Tamarin : on ne répare pas une plage comme on bouche un nid-de-poule
Par
Jenna Ramoo
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Jenna Ramoo
Alors que des travaux d’urgence sont menés dans la baie de Tamarin, le scientifique Rajiv Bheeroo analyse la complexité de ce système côtier et propose des solutions durables basées sur quinze ans de données satellitaires.
Il y a des matins à Tamarin où le temps semble suspendu. La baie s’étire en arc de cercle, les filaos murmurent, et l’eau change de couleur selon l’heure : vert lagon au sud, bleu profond face au chenal. Des familles viennent ici depuis des générations. Des surfeurs du monde entier ont fait le pèlerinage pour ces vagues du sud-ouest qui arrivent longues et régulières en hiver. Des enfants ont appris à nager ici.
Depuis quelques mois, quelque chose a changé. La plage s’est rétrécie. Des zones où l’on marchait pieds nus ont disparu sous l’eau à marée haute. Et puis, un matin de décembre 2025, un pelleteuse est arrivée et a commencé à creuser l’estuaire. Face à la dégradation que cette intervention – non autorisée, selon les autorités (voir en pages 22-23) – a causée, et qui a contribué à la disparition de 100 mètres de sable en quelques jours, des travaux d’urgence (voir encadré) ont été entrepris.
Sauf que, une plage n’est pas une route. On ne la répare pas avec des rochers comme on bouche un nid-de-poule. Une plage est un système vivant, complexe, dynamique, régi par des forces que l’œil ne voit pas et que seule la science permet de comprendre. Intervenir sans cette compréhension, c’est souvent aggraver ce qu’on voulait guérir.
C’est ce que Rajiv Bheeroo, Coastal Scientist et directeur de Coastal Specialists Ltd, s’efforce d’expliquer. Titulaire d’un doctorat en sciences côtières et marines, spécialisé en océanographie, modélisation hydrodynamique et télédétection, il connaît Tamarin comme peu de gens la connaissent : non pas comme un lieu de baignade, mais comme un système côtier d’une complexité rare, qu’il a étudié en profondeur depuis 2016.
Pour comprendre pourquoi Tamarin est si délicate à gérer, il faut d’abord comprendre ce qu’elle est vraiment. Vue depuis la plage, la baie paraît simple. Du sable, de l’eau, un récif au large. Mais sous la surface, c’est une autre histoire. Rajiv Bheeroo la décrit ainsi : une baie semi-fermée, délimitée au sud par un récif qui entoure un lagon peu profond – un écosystème malheureusement dégradé – et au nord par un récif submergé. Entre les deux, un chenal relativement profond, directement aligné sur l’embouchure de la rivière.
Ce chenal est invisible depuis la plage. Il est pourtant au cœur de tout. C’est lui qui conditionne la façon dont les vagues se propagent, dont les courants circulent, dont les sédiments se déposent ou disparaissent. C’est lui qui fait de Tamarin un système à part. « À ma connaissance, seuls les systèmes de Baie-du-Tombeau et de Balaclava présentent des similitudes. »
Trois sites sur toute l’île. Et dans ces trois cas, l’estuaire joue un rôle crucial : en période de crue, il retient autant d’eau que sa taille et sa profondeur le permettent, puis module l’évacuation de l’excédent selon deux mécanismes distincts : le débit fluvial d’un côté, les conditions hydrodynamiques dans la baie de l’autre. « Il n’est donc pas souhaitable que des non-spécialistes interviennent de manière imprudente », avertit Rajiv Bheeroo.
La plage elle-même est hétérogène. Au sud de l’estuaire, un rivage historiquement soumis à une érosion chronique : sable fin mêlé de vase, profil plat, arrière-plage inondable à marée haute. Au nord, une plage beaucoup plus large, à la pente plus résiliente, qui fait face au chenal profond. « Sa morphodynamique est influencée par les grands événements de houle, en particulier durant les mois d’hiver et lors des épisodes cycloniques », précise le scientifique. C’est cette différence fondamentale entre les deux plages qui explique en grande partie pourquoi les solutions doivent être pensées zone par zone, et non appliquées en bloc à toute la baie.
