Publicité

Sydney Pierre : «La question de la libéralisation de l’espace aérien doit être posée»

Par Fernando Thomas
Publié le: 31 May 2026 à 16:30
Image
sydney

Le tourisme mauricien fait face à des défis structurels majeurs. Sydney Pierre plaide pour une diversification accélérée des marchés, une réforme de la gouvernance touristique et une nouvelle vision économique centrée sur la valeur plutôt que sur le volume. 

Le tourisme mauricien traverse actuellement une période d’incertitude. Quel regard portez-vous sur le secteur ?
Le constat est aujourd’hui assez clair : le tourisme mauricien reste encore fortement dépendant d’un nombre limité de marchés traditionnels. Plus de 60 % de nos arrivées proviennent essentiellement de quelques pays européens. Cette concentration crée une vulnérabilité structurelle importante.

Lorsque l’un de ces marchés connaît un ralentissement économique, une crise sociale ou une instabilité géopolitique, les répercussions se font immédiatement ressentir sur notre industrie touristique. Nous l’avons constaté à plusieurs reprises ces dernières années avec les fluctuations économiques en Europe, la hausse du coût du transport aérien ou encore les tensions internationales.

Nous entrons également dans une période plus délicate, puisque, après une année touristique globalement positive, il devient plus difficile de maintenir la même dynamique de croissance. Lorsqu’on part déjà d’un niveau élevé, chaque progression supplémentaire demande davantage d’efforts stratégiques.

Ce qui inquiète davantage, c’est que plusieurs marchés émetteurs historiques traversent aujourd’hui une phase de ralentissement économique, voire de récession. Continuer à dépendre excessivement des mêmes bassins de clientèle représente donc un risque important pour la stabilité future du secteur.

Le véritable levier stratégique se situe probablement sur le continent africain. Nous devons beaucoup mieux exploiter le segment du ‘Black Diamond’»

Vous insistez souvent sur la diversification des marchés. Pourquoi cette question devient-elle aujourd’hui prioritaire ?
Parce qu’aucun marché n’est acquis définitivement. Pendant longtemps, nous avons peut-être considéré certains marchés comme « naturels » ou « garantis », mais le contexte mondial a profondément changé.

Le tourisme est désormais extrêmement sensible aux crises économiques, aux conflits géopolitiques, aux politiques aériennes ou encore aux changements dans les habitudes de consommation. Maurice doit donc impérativement réduire sa dépendance historique à certains marchés traditionnels.

Nous devons identifier ce que j’appelle des « quick wins », c’est-à-dire des marchés capables de générer des retombées relativement rapides. La Chine représente évidemment un potentiel considérable, même si ce marché demande une stratégie spécifique en matière de connectivité, de marketing et d’adaptation de l’offre.

Mais il ne s’agit pas uniquement d’aller chercher de nouveaux touristes. Il faut surtout construire une stratégie cohérente et indépendante des dynamiques externes. Maurice ne peut pas bâtir son avenir touristique uniquement en fonction des décisions prises par d’autres destinations ou d’autres hubs internationaux.

Chaque marché suit ses propres logiques économiques et aériennes. Notre responsabilité est donc de définir une stratégie mauricienne capable d’assurer une plus grande résilience sur le long terme.

La question de la connectivité aérienne semble centrale dans cette réflexion. Quel rôle joue Air Mauritius aujourd’hui ?
C’est effectivement une question fondamentale. Avec Air Mauritius, nous faisons face à une problématique stratégique importante : est-ce la compagnie nationale qui doit soutenir le tourisme, ou est-ce le tourisme qui doit s’adapter aux contraintes de la compagnie ?

Dans un modèle idéal, la réponse devrait être évidente. Une compagnie nationale existe d’abord pour soutenir la connectivité du pays et accompagner le développement économique, notamment touristique.

Mais dans la réalité, la dimension commerciale et la rentabilité financière deviennent naturellement des priorités importantes pour toute compagnie aérienne. Lorsqu’une ligne n’est plus rentable, la tentation est forte de la suspendre ou de l’abandonner. Or, chaque réduction de connectivité a des conséquences directes sur notre industrie touristique.

Cela montre à quel point le tourisme mauricien reste dépendant des choix opérés dans le secteur aérien.

Faut-il alors revoir entièrement le modèle de transport aérien mauricien ?
Oui, cette réflexion doit être menée sans tabou. La question de la libéralisation de l’espace aérien mérite d’être posée sérieusement.

Plusieurs pays ont démontré qu’une plus grande ouverture pouvait renforcer la connectivité et soutenir la croissance économique. Des compagnies comme Ethiopian Airlines ou Turkish Airlines ont réussi à transformer leur positionnement régional grâce à des stratégies d’expansion ambitieuses et agressives.

