Publicité

Tarifs opaques, marché concentré - Claude Canabady : «Les cliniques privées devraient afficher leurs prix»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 8 June 2026 à 14:00
Image
tarif
Suttyhudeo Tengur (APEC), Jayen Chellum (ACIM) et Claude Canabady (CEA) réclament davantage de transparence et un encadrement strict des tarifs pratiqués par les cliniques privées à Maurice.

Face à la flambée des coûts dans les cliniques privées et aux accusations de discrimination tarifaire entre patients assurés et non assurés, la Competition Commission a ouvert une enquête approfondie. Devant l’urgence, le gouvernement menace désormais de légiférer pour encadrer le secteur.

La question des tarifs pratiqués par les cliniques privées à Maurice est au cœur d’un débat national qui mobilise désormais les consommateurs, les régulateurs et les plus hautes instances de l’État. Les griefs formulés par le public sont lourds et récurrents : opacité des prix, discrimination tarifaire selon que le patient détienne ou non une couverture d’assurance médicale, et concentration croissante du marché entre les mains de quelques grands groupes. Devant la multiplication des dérives, les autorités ont décidé de passer à l’offensive.

Le gouvernement annonce un projet de loi

C’est dans ce contexte particulièrement tendu que la ministre des Services financiers, Jyoti Jeetun, a lancé un avertissement clair aux opérateurs : « Si les cliniques et les assurances ne trouvent pas une solution aux augmentations de leurs prestations, le gouvernement sera obligé de prendre des mesures, de légiférer », a-t-elle fermement affirmé dans un entretien accordé à notre confrère.  l’hebdomadaire Week-end. Cette déclaration traduit l’impatience grandissante des autorités face à un fardeau financier devenu insoutenable pour de nombreux ménages mauriciens.

Parallèlement, le ministère de la Santé a annoncé à l’Assemblée nationale l’élaboration imminente du Private Health Institutions Bill, un texte destiné à moderniser de fond en comble le cadre légal régissant la médecine privée. Répondant en octobre dernier à une interpellation du député d’opposition Adrien Duval, le ministre de la Santé, Anil Bachoo, a rappelé que le secteur est actuellement régi par le Private Health Institutions Act de 1989. Or, cette législation obsolète se limite à fixer les exigences de base et les procédures de délivrance de licences, sans conférer au ministère le pouvoir de réguler les traitements et les grilles tarifaires des opérateurs privés. Une lacune juridique majeure que le nouveau projet de loi entend combler.

La Competition Commission lance une enquête inédite

C’est dans ce même élan de régulation qu’intervient la Competition Commission of Mauritius (CCM). L’instance vient de lancer une enquête approfondie sur le fonctionnement du marché des soins de santé privés — une première du genre sous l’égide des nouvelles dispositions de la loi sur la concurrence. Dans un communiqué publié en avril dernier, la CCM indique que cette démarche s’impose face à une hausse significative des coûts médicaux, laquelle alimente les doutes légitimes sur la transparence et l’équité du système.

Vipin Naugah, directeur exécutif de la CCM, justifie cette intervention par l’ampleur des enjeux financiers.  « La demande pour les soins de santé privés a considérablement augmenté au cours de la dernière décennie, avec des dépenses annuelles actuellement estimées à environ Rs 19 milliards. L’essentiel de ces dépenses provient directement des poches des ménages et, dans une moindre mesure, des assurances médicales. Nous observons une augmentation importante des coûts des soins, combinée à des problèmes de transparence autour des prix et des performances des cliniques privées », a-t-il précisé.

L’enquête de la CCM vise à analyser la structure profonde du marché — notamment les niveaux de concentration et les rapports de force entre acteurs — afin d’identifier d’éventuels déséquilibres dans le pouvoir de négociation qui contribueraient à maintenir des tarifs artificiellement élevés. La question de l’accès à l’information reste centrale : à ce jour, les patients ne disposent pas des éléments nécessaires pour comparer efficacement les prix ou évaluer la qualité réelle des prestations d’un établissement à l’autre.

Les associations de consommateurs dénoncent une « discrimination tarifaire »

Sur le terrain, les défenseurs des consommateurs documentent depuis plusieurs mois des pratiques jugées inacceptables. Jayen Chellum, secrétaire général de l’Association des consommateurs de l’île Maurice (ACIM), indique que son organisation est submergée de doléances concernant les politiques de prix variables.

« Une fois que certains médecins et cliniques notent qu’un patient a une assurance médicale, les prix sont différents de ceux pratiqués pour les personnes non assurées », déplore-t-il.

Jayen Chellum précise avoir personnellement soulevé cette problématique lors d’une rencontre récente avec le ministre de la Santé, tout en rappelant que la tarification des cliniques privées relève formellement de la tutelle du ministère du Commerce. Pour le secrétaire général de l’ACIM, l’anomalie est évidente : « Le service est le même et il ne devrait pas y avoir de disparité dans le prix. De plus, le service médical ne devrait pas proposer davantage de tests afin de faire gonfler la facture. » Il tient cependant à nuancer son propos en précisant que l’ensemble du corps médical n’est pas concerné par ces dérives.

Claude Canabady, secrétaire de la Consumers’ Eye Association (CEA), abonde dans le même sens et réclame l’application d’une transparence stricte : « Les cliniques privées devraient afficher leurs prix », insiste-t-il, afin de permettre aux familles de connaître à l’avance le coût exact des interventions.