Avant de parler de ce qui ne va pas, il faut parler de ce que les données nous disent. Et les données, dans le cas de Tamarin, sont plus rassurantes qu’on pourrait le croire. Coastal Specialists Ltd a mené une analyse complète de la baie en 2016 : bathymétrie, topographie, imagerie satellitaire, modélisation hydrodynamique du transport sédimentaire, des zones d’accrétion et d’érosion, des tourbillons et courants d’arrachement. Dans le contexte de la situation actuelle, Rajiv Bheeroo a également analysé une série d’images satellitaires couvrant 15 ans d’évolution de l’embouchure, de 2009 à 2024.
Ce que ces images montrent est fondamental. L’accumulation sédimentaire à l’embouchure, mesurée depuis un point fixe de référence, atteignait en moyenne une cinquantaine de mètres sur la période, mais avec des variations considérables : un pic à 200 mètres en août 2018, une régression à moins de 2 mètres en juin 2016. Un épisode d’érosion marqué est apparu entre septembre 2015 et juin 2016. La situation s’est améliorée dès juin 2017, la plage a culminé en 2018, puis s’est maintenue autour de 100 mètres pendant plus de deux ans, avant de se stabiliser autour de 65 mètres jusqu’en octobre 2024.
La plage de Tamarin n’est pas en train de mourir. Elle respire. Elle réagit aux événements climatiques, se contracte sous la pression des houles, se régénère quand les conditions le permettent. « L’étude des tendances de long terme, grâce à des outils et technologies sophistiqués, permet de tirer une conclusion essentielle : en l’absence d’interventions humaines précipitées et mal conçues, la nature peut effectivement se rétablir », observe Rajiv Bheeroo.
Alors, pourquoi la situation paraît-elle si alarmante aujourd’hui ? La réponse est météorologique. « Les cyclones ayant évolué dans la région de Maurice entre janvier et avril 2026 ont fortement perturbé les eaux des côtes sud et ouest. Il est bien établi que les houles atteignant la baie de Tamarin pendant les cyclones, ainsi que lors des cyclones extratropicaux de l’hiver, peuvent être considérables. » Ce que l’on observe actuellement est, très probablement, une réponse naturelle à des conditions exceptionnelles, pas le signe d’une dégradation irréversible.
Le scientifique explique le mécanisme avec précision : pendant les épisodes de forte houle, le budget sédimentaire de la plage nord est modifié. L’excès de sable se dépose soit au large, soit à l’embouchure. Si le débit fluvial est faible, un banc sableux peut se former à travers l’embouchure. Si le débit est modéré, une flèche sableuse se développe. Si le débit est fort, l’embouchure s’ouvre complètement. « Plusieurs scénarios existent donc et doivent être pleinement compris avant toute intervention », insiste-t-il.
Le sable n’a pas disparu. Il est quelque part dans le système, en attente d’être ramené par les processus naturels, notamment pendant les mois d’hiver. C’est précisément là que tout peut basculer. Pas à cause de la mer. À cause de ce que l’on décide de faire pour la « réparer ».
Si la côte sud est chroniquement vulnérable et la plage nord relativement résiliente – Rajiv Bheeroo leur attribue respectivement des indices de vulnérabilité de 4 sur 5 et 1 sur 5 –, c’est l’embouchure de la rivière qui concentre tous les risques. Son indice : 5 sur 5, compte tenu des événements et interventions actuels.
« L’embouchure est un système très complexe et dynamique, qui doit être compris à travers le comportement des vagues et des courants, selon différents facteurs de forçage et à diverses saisons. » Les vagues du sud-ouest en hiver ne se comportent pas comme celles du nord-ouest. Le débit fluvial en période de crue modifie radicalement la géomorphologie de l’embouchure.
La rivière se déverse dans la baie par un estuaire relativement bien développé. « Son interaction avec les eaux côtières entrantes joue un rôle essentiel dans la manière dont les sédiments se déposent et forment des flèches littorales, des bancs sableux ou d’autres structures sédimentaires. Toute intervention non maîtrisée à l’embouchure d’une telle rivière peut gravement perturber sa dynamique naturelle et doit être évitée. »
La comparaison avec Trou-aux-Biches, souvent citée en modèle, n’a pas cours ici.
