Taxe sur le sucre : les entreprises locales redoutent une baisse de production et l’arrêt de certaines activités
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
À partir du 1er octobre 2026, le droit d’accise sur la teneur en sucre passera de 12 à 15 sous par g et sera étendu à de nouveaux produits. Pour plusieurs entreprises mauriciennes, cette mesure pourrait entraîner une hausse des coûts, une baisse de la production et la fermeture de certaines lignes d’activité.
La hausse du droit d’accise sur la teneur en sucre annoncée dans le Budget 2026-2027 provoque des inquiétudes au sein du secteur production locale. Même si l’objectif affiché est d’encourager une consommation plus saine et de réduire la consommation de sucre, plusieurs entreprises mauriciennes estiment que cette mesure risque d’avoir des conséquences importantes sur leur compétitivité, leurs volumes de production et, à terme, sur l’emploi.
Pour les industriels concernés, cette augmentation intervient dans un contexte déjà marqué par la hausse des coûts des matières premières, de l’énergie et du transport. Chez Les Vergers de Labourdonnais, l’impact financier est jugé significatif. Son General Manager Processing, Réaz Gunga, explique que « l’augmentation du droit d’accise sur la teneur en sucre entraînera une hausse notable de nos coûts de production. Les entreprises concernées devront absorber une partie de cette charge ou la répercuter sur leurs prix de vente. »
Il estime qu’une approche différente aurait pu être envisagée. Selon lui, une taxation du sucre au moment de son achat aurait permis de toucher l’ensemble des utilisateurs de manière uniforme, plutôt que certaines catégories spécifiques de produits manufacturés. Il explique que, dans certains produits comme les confitures, le sucre ne joue pas uniquement un rôle gustatif mais agit aussi comme agent de conservation. « Pour ces produits consommés occasionnellement, l’impact de la mesure soulève des interrogations », dit-il.
L’inquiétude est encore plus marquée chez les petits producteurs locaux. Pour Bonbon d’Antan, entreprise artisanale spécialisée dans la fabrication de confiseries traditionnelles mauriciennes, le sucre constitue l’une des principales matières premières. Sa directrice, Anne Laure Catherine, estime que la hausse de la taxe augmentera inévitablement les coûts de production. « Nous serons contraints d’augmenter nos prix de vente, ce qui risque d’affecter nos ventes et de réduire notre compétitivité sur le marché local. » Selon elle, les producteurs locaux risquent d’être davantage pénalisés que les importateurs. « Cette mesure pénalise particulièrement les producteurs locaux et les petites entreprises artisanales, qui fabriquent leurs produits à Maurice et contribuent à l’économie du pays. Pendant ce temps, les produits importés pourraient rester plus compétitifs », déplore-t-elle.
Pour ces entreprises de taille modeste, les marges de manœuvre sont limitées. Contrairement aux grands groupes, elles disposent souvent de moins de capacités financières pour absorber une hausse soudaine des coûts ou investir rapidement dans la reformulation de leurs produits.
Au-delà de la hausse des prix, c’est surtout la perspective d’une réduction de l’activité qui préoccupe les industriels. Réaz Gunga reconnaît que certaines lignes de fabrication pourraient devenir moins rentables. « Si la demande pour les produits les plus taxés diminue de manière importante, nous pourrions être amenés à revoir notre portefeuille de produits et nos volumes de production. Certaines lignes de fabrication pourraient devenir moins rentables, voire non viables économiquement. » Face à cette situation, Les Vergers de Labourdonnais explore déjà plusieurs pistes d’adaptation, notamment la reformulation de certains produits afin de réduire leur teneur en sucre ainsi que le développement de nouvelles gammes.
Chez Bonbon d’Antan, les craintes sont également bien réelles. Anne Laure Catherine souligne qu’une baisse significative des ventes pourrait compromettre certains projets de développement. « Pour une petite entreprise artisanale, chaque produit contribue à l’équilibre financier de l’activité. Une baisse importante des ventes pourrait freiner nos projets de développement et limiter notre capacité à lancer de nouveaux produits », explique-t-elle.