Cela ne signifie pas qu’il faut abandonner Air Mauritius. La compagnie nationale demeure un acteur stratégique. Mais il faut construire un écosystème plus ouvert, plus compétitif et surtout plus résilient. Le tourisme mauricien ne peut pas rester prisonnier d’une seule logique aérienne ou dépendre excessivement d’un nombre limité de corridors.

La dépendance actuelle envers certains hubs du Golfe représente également un risque structurel important. Même si Dubaï reste aujourd’hui un partenaire stratégique efficace, nous devons éviter qu’un seul hub devienne un point de vulnérabilité majeur pour toute notre industrie.

Une réforme de fond de la MTPA est devenue nécessaire»

Voyez-vous malgré tout certaines opportunités dans les crises actuelles ?
Oui, absolument. Toute crise crée aussi des opportunités de repositionnement. Plusieurs destinations de l’océan Indien se sont révélées encore plus dépendantes que Maurice de certains hubs aériens. Certaines ont subi des perturbations beaucoup plus importantes. Dans notre cas, une diversification partielle de nos connexions nous a permis d’amortir certains chocs.

Nous avons également observé des évolutions intéressantes sur certains marchés. Le marché russe, comme certains autres marchés par exemple, a été réorienté vers des hubs comme Istanbul en raison des restrictions européennes. Cela a indirectement renforcé des compagnies comme Turkish Airlines, qui ont développé davantage leur connectivité vers Maurice.

Par ailleurs, certains voyageurs initialement orientés vers les Seychelles ou les Maldives, se sont tournés vers Maurice à cause des perturbations ou contraintes rencontrées dans ces destinations. Cela démontre que Maurice conserve une forte attractivité internationale.

Quels sont aujourd’hui les marchés les plus prometteurs pour Maurice ?
Plusieurs régions présentent un potentiel intéressant. L’Europe de l’Est et les pays scandinaves offrent encore des marges de progression importantes. Mais le véritable levier stratégique se situe probablement sur le continent africain. 

Nous devons beaucoup mieux exploiter le segment du « Black Diamond », c’est-à-dire une clientèle africaine à fort pouvoir d’achat qui reste encore largement sous-exploitée. Ce marché présente aussi un avantage logistique évident. Depuis Johannesburg, par exemple, le temps de vol est relativement court, ce qui facilite les courts séjours haut de gamme.
La Réunion demeure également un marché régional stratégique qu’il faut continuer à renforcer.

Tous les segments touristiques sont-ils touchés de la même manière par les difficultés actuelles ?
Non, les impacts varient fortement selon les catégories de clientèle. Le segment du luxe reste relativement résilient. Les voyageurs à fort pouvoir d’achat sont généralement moins sensibles à la hausse du prix des billets d’avion ou aux fluctuations économiques internationales. En revanche, les hôtels 3 et 4 étoiles sont davantage exposés, car ils dépendent d’une clientèle plus attentive au coût global du séjour.

Le segment affinitaire – les personnes venant rendre visite à leur famille ou à leurs proches – reste également relativement stable. Cependant, ce type de tourisme génère moins de retombées directes pour l’industrie hôtelière traditionnelle.

Vous estimez justement que le modèle touristique mauricien doit évoluer. Pourquoi ?
Parce que le modèle historique atteint progressivement ses limites. Pendant des décennies, Maurice s’est principalement développé autour du concept « soleil, plage et hôtels ». Ce modèle a été extrêmement performant, mais il devient aujourd’hui plus fragile face aux nouvelles réalités économiques et climatiques.

Le touriste moderne ne recherche plus uniquement un hébergement ou une plage. Il veut vivre une expérience, découvrir une culture, s’immerger dans une authenticité. Nous devons donc évoluer vers une industrie touristique plus globale, où l’expérience mauricienne devient centrale.

Aujourd’hui, le revenu moyen généré par touriste à Maurice tourne autour de 1 475 dollars américains, alors qu’aux Seychelles, ce chiffre approche les 2 800 dollars. Cela démontre clairement que nous devons améliorer la valorisation de notre destination.

Le tourisme mauricien ne peut pas rester prisonnier d’une seule logique aérienne ou dépendre excessivement d’un nombre limité de corridors»

Quel modèle touristique souhaitez-vous voir émerger pour Maurice ?
Un modèle fondé sur trois piliers principaux : la valeur, la durabilité et les retombées locales. Nous devons réduire les « leakages », c’est-à-dire les fuites économiques qui font qu’une partie importante des revenus touristiques quitte le pays. Le tourisme génère environ Rs 103 milliards dans l’économie mauricienne, mais il faut désormais maximiser la part qui bénéficie directement aux Mauriciens, aux PME locales, aux artisans, aux producteurs et aux communautés. 