« Tamarin est une baie avec une configuration géomorphologique et des conditions hydrodynamiques particulières. Trou-aux-Biches présente un linéaire côtier, un système récifal bien développé, un lagon relativement plus sain et des conditions différentes. Les mesures appliquées à Trou-aux-Biches ne seraient donc pas nécessairement transposables à la baie de Tamarin, en particulier à son embouchure. » Chaque site possède ses propres spécificités. Ce qui soigne l’un peut blesser l’autre.
L’histoire de la côte sud de Tamarin est, à elle seule, un manuel d’erreurs à ne pas commettre. Cette partie du rivage souffre d’érosion chronique depuis des décennies. Face à cette érosion, des riverains et les autorités ont réagi de la façon la plus intuitive qui soit : en construisant des structures rigides pour tenir la mer à distance. Puis des matelas de gabions, ces cages métalliques remplies de pierres, censées absorber l’énergie des vagues. « Ces ouvrages ont aggravé le processus d’érosion et provoqué une perte de plage en aval », constate Rajiv Bheeroo.
Aujourd’hui, les matelas de gabions sont eux-mêmes en état de dégradation et d’affouillement. Ce n’est pas une spécificité de Tamarin. C’est un principe général de l’ingénierie côtière : les structures rigides sur le littoral transfèrent le problème plutôt qu’elles ne le résolvent. Elles protègent un point en fragilisant les points voisins.
Concernant les travaux actuels, Rajiv Bheeroo est direct : « Les travaux d’enrochement et de dragage envoient un mauvais signal au regard des fondements scientifiques et technologiques, et portent atteinte à la crédibilité du travail des experts. » Les rochers déversés à l’embouchure peuvent sembler atténuer l’énergie des vagues à court terme ; ils ont été placés de manière lâche, ce qui est préférable à des façades rigides. Mais « compte tenu de la nature très dynamique des sédiments à l’embouchure et de l’arrivée des houles hivernales à Tamarin, les résultats positifs observés pourraient être de courte durée. » Et les conséquences, elles, pourraient durer bien plus longtemps.
Il énumère les risques majeurs à anticiper : retour de l’érosion, perturbation de la dynamique de l’embouchure, sédimentation dans d’autres zones, affouillement autour des blocs, maintenance accrue si les ouvrages ne s’adaptent pas à la mobilité naturelle du site. « Il est recommandé aux autorités d’éviter de répéter un scénario déjà vu. »
Quant au dragage de l’estuaire envisagé par les autorités, sa position est sans ambiguïté. « Cela libérerait de la vase, de l’argile et d’autres contaminants dans la baie, avec un risque de dommages irréversibles pour l’écosystème et la faune. » La baie abrite une population de dauphins. Ce facteur, dit-il, doit impérativement être pris en compte avant toute intervention.
Rajiv Bheeroo n’est pas contre l’action. Il est contre l’action sans connaissance préalable. Et il est très précis sur ce que devrait être la bonne démarche. Première étape, avant tout : évaluer. Mesurer réellement l’ampleur de l’érosion. Collaborer avec les services météorologiques pour comprendre les périodes d’exposition aux conditions majeures – cyclones, vagues, marées de vives-eaux et mortes-eaux – et les prévisions à court et moyen terme. Déterminer la nature de l’érosion : est-elle aiguë et conjoncturelle, ou chronique et structurelle ? Cette distinction change tout ce qui suit.
Si une intervention s’avère nécessaire, les options à privilégier sont les mesures temporaires et réversibles : des géo-sacs adaptés, qui protègent localement sans bloquer la dynamique naturelle du rivage ; la protection des arbres vulnérables, les filaos qui stabilisent les dunes et la ligne de côte ; l’exclusion des enrochements lourds là où il n’existe pas de danger immédiat pour des infrastructures ou des personnes. Et dans tous les cas, un suivi scientifique rigoureux de la dynamique sédimentaire pour mesurer l’efficacité réelle de chaque intervention.
Sur la question du rechargement en sable, la réponse est nuancée mais possible. « Le sable est une ressource rare et les granulométries actuellement disponibles dans les carrières ne correspondent pas au sable naturel », précise Rajiv Bheeroo. En situation d’urgence, « le sable présent au fond, au large de la plage, pourrait être pompé et ramené vers le rivage au moyen de technologies de pointe, mais seulement après une évaluation rigoureuse des conditions écologiques ».
