Mise à jour: 17 janvier 2026 à 16:00

Tensions politiques : le monde des affaires en attente d’un apaisement et d’un vrai redémarrage

Par Christina Vilbrin
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Clensy Appavoo, François de Grivel  et Tahir Wahab.
Clensy Appavoo, François de Grivel et Tahir Wahab.

Dans les milieux des affaires, les tensions politiques actuelles sont scrutées avec inquiétude, dans l’espoir d’un apaisement rapide permettant à l’économie de reprendre ses droits. Pour les observateurs, il est plus que le temps que le gouvernement se ressaisisse, mette fin aux tiraillements et se mette pleinement au travail. 

En l’espace de trois mois, le Premier ministre adjoint, Paul Bérenger, a menacé de démissionner à deux reprises. Quel impact cette situation d’instabilité politique peut-il avoir sur les affaires ? 
Clensy Appavoo, CEO et Senior Partner de HLB Mauritius : « Cela crée une situation d’attente qui n’est pas bonne pour l’économie. Le message de fin d’année du Premier ministre était clair : 2026 sera l’année de l’économie. On s’attend donc à ce que le gouvernement, à commencer par les plus hautes instances, se mette pleinement au travail afin que tous les secteurs confondus redémarrent et génèrent de la croissance en 2026. D’ailleurs, le PRB a été annoncé, tout comme la compensation salariale à accorder cette année. Tout le monde est dans les starting-blocks. Or, au plus haut niveau de l’État, des étincelles apparaissent et créent des incertitudes. Cette situation d’instabilité et d’attentisme est néfaste pour les entreprises. Un départ du MMM provoquerait un bouleversement important, obligeant à tout recommencer, ce qui n’augure rien de bon pour ce début d’année. Des deux côtés, il faut mettre de l’eau dans son vin et considérer que la priorité doit être le pays et l’économie, avec une approche inclusive impliquant tous les acteurs, toutes les couches sociales et l’ensemble de la société mauricienne. » 

Tahir Wahab, observateur économique : « Une instabilité politique n’apporte pas la certitude nécessaire pour inciter les investisseurs potentiels à venir à Maurice. D’un point de vue de la gouvernance, cela démontre aussi un manque de communication et, parfois, un manque de transparence, voire de compétence. Les points avancés par le Deputy Prime Minister concernant les incompétences et les dossiers mal gérés vont dans ce sens. C’est précisément ce constat qu’il est en train de soulever. Les investisseurs doivent avoir confiance dans nos institutions. Un manque de compétence et de confiance n’encourage pas les investisseurs à venir à Maurice. Cela dit, une démission du DPM ne créerait pas une instabilité politique majeure, dans la mesure où une majorité gouvernementale est déjà en place. Pour revenir aux investisseurs, ils recherchent avant tout la certitude et une certaine stabilité. Cela commence par le sommet : il faut donner l’exemple. C’est ce que l’on appelle une culture d’excellence au plus haut niveau. Le manque de communication n’encourage pas les investisseurs. Le gouvernement peut bien promouvoir de nouveaux pôles, mais comment attirer des investisseurs à Maurice lorsqu’on observe une certaine cacophonie au sein du gouvernement, un manque de coordination entre les ministères et des problèmes au niveau de la mise en œuvre ? On peut avoir de grandes visions - comme la Vision 2050 - mais cela devient une aberration si, dans l’immédiat, aucune action concrète n’est prise pour relancer l’économie et l’investissement en vue d’aller dans cette direction. » 

François de Grivel, industriel : « Je pense que les négociations entre le Premier ministre et le DPM sont importantes afin de stabiliser le pays, tant sur le plan politique qu’économique. En même temps, il faut voir les choses à moyen terme : subir des chocs politiques tous les deux ou trois mois n’est pas favorable au pays, ni à notre développement stratégique et géopolitique. Une bonne entente est dans l’intérêt de tous. Une cassure serait particulièrement préjudiciable à notre sérénité et au climat de calme dans le pays. Comme toujours, il existe des moyens de trouver des solutions pour améliorer les conditions actuelles de gestion du pays. » 

On sait que les investisseurs, notamment les étrangers, veillent de près à la situation politique avant d’aller de l ’avant avec leurs décisions d’investissements. Sont-ils dans un mood de « wait and see » ? 
Tahir Wahab : « Les investisseurs sont toujours attirés par Maurice, compte tenu des atouts dont nous disposons en termes de ressources et d’opportunités pour la région. Toutefois, il faut désormais que le gouvernement passe aux choses sérieuses. On ne peut pas rester dans une situation d’incertitude avec une politique économique peu claire. Il est essentiel de savoir ce que le gouvernement veut réellement faire. Une plus grande clarté au niveau de la politique économique permettra d’attirer beaucoup plus d’investissements. Il faut donner le ton. Si l’on souhaite développer un pôle pharmaceutique ou de l’expertise dans l’intelligence artificielle à titre d’exemples, il faut montrer l’exemple et articuler clairement nos priorités économiques. C’est cela qui est important si l’on veut que Maurice attire plus d’investissements. » 

François de Grivel : « Les investisseurs, tout comme les économistes et les financiers, sont particulièrement sensibles à l’instabilité. Il est donc essentiel que les cartes soient clairement mises sur table, afin que chacun puisse exprimer son point de vue et permettre ainsi aux investissements de se concrétiser. Le secteur privé demeure très confiant dans la gestion actuelle du gouvernement, mais il est indispensable de poursuivre et de renforcer les structures d’investissement, surtout en cette période cruciale, marquée par le renouvellement de l’AGOA à 90 %, afin de permettre aux projets d’aboutir et aux investissements de se déployer pleinement. » 

