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Sylvette Geneviève : le bois, la scie et la liberté

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 8 mars 2026 à 16:40
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sylvette

Sylvette Geneviève a quitté un bureau confortable à 55 ans pour sculpter du bois flotté dans son atelier. Deux mariages, deux divorces, une vie recomposée et recomposée encore.

Dans l’atelier de Sylvette Geneviève, il y a une « table saw ». Une scie circulaire sur table, lourde, bruyante, l’outil qu’on associe volontiers aux hommes qui construisent des choses sérieuses. Un ami, en la voyant un jour, lui a avoué qu’il n’oserait jamais l’utiliser. Elle, elle sourit en racontant cela. « Le bois n’a pas de sexe », dit-elle. « Il n’a que des mains courageuses pour le transformer. » 

Sylvette Geneviève a 55 ans, trois enfants, deux petits-enfants. Et depuis octobre 2025, un métier qui lui ressemble enfin.

Le chemin pour en arriver là n’a rien de linéaire. Après le collège Lorette de Rose Hill, elle s’est mariée tôt. Trop pressée, dit-elle, de bâtir son propre foyer. S’en sont suivies des années dans le catering, l’administration, les assurances. Des métiers corrects, un bureau confortable, une vie organisée selon les attentes de tout le monde. Sauf les siennes. Deux mariages. Deux divorces. Une relation de cinq ans. Chaque étape, dit-elle, lui a appris quelque chose. Aucune ne l’a brisée.
En octobre 2025, Sylvette a pris ce qu’elle appelle une « décision radicale ». Quitter le bureau. Suivre enfin ce qui était resté, des années durant, à l’état de plaisir du week-end : sculpter le bois flotté. De ce matériau que la mer rejette et que la plupart enjambent sur la plage, elle fait des lampes, des miroirs, des meubles. Son entreprise s’appelle Stacks Creation. « Dans mon atelier, chaque pièce est une part de moi », dit-elle. « Une victoire sur le temps et les compromis. »

La cinquantaine, pour Sylvette, n’a pas le goût d’un déclin. Elle a celui d’une évidence. « Vieillir est une conquête », tranche-t-elle. Passer ce cap, c’est comprendre que ce qui n’a pas été fait avant doit l’être maintenant. C’est aussi, pour elle, une question de conscience aiguë : son frère n’a pas eu le privilège de voir ses petits-enfants grandir. Elle, elle l’a. Et cette conscience-là change le rapport au temps. Elle ne le laisse plus filer sans le saisir.

Les rides, elle ne les cache pas. Elle les lit comme on lit un livre qu’on a vécu de l’intérieur. « Des cicatrices de vie. Des preuves de résistance. » Toute sa vie, elle a agi selon les attentes de la société. Aujourd’hui, ses enfants sont adultes. Elle ne doit plus de comptes. Cette liberté-là, dit-elle, « vient avec l’âge, avec les rides ». Comme si la peau qui change était aussi, quelque part, la permission de changer de vie.

Ce que Sylvette Geneviève revendique avec le plus de force, ce n’est pas le succès de son entreprise, ni même sa reconversion spectaculaire. C’est sa paix d’esprit. Parce que les jugements, eux, n’ont pas cessé. Mariée deux fois, divorcée deux fois, une troisième relation achevée, un bureau confortable quitté pour l’inconnu – il y a toujours quelqu’un pour savoir mieux qu’elle ce qu’elle aurait dû faire. « Personne ne connaît vraiment mon histoire », dit-elle simplement. « Aujourd’hui, je suis entrepreneuse, célibataire et surtout en paix avec moi-même. » 

Derrière cette femme qui se décrit comme une battante – « une femme qui tombe, qui se relève et qui avance » – il y a ses trois enfants. Ils ont été son socle et sont devenus ses alliés. Sa fille aînée est « sa meilleure amie, celle qui sait tout ». Leur résilience lui a appris quelque chose qu’elle n’avait pas toujours su : ne jamais plier face aux aléas. Le volleyball, sport de sa jeunesse, lui a appris le reste : que l’équipe tient quand chacun fait sa part, et qu’on ne gagne pas seule.

Si la Journée internationale des femmes était un objet de son atelier, Sylvette n’hésite pas une seconde : une lampe. « La lumière est le symbole du bonheur, de la clarté, de la route qui s’éclaire malgré les embûches. » Le bois flotté que la mer a rejeté, que les vagues ont travaillé, que le sel a patiné… et qui finit par diffuser de la lumière dans le salon de quelqu’un. Sylvette Geneviève n’en tire aucune leçon grandiloquente. Elle fabrique juste ses lampes, dans son atelier de Rose-Hill, avec ses mains courageuses. 

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