L’importation de sable de carrière devrait, quant à elle, être limitée au remplissage des géo-sacs, pas à une application à grande échelle. « Comme indiqué, le sable érodé se trouve actuellement dans le chenal profond de la baie et devrait regagner la plage par les processus hydrodynamiques naturels », durant les mois hivernaux. Ce que tout cela exige, en définitive, c’est du temps. La capacité à distinguer une urgence réelle d’une urgence perçue. À ne pas agir vite quand agir vite peut faire plus de mal que d’attendre.
Si les solutions techniques existent, si les études ont été réalisées, si les recommandations ont été formulées, pourquoi la situation ne s’améliore-t-elle pas ? Pourquoi Tamarin en est-elle là ? Rajiv Bheeroo n’hésite pas. Le problème principal n’est pas scientifique. Il est institutionnel. « Bien que des techniciens compétents existent dans les différents ministères et autorités, ils perdent leur motivation face à la lourdeur des processus administratifs et aux interférences. Les décisions prennent souvent beaucoup de temps en raison des obstacles administratifs et institutionnels et, dans de nombreux cas, des choix inappropriés sont faits. »
Les coûts aussi en pâtissent. « Les projets publics coûtent beaucoup plus cher en raison de leurs processus internes et de leurs délais. Dans plusieurs cas, ils ne font pas l’objet d’un audit ou d’une reddition de comptes suffisante. »
La volonté politique semble présente, reconnaît-il, à travers diverses législations. Mais « il n’existe pas encore de plan intégré de gestion côtière pour l’ensemble du littoral. L’État utilise des fonds publics et internationaux pour financer ses projets, mais leur mise en œuvre ne débouche pas nécessairement sur des réussites. Les audits existent, mais le cadre juridique ne prévoit pas suffisamment de mécanismes de responsabilité et de sanctions. »
À cela s’ajoute une pénurie réelle d’expertise. « L’ingénierie côtière est une branche spécialisée du génie civil. Les scientifiques capables d’intégrer les sciences marines, l’océanographie physique, l’ingénierie côtière et la télédétection sont peu nombreux. Il existe donc une pénurie d’expertise dans les secteurs public et privé. » Une pénurie qui n’est pas une fatalité : Rajiv Bheeroo salue les initiatives de l’Université des Mascareignes pour former des étudiants dans ces domaines, et note que plusieurs projets menés au cours des trois dernières décennies ont démontré des réussites avérées. L’expertise locale existe. Elle doit être encouragée et, surtout, écoutée.
Ce qu’il réclame : que les décisions techniques soient confiées aux experts, et non aux administrateurs. Que les projets soient présentés lors de séances ouvertes, avec les parties prenantes invitées à discuter et à proposer leurs idées. Et qu’un suivi – profil de plage, étendue, morphologie du littoral – soit effectué afin de juger de l’efficacité réelle des interventions.« Ce suivi doit intégrer des observations sur plusieurs années, réparties sur différentes saisons, ainsi que des événements ponctuels tels que les cyclones et les fortes houles », insiste-t-il.
Ce qui se passe à Tamarin aujourd’hui n’est pas un cas isolé. C’est un épisode de plus dans une histoire qui se répète sur l’ensemble du littoral mauricien depuis 40 ans. « Il est généralement admis que Maurice a perdu une partie importante de ses plages les plus remarquables tant en superficie qu’en étendue au cours des trois ou quatre dernières décennies. »
Cette perte est principalement due à l’intervention humaine et à une mauvaise application des marges de recul. Rajiv Bheeroo et ses partenaires canadiens de Baird & Associates ont remis au ministère de l’Environnement une étude complète avec des recommandations précises. « Malheureusement, nombre d’entre elles n’ont pas été mises en œuvre, ou l’ont été de manière inappropriée. »
Aujourd’hui encore, des autorisations sont accordées pour des murs d’enrochement directement sur le littoral, à Palmar, à Trou-aux-Biches. Le cercle vicieux continue. On construit trop près de la mer. La mer érode. On construit un mur. Le mur aggrave l’érosion en aval. On construit un autre mur.