Les prévisions les plus alarmantes proviennent d’Esko & Co. Ltd. Son directeur financier, Christopher Lim, estime que la hausse de l’accise pourrait provoquer une véritable contraction de l’activité industrielle. « Sur certains de nos produits, nous estimons que cette mesure représente une augmentation de plus de 300 % de la charge liée au droit d’accise », indique-t-il. Selon lui, le problème ne se limite pas au taux de la taxe. Les fabricants locaux doivent absorber des coûts fixes importants liés aux usines, aux équipements, à la main-d’œuvre et aux investissements industriels. « Si la demande baisse, nos coûts unitaires augmentent mécaniquement, ce qui réduit fortement notre compétitivité sur le marché local », explique-t-il.
Le groupe estime que son activité pourrait diminuer de près de 30 % dans le sillage de cette mesure. Un recul qui pourrait rendre certaines lignes de production économiquement intenables. « Certains produits deviendront tellement chers qu’ils risquent tout simplement de ne plus trouver leur marché. Dans ces conditions, maintenir certaines lignes de production ne sera plus économiquement viable », indique Christopher Lim.
Pour plusieurs acteurs du secteur, la baisse des volumes ne se limiterait pas au marché local. Christopher Lim souligne qu’une réduction importante de la production destinée à Maurice pourrait également fragiliser les exportations. Les volumes produits pour le marché domestique permettent actuellement de maintenir des économies d’échelle essentielles à la compétitivité des entreprises mauriciennes à l’international. Une diminution de ces volumes pourrait donc avoir un effet domino sur l’ensemble des activités industrielles. « Il est impossible de maintenir une équipe de production complète pour ne produire qu’un ou deux jours par semaine. Si ces volumes disparaissent, certaines lignes devront malheureusement être arrêtées, ce qui affectera aussi nos exportations. »
À quelques mois de l’entrée en vigueur de la mesure, les entreprises concernées se préparent à une période d’ajustement difficile. Pour ces industriels, le principal défi sera désormais de préserver leur compétitivité tout en s’adaptant à un environnement fiscal plus exigeant.
Au-delà de l’impact sur les coûts de production et la compétitivité des entreprises, plusieurs opérateurs craignent des conséquences directes sur l’emploi. Pour Réaz Gunga, le risque ne doit pas être sous-estimé. Selon lui, l’ensemble de la chaîne agroalimentaire pourrait être affecté. « Si la consommation recule durablement et que les coûts continuent d’augmenter, il existe effectivement un risque de répercussions sur l’emploi, notamment dans les activités de production, de logistique et de distribution », explique-t-il. Toutefois, l’entreprise veut privilégier des solutions alternatives avant d’envisager toute réduction d’effectifs. L’accent est mis sur l’innovation, la diversification des produits, l’amélioration des procédés de fabrication et le dialogue avec les autorités afin de préserver la compétitivité du secteur tout en répondant aux objectifs de santé publique.
Les inquiétudes sont encore plus marquées chez les petites structures. Anne Laure Catherine, directrice de Bonbon d’Antan, estime que les petites et moyennes entreprises agroalimentaires sont particulièrement vulnérables face à cette nouvelle pression fiscale. « Si les coûts continuent d’augmenter, certaines entreprises pourraient être contraintes de réduire leurs effectifs, de ralentir leur développement ou carrément de fermer. » Selon elle, cette situation pourrait fragiliser davantage les producteurs locaux et les entreprises artisanales qui jouent un rôle important dans la création d’emplois et la valorisation du savoir-faire mauricien. Elle plaide pour une approche plus équilibrée qui soutienne la production locale plutôt que de la pénaliser.
Chez Esko & Co. Ltd, les craintes sont également bien présentes. Son directeur financier, Christopher Lim, estime que le risque de pertes d’emplois est réel si l’activité de l’entreprise recule. « Si notre activité diminue d’environ 30 %, il sera malheureusement très difficile de maintenir les mêmes effectifs. » Il s’inquiète des répercussions sur des secteurs fortement consommateurs de sucre, notamment la pâtisserie, qui pourraient être particulièrement touchés par cette réforme.
