de miel, de poudre de ‘timil’ et de mantègue au Dieu Muruga avant de converger vers la rivière », explique Thiru Thondarr Indiren Vyapooree.
Ensuite, après un bain purificateur dans la rivière, les dévots participent à la cérémonie du transpercement. Dans un état de profonde ferveur, certains se font piquer la langue, les joues ou d’autres parties du corps avec des aiguilles en argent.
« Le moment du transpercement est sacré. Le pèlerin, alors en état de transe, ne ressent presque aucune douleur malgré la finesse des aiguilles. Cette pratique, extrêmement délicate, est exclusivement confiée à des personnes expérimentées », dit notre interlocuteur. Certains dévots préfèrent attacher leur bouche avec un morceau de tissu rose ou rouge avant de se diriger vers le « kovil ».
Durant la procession vers le « kovil », une discipline absolue est de rigueur : il est strictement interdit de parler ou de communiquer par signes. Chaque fidèle doit porter sa propre structure, un acte perçu comme le sacrifice ultime et un moment de pénitence crucial offert au dieu Muruga.
À l’arrivée au temple, chaque dévot remet le lait porté avec dévotion tout au long du trajet au prêtre, qui procède à l’onction sacrée en le versant sur la divinité. Les rituels s’achèvent ensuite par le Maha Deebaradanei, la grande prière finale. La journée de célébration se prolonge dans l’intimité familiale autour du traditionnel repas des « sept carris ». Ce menu végétarien se compose de spécialités : « dhall-bringelle », pommes de terre, bananes râpées, giraumon, haricots verts et curry de jacques, « rasson » et « pachedi ».
Le lendemain, les festivités prendront officiellement fin avec le Kodi Irakam, la cérémonie marquant la descente du pavillon.
Dans le cadre des célébrations du Thaipoosam Cavadee 2026, la ferveur religieuse s’enrichit d’une dimension culturelle cette année. Un groupe folklorique venu directement de Chennai, en Inde, a été invité pour accompagner la semaine de carême par des prestations musicales dévotionnelles.
Les sonorités sacrées du Nadhaswaram - cet instrument à vent à la voix puissante et solennelle - ainsi que les rythmes percutants du Thavil résonneront lors de diverses représentations prévues jusqu’au 2 février. Cette formation réunit deux chanteurs et cinq musiciens. Bien qu’ils ne soient pas issus de la même troupe, ces artistes ont été sélectionnés individuellement parmi les meilleurs de leur discipline.
Pour ceux qui souhaitent s’imprégner de ces rythmes ancestraux, la troupe de musiciens et chanteurs se produira selon le calendrier suivant :
• Samedi 31 janvier : Rendez-vous au Kanaga Toukkey Sangham (Camp Caval, Curepipe) à 18 heures.
• Dimanche 1er février : Une prestation est prévue au Hindu Maha Jana Sangham à Port-Louis, de 13h00 à 14h00.
• Lundi 2 février : Le groupe se produira au Plaisance Mariammen Kovil, à Rose-Hill à partir de 18 heures.
Pour Ganessen Annavee, habitant d’Albion, le Thaipoosam Cavadee revêt une dimension particulière. Si des raisons de santé l’empêchent cette année de porter lui-même le « cavadee », son engagement reste total. Il participera activement à la procession et officiera lors du rituel sacré du transpercement des dévots.
« Le ‘cavadee’ célèbre la victoire du bien sur le mal. C’est le moment où nous témoignons notre reconnaissance au Dieu Muruga pour avoir vaincu le démon Surapadman », rappelle-t-il. Pour lui, chaque geste du pèlerin est chargé de symbolisme, s’inscrivant dans la lignée de la légende d’Idumban.
Il explique ainsi l’origine de cette dévotion : « Porter le ‘cavadee’, c’est reproduire l’acte symbolique d’Idumban, qui transportait les cimes de deux montagnes suspendues à un bâton sur ses épaules. Sa rencontre avec le dieu Muruga, bien que marquée par des épreuves, s’est conclue par une bénédiction divine. Aujourd’hui, les dévots mauriciens accomplissent ce pèlerinage en portant leurs structures fleuries, le corps transpercé d’aiguilles d’argent. C’est un hommage puissant destiné à obtenir la grâce divine ».
Une fois la procession achevée, la dimension spirituelle laissera place à la convivialité familiale. Ganessen Annavee mentionne que sa famille organisera un déjeuner traditionnel, où les célèbres « sept carris » seront à l’honneur pour célébrer la fin du jeûne dans le partage.
Veemarlen Ramsamy : « La période de carême fut un moment privilégié marqué par un grand contrôle de soi »
À 44 ans, Veemarlen Ramsamy, habitant d’Henrietta et membre de la Special Mobile Force (SMF), s’apprête à porter le ‘cavadee’ une nouvelle fois. Fidèle à cette célébration presque chaque année, depuis l’âge de 12 ans, il livre un regard empreint de sérénité sur son cheminement spirituel.
Pour ce quadragénaire, le jeûne de dix jours a été vécu sous le signe d’une discipline rigoureuse, malgré les impératifs professionnels. « La période de carême s’est très bien déroulée. Bien qu’il ait fallu concilier le travail et la dévotion, ce fut un moment privilégié marqué par un grand contrôle de soi », confie-t-il.
Afin de s’immerger totalement dans la prière, il a fait le choix radical de se couper du monde numérique : « Je me suis complètement déconnecté des réseaux sociaux et des divertissements habituels pour me consacrer exclusivement aux chants dévotionnels et à la méditation. Tout cela s’est fait en famille. Nous avons transformé nos habitudes quotidiennes durant le jeûne ».
Pour Veemarlen Ramsamy, cette préparation est indispensable pour atteindre l’état de grâce nécessaire au port du « cavadee ». « C’est un moment crucial pour moi. Lors de mes méditations, je ressens comme des vibrations émanant de Muruga. C’est pour cette raison que le Thaipoosam Cavadee demeure la célébration majeure de ma vie », explique-t-il.
Pour ce dimanche, dès 4 heures du matin, accompagné de son épouse, il se rendra au Henrietta Ramar Kovil pour la cérémonie du « paal abhishegum » (offrande de lait). Après ce rituel sacré, il retournera à son domicile pour débuter la procession.
La journée s’achèvera dans la convivialité et le partage. « C’est aussi une célébration familiale où nous nous retrouvons unis par la prière », conclut-il. Le dîner des « sept carris » réunira proches pour clore ce temps fort de spiritualité.