Pour briser ce cercle, trois changements structurels s’imposent, selon le Coastal Scientist. Mettre en œuvre une stratégie intégrée de planification de la zone côtière. Cesser d’approuver des projets comportant des murs rigides ou des enrochements le long du littoral. Et revoir la politique de recul : « La laisse de haute mer varie quotidiennement, diurnement et saisonnièrement, alors qu’un développement constitue une infrastructure fixe. » La ligne de côte – démarcation entre le sable et la végétation – constituerait une référence plus stable, calculée en fonction de la configuration et de la topographie de chaque site.
Dans les discussions sur l’avenir du littoral mauricien, le changement climatique est souvent invoqué comme explication commode de tout ce qui va mal. Rajiv Bheeroo introduit ici une nuance importante. « Les effets du changement climatique sur les systèmes côtiers ne sont pas encore entièrement compris ni quantifiés », dit-il.
L’élévation du niveau de la mer est réelle, la dégradation des écosystèmes côtiers est réelle, et leur combinaison avec une planification littorale inadéquate contribuera à une détérioration accrue des plages dans les dix à trente ans à venir. « L’impact des activités humaines sur le littoral est bien documenté. Il révèle une dégradation soutenue et préoccupante de nos plages. » En d’autres termes : nous n’avons pas besoin d’attendre que la science du climat soit entièrement résolue pour agir. Les causes humaines sont connues, quantifiées, et en grande partie évitables. C’est sur elles que les leviers d’action existent, maintenant, dans notre horizon temporel.
Mais Rajiv Bheeroo ne parle pas que de rochers, de sédiments et de modèles hydrodynamiques. Il parle aussi des gens. « Les communautés locales devraient être intégrées dans une campagne de sensibilisation environnementale. » Il propose un cadre concret : un comité regroupant les parties prenantes pertinentes dans les sites sensibles, avec une communication continue pour partager les informations, notamment lors des événements catastrophiques. Parce que les riverains sont les premiers observateurs du littoral, et les premiers à en subir les conséquences. « L’environnement, c’est l’affaire de tous. »
Au fond, la crise de Tamarin est un miroir. Elle nous renvoie une image de la façon dont nous gérons notre rapport au littoral. Nous aimons nos plages. Nous y tenons, affectivement, viscéralement. Mais quand elles sont menacées, notre premier réflexe est celui du bricoleur face à une fuite : on colmate. Vite. Avec ce qu’on a sous la main. Sans toujours se demander si ce qu’on a sous la main est adapté à ce qu’on est en train de faire.
« Toute intervention humaine dépourvue d’une approche experte peut conduire à une situation de non-retour », avertit Rajiv Bheeroo. Et il est précis sur ce que serait ce non-retour à Tamarin : « Un événement catastrophique majeur pourrait se préparer pour l’embouchure de la rivière, pour l’écosystème du lagon si l’estuaire est dragué, et pour l’ensemble du littoral si un mur d’enrochement est mis en œuvre sur le site actuellement affecté par l’érosion. »
Les images satellitaires de 15 ans le montrent sans ambiguïté : laissée à elle-même, ou accompagnée avec intelligence, Tamarin sait se régénérer. La plage qui semblait perdue en 2016 était de retour à 200 mètres en 2018. Le sable déplacé par les cyclones de ce début d’année est, très probablement, quelque part dans le chenal, en attente de revenir.
Tamarin peut s’en sortir. Elle l’a déjà fait. La question est de savoir si nous allons lui en donner la chance. Ou si, une fois de plus, l’impatience et le manque de rigueur feront ce que les cyclones n’ont pas réussi à faire : abîmer Tamarin pour de bon.
Pour analyser les processus côtiers et l’hydrodynamique, il est essentiel de maîtriser l’instrumentation océanographique, son utilisation et l’analyse des données générées. « Une carte bathymétrique et topographique précise du site constitue la base d’une bonne modélisation des phénomènes hydrodynamiques », explique Rajiv Bheeroo.
Les données recueillies sont exploitées à l’aide de logiciels spécialisés de modélisation côtière afin d’approfondir l’étude des vagues, des courants et du transport sédimentaire. Ces analyses permettent de prévoir les impacts sur les lignes de rivage et d’adopter des conceptions côtières adaptées. Les outils de télédétection et de géoinformatique, utilisant des images satellitaires et des relevés par drone, offrent eux, une compréhension de l’évolution à long terme d’un site. « Ce type d’étude exige une maîtrise approfondie de logiciels spécialisés et une expertise technique solide », précise le scientifique.
