Sylvestre Le Bon : «La littérature n’est pas une image d’Épinal»

Par Le Défi Plus
Publié le: 9 février 2026 à 14:42
Image
sylvestre Le Bon

Plume atypique dans le monde littéraire mauricien, Sylvestre Le Bon conjugue avec le même bonheur poésie et roman. Dans son dernier roman « Jeté dans le monde » (Édition Assyelle), nous suivons les péripéties de Daniel Leval qui après son licenciement semble perdu dans une île Maurice coloniale avec ses enjeux communautaristes et sociaux.

Ce sixième livre explore les préjugés liés à la couleur de la peau et à l’intolérance. Ne reflètent-ils pas finalement les blessures d’une société postcoloniale ayant connu la traite et l’« engagisme » ?
Les thématiques abordées dans ce nouveau roman, paru aux éditions Assyelle, ne sont certes pas inédites. Elles sont même finalement propres, comme vous le suggérez, à une société postcoloniale. Certains auteurs mauriciens, dont Marie-Thérèse Humbert, ont exploré des relations amoureuses compliquées ou impossibles entre personnes de milieux ou communautés différents. Ils abordent aussi les préjugés liés à la culture, au statut familial et professionnel, ainsi qu’à la couleur de la peau.

Toutefois, il ne me semble pas – à moins que je ne m’abuse – qu’on se soit suffisamment penché sur ces mêmes préjugés au sein d’une communauté en particulier. Dans le roman, Daniel Leval appartient à la bourgeoisie créole. Il ne réalise pas que sa relation avec Georgia, une jeune fille venant d’une cité ouvrière, est vouée d’emblée à des obstacles significatifs. 

Est-ce que l’écriture dite « romanesque » – ce livre en l’occurrence - parvient-elle à restituer ces enjeux ?
Dans une certaine mesure, elle tente de restituer ces enjeux et de mettre en lumière ces réalités que l’on évoque à demi-mot par pudeur, décence ou crainte de froisser l’autre. On se complaît souvent dans ce qui nous différencie, érigeant des barrières pour préserver un fantasme de pureté.

L’ironie veut toutefois qu’on ne puisse se débarrasser totalement de grains de sable sur le sol pourtant astiqué et poli… Cela dit, le livre n’a pas la prétention d’être un document sociologique ou anthropologique. 

Votre ouvrage est nourri d’allusions au cinéma, à la peinture, aux villes, aux révolutionnaires – Che Guevara, Léon Trotski, la bête du Gévaudan ou encore la dynastie des Ming, entre autres. En quoi ces références servent-elles votre propos ?
L’ouvrage emprunte des traits au roman picaresque. Jeté dans le monde sans savoir pourquoi, et n’étant pas en mesure de déterminer ce qui lui conviendrait le mieux, Daniel pérégrine en quelque sorte là où le vent le mène. Il fait son apprentissage de la vie en laissant libre cours à ses intérêts immédiats, en vagabondant, en faisant les choses différemment des autres. 

Il ne veut pas être le comptable dont rêvent ses parents. Il préfère ces métiers en voie de disparition. Et il est amené à faire des rencontres inattendues qui lui permettront de côtoyer la Grande Histoire, de goûter la vraie vie dans sa richesse foisonnante. Mais à la différence du roman picaresque où les épisodes relèvent davantage du rocambolesque, ceux présents dans mon roman sont inspirés de faits réels et potentiellement réels.

Vous dépeignez le « bihari » Remdir, ce patron qui licencie injustement Daniel Leval, sous les traits d’un nationaliste hindou imprégné des idéaux nationaux-socialistes. N’est-ce pas réducteur ?
Dans « Jeté dans le monde », le patron Remdir a toutes les raisons d’être fier de son ancêtre, venu du Bihar, et qui fit partie des immigrants indiens ayant fait souche dans l’île et contribué à faire de celle-ci un modèle de coexistence pacifique et de stabilité politique. 

Pour autant, cela n’empêche pas Remdir de nourrir des idées jusqu’au-boutistes et le désir de s’affirmer à n’importe quel prix. Il garde aussi des rancunes envers le Blanc esclavagiste et ses héritiers, et rêve peut-être d’une revanche sur l’histoire.

Prisonnier de ses sentiments et de ses préjugés, il a peine à mesurer sa place réelle dans un monde en mutation qui lui offrira pourtant la possibilité de s’exiler et de se réhabiliter, comme un pied de nez aux pratiques rétrogrades qu’il chérit.

Avez-vous le sentiment que l’île Maurice est toujours dirigée par la caste des « vaish » – que vous ne nommez pas -, et les gouvernements ont été sous la férule de « lobbyistes » hindoues occultes ?
Il y a certaines réalités qu’on ne peut nier à Maurice. Dans une société plurielle comme la nôtre aux ressources naturelles limitées, la lutte pour les places et les prébendes est souvent âpre. Très souvent ainsi, ce qui détermine celles-ci, ce sont des critères qui relèvent davantage d’appréciations sentimentales et affectives. Mais je n’avancerai pas pour autant que les gouvernements qui se sont succédé jusqu’ici aient été sous la férule de lobbyistes hindous occultes. Du moins, ils ont su s’y soustraire quand il le fallait. Le plus puissant lobby est, sans doute, celui de l’argent. 