La question environnementale devient également incontournable. La décarbonation du secteur, la gestion durable des ressources et la préservation des écosystèmes doivent désormais être intégrées au cœur du modèle économique. 

Le changement climatique représente-t-il une menace réelle pour l’avenir du tourisme mauricien ?
Oui, et cette menace est parfois sous-estimée. Maurice fait partie des petits États insulaires les plus vulnérables au changement climatique, selon plusieurs rapports internationaux. Nous sommes exposés à l’érosion côtière, à la montée du niveau de la mer et aux phénomènes cycloniques de plus en plus intenses.

Certaines études montrent que plusieurs plages pourraient être fortement dégradées au cours des prochaines décennies. Dans certaines régions, l’érosion atteint déjà environ vingt mètres par décennie. Or, le tourisme mauricien s’est historiquement construit autour de son littoral. Cela signifie que nous devons, dès maintenant, repenser l’aménagement touristique et sortir progressivement d’une dépendance excessive au produit balnéaire traditionnel.

Le capital humain semble également vous préoccuper. Pourquoi ?
Parce qu’aucune destination touristique ne peut réussir durablement sans investir dans ses ressources humaines. Autrefois, plusieurs grands groupes hôteliers disposaient de véritables académies internes qui formaient continuellement leurs employés. Cette culture de formation s’est progressivement affaiblie.

Aujourd’hui, les entreprises sont-elles prêtes à réinvestir massivement dans la formation ?
La qualité du service constitue l’un des principaux facteurs de compétitivité dans le tourisme. Si nous négligeons cet aspect, nous risquons de perdre progressivement ce qui fait la force de l’hospitalité mauricienne.

Vous plaidez également pour une montée en gamme de la destination ?
Oui, car Maurice possède tous les atouts pour renforcer son positionnement haut de gamme. Nous devons développer davantage les segments du luxe, des villas exclusives, des expériences personnalisées et même du tourisme lié aux jets privés. Mais cette montée en gamme ne doit pas se faire au détriment de notre identité. 

Ce qui différencie Maurice, c’est justement cette combinaison entre qualité, authenticité, hospitalité et multiculturalisme. L’objectif n’est pas simplement d’attirer des visiteurs plus riches, mais de créer davantage de valeur par visiteur.

Vous avez exprimé des inquiétudes concernant la gouvernance touristique actuelle, notamment la Mauritius Tourism Promotion Authority (MTPA). Pourquoi ?
Les structures actuelles ne sont plus totalement adaptées aux réalités du marché mondial. La MTPA fonctionne encore selon un modèle conçu il y a plusieurs décennies, alors que le marketing touristique est devenu extrêmement digitalisé, rapide et concurrentiel. 

Le problème n’est pas uniquement humain. Il est surtout structurel. Les processus décisionnels sont souvent trop lents. Entre la validation d’une campagne et son exécution, on peut perdre un temps considérable. Or, dans le tourisme moderne, la rapidité de réaction devient essentielle.

Faut-il alors réformer profondément la MTPA ?
Oui, une réforme de fond est nécessaire. Il ne s’agit pas simplement de remplacer certaines personnes, mais de revoir entièrement le fonctionnement de l’institution. Nous avons besoin de davantage de spécialistes en marketing digital, d’analystes de données, d’experts en tendances touristiques et d’une gouvernance capable de réagir en temps réel aux évolutions du marché mondial. 

Aujourd’hui, le retard stratégique n’est plus une faiblesse secondaire. C’est un véritable handicap concurrentiel.

Quel message souhaitez-vous adresser aux voyageurs internationaux ?
Le message est simple : Maurice reste une destination stable, sûre et accessible. Malgré les tensions internationales et les perturbations mondiales, les vols continuent d’opérer normalement et notre destination demeure pleinement opérationnelle. Comparativement à plusieurs autres régions, Maurice offre un environnement rassurant et stable. Nous travaillons d’ailleurs activement à renforcer cette perception à travers différentes campagnes de communication ciblées.

Quelle est, finalement, votre vision pour l’avenir du tourisme mauricien ?
Je pense que nous sommes à un moment décisif de notre histoire touristique. La transformation du secteur doit être globale. Elle ne peut plus être partielle, lente ou cosmétique. Nous devons engager une véritable reconstruction stratégique du tourisme mauricien. Cette transformation doit reposer sur quatre piliers fondamentaux : la durabilité, la création de valeur, la montée en gamme et la place centrale des Mauriciens dans le modèle économique.

Le véritable enjeu est là : faire en sorte que le tourisme ne soit pas uniquement une industrie performante sur le papier, mais un moteur de prospérité durable pour le pays. Nous devons repenser notre modèle avant que les crises économiques, climatiques ou géopolitiques ne nous imposent elles-mêmes le changement.

Quelle est votre réaction ?
Publicité
À LA UNE