Malgré ces préoccupations, les entreprises concernées disent vouloir miser sur l’innovation, le développement de nouveaux produits et le renforcement des exportations pour préserver leur viabilité. Elles appellent toutefois à un dialogue entre les autorités et les acteurs économiques afin d’éviter qu’une mesure de santé publique ne se traduise par une fragilisation du tissu industriel local et une perte d’emplois dans l’agroalimentaire.
La hausse de la taxe sur le sucre pourrait-elle avoir un impact sur la filière sucrière mauricienne ?
Lorsqu’une taxe augmente, il est évident que les produits finaux sont plus chers. Les biscuits, les bonbons et d’autres produits contenant du sucre pourraient voir leurs prix augmenter. La principale inquiétude est que cette hausse des prix puisse entraîner une baisse de la consommation. Si les ventes de ces produits diminuent, il y aura forcément un impact indirect sur la demande de sucre. Par exemple, si les fabricants produisent moins de bonbons, ils utiliseront moins de sucre, ce qui pourrait affecter les ventes de sucre sur le marché local. Cependant, il faut mettre cette situation dans son contexte. Cette pratique existe dans plusieurs pays à travers le monde, notamment en Europe, où des taxes similaires ont été introduites pour tenter de réduire la consommation de sucre, considérée comme un facteur contribuant à l’obésité et au diabète. Mais certaines études réalisées dans ces pays montrent que l’augmentation des taxes n’a pas nécessairement entraîné une baisse du taux de ces maladies. La taxe peut générer des revenus supplémentaires pour l’État, mais elle ne constitue pas à elle seule une solution au problème de santé publique.
La baisse potentielle de la consommation locale représente-t-elle une menace pour les producteurs de sucre ?
Il existe effectivement un risque, mais il est difficile aujourd’hui d’en mesurer précisément l’ampleur. Le marché local représente une partie relativement stable de la consommation de sucre à Maurice. Pour donner quelques chiffres, la consommation annuelle sur le marché local se situe autour de 35 000 tonnes de sucre. Cette tendance existe depuis plusieurs années. Même lorsque des augmentations de taxe ont été appliquées dans le passé, nous n’avons pas observé une baisse significative des ventes de sucre. Il faut aussi comprendre que l’avenir de la production sucrière mauricienne ne repose pas uniquement sur le marché local. L’objectif est également de développer davantage les exportations. La production locale doit pouvoir trouver des débouchés sur les marchés internationaux. La filière doit donc continuer à s’adapter aux évolutions du marché, mais il est encore trop tôt pour dire quel sera l’impact réel de cette nouvelle hausse de taxe sur la demande de sucre.
Quelles solutions préconisez-vous pour concilier santé publique, consommation de sucre et préservation de l’industrie locale ?
À mon avis, la solution passe avant tout par une consommation responsable et modérée. Le sucre, comme beaucoup d’autres produits alimentaires, peut faire partie d’une alimentation équilibrée lorsqu’il est consommé avec modération. Il ne s’agit pas nécessairement de supprimer certains aliments, mais plutôt d’adopter un mode de vie équilibré, avec une alimentation variée et davantage d’activité physique. Aujourd’hui, lorsqu’on parle d’obésité ou de diabète, il faut avoir une approche plus large. Le sucre n’est pas le seul facteur. Le développement de la consommation de fast-food, par exemple, joue également un rôle. De même, les changements dans les habitudes de vie, notamment chez les jeunes qui pratiquent moins d’activités physiques et passent davantage de temps devant les écrans, doivent être pris en considération. Il faut donc sensibiliser les consommateurs à adopter de meilleures habitudes plutôt que de considérer uniquement la taxation comme une solution. Une approche globale, combinant éducation, activité physique et équilibre alimentaire, est nécessaire pour répondre aux enjeux de santé publique tout en préservant les activités économiques locales.