Vous dépeignez aussi une bagarre « communale » et posez la question : « Comment en est-on arrivé là ? » Faut-il craindre une telle perspective à Maurice ?
En dépit du fait d’être un modèle de coexistence pacifique, le pays a un tissu social fragile. Nous avons toujours en mémoire les violents affrontements qui s’étaient déclenchés à la suite de la mort de Kaya. Nous avons aussi connu la bagarre dite « raciale » avant l’indépendance. Sans craindre la perspective de nouveaux affrontements, il importe d’être sur ses gardes. Tout reste fragile et possible. Tout peut partir d’un rien.

Dans le chapitre où il est fait mention de Noël Marrier d’Unienville (NMU), vous semblez plutôt décrire le combat des hindous contre NMU, non en termes d’idées, mais en termes de nombre, les Blancs étant minoritaires, les hindous majoritaires. N’est-ce pas une relecture de l’histoire ?
La mention de NMU est épisodique sans être triviale. Le fameux sigle, hantise d’une classe qui militait pour ses droits, apparaît dans un rapport que découvre et lit le protagoniste Daniel. Ne pas s’étendre sur cette problématique n’est pas une tentative de réécrire l’histoire, loin de là. Car il va de soi que la force du nombre est indissociable de ses droits.

J’ajouterais que je ne suis pas partisan de la « cancel culture » et du « wokisme » qui, de nos jours, entend s’imposer dans une tentative institutionnalisée de réécrire l’Histoire. Ne pas reconnaître, par exemple, l’appellation « Noir », c’est inférioriser l’esclave africain ou indien par rapport au Blanc (je refuse le terme « esclavisé »), c’est le mortifier dans sa chair et son âme sur l’autel de la mémoire. C’est aussi faire injure au métis et au Blanc qui ne sont pas des abstractions.

Cela dit, dans une œuvre de fiction, j’apprécie la pluralité des voix des personnages, tantôt curieuses et interrogatives, tantôt joyeuses ou désespérées. J’aime aussi celle, plus distante et méthodique, presque froide, qui offre une autre manière de comprendre les événements. Elle vient équilibrer le récit, apporte une touche objective qui légitime la palette des sentiments. J’aime écrire pour voyager dans un monde aux possibilités infinies.

De quelle manière la rencontre avec sœur Thérèse, la religieuse française, va-t-elle modifier les perspectives, de Daniel Leval, le principal personnage de votre livre ?
L’apparition de la sœur Thérèse, tel un deus ex machina, intervient alors que les choses semblent perdues pour Daniel qui vient de s’évader de prison. Elle montre à Daniel qu’il y a une autre façon d’être au monde. Elle incarne le contraire de tout ce qui fait courir les êtres autour de Daniel : la quête de l’argent et des honneurs, la cupidité, les plaisirs, l’indifférence aux malheurs et la haine de l’autre. Sa vie est un hymne à l’abnégation, à l’amour et au sacré.

Au fait, Daniel ne sait pas exactement ce qu’il éprouve à l’égard de la jeune religieuse qui s’est exilée à Maurice pour se mettre sur les traces du père Laval. Mais cette dernière aussi demeure confuse et troublée face à Daniel qui semble porter injustement tous les malheurs du monde. Elle l’aide à se tirer d’affaire, et lui veut croire qu’elle représente la belle étoile qui l’accompagnera.

Comment vous est venue l’idée de ce livre, avec ses faits sociaux, l’incident avec les rastas, la description d’un pouvoir « dictatorial », le naufrage d’un vraquier qui renvoie à celui du Wakashio ?
Pas mal d’événements dans le roman sont inspirés de faits réels. L’idée d’écrire ce roman m’est venue pendant le second confinement lié au Covid. J’ai bien perdu un chat qui s’appelait Félix. Mais la concomitance de ces épisodes propres à l’auteur et au personnage s’arrête là.

Au fait, l’écrivain ou l’artiste est comme une éponge. Il absorbe les faits et gestes du quotidien, les petits et les grands événements de l’histoire qui ne cesse de s’écrire. Et il les restitue mieux que le journaliste ou l’historien parce qu’il ne s’embarrasse pas des contraintes liées au temps et à l’espace. Pour dire la vérité ou la suggérer, il peut dans un récit moderne se faire l’ami d’un peintre de la Renaissance. Et surtout, il se doit d’être le témoin de son époque, avec ses affres et ses malheurs. La littérature n’est pas une image d’Épinal.

Sans doute, dans mon roman, le lecteur mauricien reconnaîtra aisément l’épisode du naufrage du Wakashio et la grande manifestation citoyenne qui avait eu lieu, par la suite, à Port-Louis. Il ne sera pas, non plus, insensible aux décors familiers du pays.

Quel est le destin de Daniel Leval, qui semble être un doux rêveur sans domicile fixe et idéaliste à la manière d’un poète cher aux beatniks de Kerouac, Ginsberg ou Burroughs ?
Son destin sera celui que voudra bien lui donner le lecteur. Sera-t-il itinérant comme Kerouac, poète comme Ginsberg, halluciné comme Burroughs ? Oui, il reviendra au lecteur d’imaginer la suite des aventures de Daniel Leval, de les vivre à leur tour et d’en rêver.

Quelle est votre réaction ?
0
Publicité
À LA UNE
defi quotidien