Clensy Appavoo : « Tout à fait ! La lenteur administrative dans l’octroi des permis par l’Economic Development Board, le Bureau du Premier ministre, ainsi que par les organismes relevant du ministère du Tourisme, où plusieurs départs ont été enregistrés, est devenue catastrophique. Cette situation tumultueuse n’est absolument pas favorable à l’économie. Les investisseurs sont dans l’attente et la confiance fait défaut. D’un point de vue économique et du côté des entreprises, l’attitude de nos politiciens est vivement condamnée. » 

Il y a des désaccords au plus haut sommet de l’État, notamment par rapport à la politique monétaire et la politique du taux de change. Vos commentaires ?
François de Grivel : « Nous importons beaucoup en dollars et exportons principalement en euros sans compter que nous faisons face à un problème de disponibilité de devises pour financer nos importations. Les mesures sur la politique monétaire dépendent de la Banque de Maurice plus que du gouvernement, mais aussi de la capacité des importateurs à s’approvisionner en matières premières. Cependant, il est beaucoup plus important de chercher à réduire nos achats à l’étranger afin de ne pas subir les contraintes liées aux devises, notamment le manque de dollars pour assurer nos importations. Une politique forte et cohérente est donc nécessaire pour produire davantage localement et exporter plus à partir de Maurice. » 

Clensy Appavoo : « Cela va provoquer des bouleversements. Il n’y a pas de ligne droite et l’on va dans toutes les directions, chacun tirant de son côté avec des décisions parfois irréfléchies. Il faut se mettre d’accord et commencer à travailler ensemble dans l’intérêt du pays. Ces divisions nous portent préjudice, alors même qu’il existe des signaux positifs, comme une inflation sous contrôle et des devises maintenues à un bon niveau. Il est essentiel que les dirigeants cessent de se quereller comme des enfants et réalisent qu’il faut désormais mettre le cap sur l’économie. » 

Tahir Wahab : « Il faut trouver un certain équilibre entre la politique fiscale et la politique monétaire. On constate que la roupie s’est considérablement dépréciée au cours des 10 dernières années. Il est désormais nécessaire de rétablir sa valeur, peu importe les conséquences à court terme. Il faut, pour l’instant, travailler en faveur d’une roupie plus forte. D’autant plus qu’une roupie faible a des conséquences directes sur le pouvoir d’achat, et c’est la population qui en souffre. » 

Est-ce que le risque politique est devenu plus important dans le pays ? 
Tahir Wahab : « Il n’y a pas réellement de menace, puisque le gouvernement dispose déjà de la majorité et que le Parti travailliste est majoritaire à l’Assemblée nationale. Néanmoins, les Mauriciens ont tendance à privilégier la politique au détriment de l’économie. C’est leur sport favori. La politique passionne davantage de personnes que les questions économiques. Or, l’économie est bien plus importante, car elle a un impact direct sur la vie quotidienne des Mauriciens. La classe moyenne est en train de souffrir et le pouvoir d’achat des Mauriciens de cette catégorie est en train de s’éroder. Il est donc nécessaire de changer de perspective : la saga politique existera toujours, mais l’économie est plus importante, surtout par rapport à la manière dont elle affecte la vie de tous les jours. » 

Clensy Appavoo : « Le risque est réel et déterminant. Après une victoire de 60-0, on constate que le gouvernement en place s’adonne à une politique politicienne au détriment de l’économie, ce qui n’est pas sain. Le secteur privé est dans l’attente et retient son souffle. Il faut, une bonne fois pour toutes, tourner la page, trouver des solutions, oublier les querelles stériles et avancer résolument vers l’économie. » 

François de Grivel : « Je ne dirais pas que c’est le cas. Il existe des personnalités de bonne volonté et, pour l’instant, on ne peut pas réellement parler d’un risque politique majeur. » 

Que suggérez-vous pour que l’économie reprenne le dessus sur les considérations politiques ?
Clensy Appavoo : « Ce sont les politiciens qui dirigent le pays. Ils définissent la ligne économique, les orientations des marchés et le cadre de gestion de l’économie. Le secteur privé, lui, vient créer la croissance et la richesse. Toutefois, c’est la sphère politique qui décide de la ligne directrice à prendre. Le gouvernement doit décider, une fois pour toutes, s’il veut réellement travailler ou continuer à tenir le pays en haleine. À ce rythme, un mois de 2026 sera bientôt perdu sans que rien n’ait été concrètement fait. » 

Tahir Wahab : « Se contenter de discours sur l’économie revient à satisfaire temporairement la population. Or, sur le terrain, il n’y a rien de concret. Il faut que le gouvernement donne le ton et définisse les grandes lignes de l’économie à travers un plan structuré, assorti d’une mise en œuvre concrète et des moyens nécessaires. À titre d’exemple, on ne peut pas parler de développement de l’économie océanique sans disposer des ressources adéquates. Si ces moyens font défaut, il faut alors envisager des partenariats avec des pays ou des entreprises disposant de l’expertise requise dans ce domaine. » 

François de Grivel : « La politique et l’économie sont étroitement liées. L’économie repose avant tout sur la production de richesses et la création d’emplois. Toutefois, c’est au gouvernement qu’il revient de mettre en place les structures et le cadre nécessaires pour favoriser l’investissement et définir des stratégies économiques efficaces, dans l’intérêt du pays. » 

 

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