Morphodynamique : L’étude de la manière dont la plage change de forme (pente, largeur) sous l’effet des vagues et des courants. C’est, en quelque sorte, la « respiration » de la plage.
Hydrodynamique : L’analyse du mouvement de l’eau dans la baie (vagues, marées, courants). À Tamarin, elle est dictée par la présence d’un chenal profond.
Accrétion : Le phénomène inverse de l’érosion. C’est le moment où la nature ramène et dépose du sable sur la plage, la faisant s’étendre.
Affouillement : Un creusement dangereux du sable au pied d’une structure (mur ou rochers). Sous l’assaut des vagues, l’eau finit par « déchausser » l’ouvrage, provoquant souvent son effondrement.
Budget sédimentaire : Le calcul des gains et des pertes de sable sur une plage. Si le budget est déficitaire, la plage recule.
Bathymétrie : La mesure des profondeurs marines. C’est ce qui permet de cartographier le relief sous-marin, comme le chenal invisible de Tamarin.
Granulométrie : L’étude de la taille des grains de sable. Pour « recharger » une plage, le nouveau sable doit être compatible avec l’ancien pour ne pas être balayé par la mer.
Marées de vives-eaux : Ce sont les marées ayant la plus forte amplitude (la mer monte très haut et descend très bas). Elles se produisent quand la lune et le soleil sont alignés. C’est durant ces périodes que les risques d’inondation de l’arrière-plage sont les plus élevés.
Marées de mortes-eaux : À l’inverse, ce sont les marées avec la plus faible différence de niveau entre la haute et la basse mer. Elles se produisent quand la lune et le soleil forment un angle droit par rapport à la Terre.
Géo-sacs : Grands sacs en textile technique remplis de sable. Contrairement aux enrochements lourds, ils sont réversibles et s’adaptent à la mobilité naturelle du site.
Laisse de haute mer vs Ligne de côte :
Facteurs de Forçage : Les forces extérieures qui modifient la côte (vagues, marées, vents, débit fluvial).
Flèche littorale : Une pointe de sable qui se forme à l’embouchure d’une rivière ou d’une baie sous l’effet des courants.
Le 8 mai 2026, le Conseil des ministres a donné son feu vert au ministère de l’Environnement pour recruter des consultants spécialisés dans la stabilisation du site de Tamarin. Le ministère rappelle que l’érosion actuelle a été aggravée par une intervention humaine non autorisée en décembre 2025, qui a dévié le cours naturel de l’embouchure et accéléré le recul du rivage.
Trois mesures correctives ont été engagées dès le 30 avril : des travaux de dessablage pour rediriger le flux de la rivière, la pose de rochers sur 150 mètres couplée à des géotextiles pour freiner l’érosion, et l’élagage des arbres pour sécuriser la zone.
Un Comité de suivi permanent, présidé par le directeur de l’Environnement et regroupant plusieurs ministères, a été instauré pour surveiller l’évolution du site en temps réel et s’assurer que ces mesures temporaires tiennent sur le long terme.
Le Coastal Scientist Rajiv Bheeroo, dont la carrière s’étend sur plus de trois décennies, est titulaire d’un doctorat dans des domaines spécialisés liés à la biologie marine, à l’écologie marine, à l’océanographie côtière, à la modélisation de la dynamique des vagues et des courants, à la télédétection, à la géoinformatique ainsi qu’à des disciplines connexes. Il a débuté sa carrière en 1989 comme scientifique au ministère de la Pêche, où il a dirigé la première étude de référence complète sur l’écologie des récifs coralliens.
En 1996, il a quitté le ministère pour fonder son propre cabinet de conseil, Coastal Specialists Ltd. Depuis, il a mené à bien une vingtaine de projets côtiers à Maurice et à Rodrigues. Son travail consiste à évaluer et analyser de manière exhaustive les aspects côtiers – physiques, écologiques, chimiques et géomorphologiques – d’un site étudié dans le cadre de projets de développement, de protection ou de réhabilitation du littoral.
À partir de ses analyses, Rajiv Bheeroo et son équipe préparent des rapports pertinents, notamment des plans directeurs côtiers, des études d’impact environnemental (EIA), des plans de gestion environnementale (EMP) et le suivi complet de la phase de mise en œuvre.