Le secrétaire de la CEA déplore également l’absence persistante de l’Ombudsperson pour la santé. Bien que la création de ce poste ait été annoncée en grande pompe lors du budget 2025-2026, aucune nomination n’a encore été effectuée. Le ministre Bachoo avait pourtant précisé en juin 2025 que ce bureau indépendant serait spécifiquement chargé d’analyser les dossiers médicaux et de traiter les plaintes des usagers. Pour Claude Canabady, cette institution aurait permis aux patients de mieux porter leurs doléances et d’obtenir des recommandations concrètes pour assainir les services.

Vers un encadrement du marché contre les risques de monopole

Suttyhudeo Tengur, président de l’Association pour la protection de l’environnement et des consommateurs (APEC), replace ce débat dans une perspective sociétale plus large. Selon lui, Maurice traverse une phase de transition critique : le pays, qui dépendait historiquement d’un service de santé public universel, s’est progressivement tourné vers le privé à mesure que la demande pour des soins spécialisés s’est développée, calquant ainsi une tendance observée en Europe et en Asie. Dans un tel contexte, un cadre légal rigide s’impose pour éviter les abus.

Le président de l’APEC s’inquiète particulièrement du phénomène d’acquisition et de regroupement des cliniques privées, susceptible de tuer la concurrence.  « Dans un tel contexte, il ne faut pas qu’elles soient dans une situation où elles peuvent créer un monopole où il n’y aura pas de compétition », prévient-il.

Suttyhudeo Tengur plaide pour que la médecine privée reste financièrement soutenable. Les cliniques « doivent pratiquer des prix qui soient accessibles même aux patients de bourses moyennes », rappelle-t-il, martelant que le droit à la santé ne saurait être conditionné au niveau de revenus des citoyens. « Il ne faut pas qu’il y ait d’apartheid dans le secteur de la santé. La santé doit être accessible à tous et c’est le devoir de l’État de le réglementer. »

Suttyhudeo Tengur salue par ailleurs la décision du Cabinet d’instituer un Comité interministériel, placé sous la présidence du Premier ministre, ayant pour mission d’examiner les prix au sein des marchés monopolistiques et quasi monopolistiques. Pour lui, cette initiative envoie un signal fort : le gouvernement reconnaît désormais que les difficultés des ménages ne proviennent pas uniquement de l’inflation internationale, mais bien de distorsions internes au marché local.

Sur une note similaire, Jayen Chellum conclut de son côté : « C’est une bonne chose qu’il y ait une enquête de la CCM en ce qui s’agit de la compétition entre les cliniques. » Le secrétaire général de l’ACIM reste cependant vigilant : au-delà de la seule question des prix, c’est l’ensemble du système de santé qu’il faudra réformer pour garantir à chaque Mauricien un accès équitable à des soins de qualité.

Dr Dawood Oaris, président de l’association des cliniques privées : «Si le GM veut légiférer sur nos prix, il devrait en faire autant pour les hôtels»

Dr Dawood Oaris, président de l’association des cliniques privées, apporte un éclairage différent sur la question des tarifs. Pour lui, les prix pratiqués par les établissements privés s’expliquent avant tout par la nature des services proposés et le profil des patients.

Il distingue d’emblée deux catégories de patients. Pour ceux qui disposent d’une assurance médicale, un code tarifaire a été établi en concertation avec les compagnies d’assurance. « Pour ceux qui ont une assurance médicale, il y a un code tarifaire pour eux, établi de concert avec les compagnies d’assurance qui assurent ainsi le paiement pour une prise en charge médicale selon un barème préétabli », explique-t-il. Ces tarifs agréés sont valables pour une période de deux ans, avant d’être révisés en fonction des coûts d’opération.

Pour les patients non assurés, la situation est différente. Selon le Dr Oaris, ces derniers sont généralement suivis par leur médecin de famille ou un médecin habituel en qui ils ont confiance, lequel peut leur proposer un tarif préférentiel. Le prix dépend alors du médecin et de l’établissement concerné.

Sur la question des écarts tarifaires entre cliniques, le président de l’association apporte une précision importante : au moment de l’obtention d’un permis d’exploitation, les prix des interventions médicales sont plus ou moins similaires d’un établissement à l’autre. Ce qui fait varier la facture, c’est l’offre de services additionnels - cafétéria, chambres haut de gamme, équipements divers. « C’est en raison de ces services additionnels que le tarif peut varier d’une clinique à une autre, alors que le prix des soins médicaux est presque semblable, comme agréé avec les compagnies d’assurance », fait-il observer. Il recourt à l’analogie hôtelière pour illustrer son propos : de même qu’un hôtel cinq étoiles pratique des tarifs supérieurs à un établissement deux étoiles, une clinique proposant davantage de confort facturera logiquement plus cher.

C’est sur cette base qu’il rejette l’idée d’une législation sur les prix. « Si le gouvernement veut vraiment légiférer sur le prix pratiqué par les cliniques privées, il devrait en faire autant pour les hôtels. » Il évoque que la médecine est une profession libérale, au même titre que le droit : les avocats pratiquent eux aussi des tarifs variables selon leur expérience et leurs compétences. Il en va de même pour les médecins - ceux qui justifient de nombreuses années de pratique facturent plus que leurs confrères débutants.

Enfin, le Dr Oaris souligne un dernier facteur pouvant expliquer l’écart entre une cotation initiale et la facture finale : les complications éventuelles survenues en cours d’intervention. Si une procédure s’avère plus longue que prévu, le prix sera ajusté en conséquence, ce qui peut conduire à un montant final supérieur à l’estimation de départ.

Quelle est votre réaction ?
Publicité
À LA UNE