Sydney Pierre, Junior Minister au Tourisme : «La manifestation de samedi n’a pas sa raison d’être»
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Le Junior Minister au ministère du Tourisme revient sur son discours au Parlement le 24 juin dernier, son opposition à la disparition de la pension universelle. Sydney Pierre estime aussi que la marche prévue ce samedi n’a plus de justification, le Means Test ayant été retiré.
Lors du débat budgétaire, vous avez déclaré que le débat sur la réforme de la pension n'était pas une « guerre de race », mais une « guerre de classe ». Que vouliez-vous dire exactement ?
Avant même de rejoindre la politique, j’observais que chaque groupe de politiciens cherchait un moyen de gagner une partie de l’électorat, une communauté. En venant en politique, après de longues années de réflexion, je me posais moi-même la question : pourquoi rejoindre la politique ? Beaucoup de mes amis m'ont découragé de le faire.
Il y a une citation que je n’ai finalement pas utilisée dans mon discours : « On rencontre sa destinée souvent par les chemins qu’on prend pour l’éviter » (Jean de La Fontaine). Pour beaucoup de raisons, j’ai évité de me jeter en politique. J’ai d’ailleurs rejoint la politique très tard, contrairement à beaucoup de mes collègues, même si j’ai grandi entouré de politiciens. Des raisons professionnelles et familiales m’en ont longtemps tenu éloigné : je ne voulais pas embarquer ma famille avec moi.
Il n’y avait aucun calcul dans mon discours. J’y donnais aussi un aperçu de la situation économique et de la nécessité de la redresser. En 2014, quand on a quitté le gouvernement, la dette représentait environ 60 % du PIB. Il y a eu la COVID-19, mais il y avait une urgence à redresser l’économie, et c'est ce que le gouvernement a fait dès les premiers jours, notamment à travers le « State of Economy ».
J’ai été parmi les premiers à expliquer pourquoi il était important de maintenir, voire d'améliorer, la note BAA3 de Moody’s — non par crainte de l’agence, mais parce que si nos réserves baissent et que les investisseurs se désintéressent, la roupie risque de se fracasser. Il y a une corrélation avec le fait que notre roupie reste autour de Rs 48, alors que dans certains pays comme Madagascar, une devise très faible pénalise directement l’économie. Cette pédagogie, nous devons encore la faire auprès de la population ; c’est pour cela que je profite des colonnes du Défi Plus pour l’expliquer.
Pour reprendre une expression d’Emmanuel Macron, il faut faire « en même temps » : redresser les caisses de l’État tout en allégeant le coût des ménages et en préservant un climat de confiance. Comme le dit l’expression anglaise, « Perception is better than reality » : on peut présenter une longue liste de produits dont le prix a baissé, la perception reste que la vie est chère. C’est pour cette raison, en apparence contradictoire, que nous avons été amenés à gouverner : redresser l'économie tout en allégeant le coût des ménages.
Comment le faire ? J’ai dit dans mon discours qu’il fallait aller chercher l’argent là où il se trouve — c’est-à-dire revoir la fiscalité pour redresser l’économie tout en gardant la pension universelle. J’en ai discuté avec de nombreux experts-comptables et économistes pour leur exposer ma façon de voir.
Sur le plan idéologique, je suis Travailliste. C’est le Parti travailliste (PTr) qui a instauré la pension universelle et qui a toujours milité pour la cause des travailleurs. Chaque fois que l’hymne national est joué au Parlement, je regarde le quadricolore et je vois le rouge, la souffrance des travailleurs. C’est cette inspiration qui m’a amené au PTr, et je ne suis en rien en contradiction avec mes collègues parlementaires ou avec le gouvernement : chacun a le droit, au sein du PTr, à sa liberté de pensée.
Vous avez également affirmé être opposé à la disparition de la pension universelle. Cette position est-elle toujours la vôtre aujourd'hui ?
Je suis toujours contre l’abolition de la pension universelle, c’est une conviction. Je ne change pas d’opinion du jour au lendemain. Il faut relire mon premier discours l’an dernier : on n’avait pas aboli la pension universelle, on avait simplement repoussé l’âge d’accéder au paiement.
Aujourd’hui, notre système de taxation prélève l’argent en fonction du revenu, mais aussi des dépenses de chacun. J’ai donné cet exemple à un expert-comptable : si vous touchez Rs 200 000 par mois et moi Rs 100 000, mais que vous êtes marié avec deux enfants scolarisés, je paierai plus de taxes que vous, alors même que je gagne moins. Le système équilibre déjà en fonction des engagements de chacun, pas seulement du revenu.
Ma proposition : donner la pension à tout le monde, y compris à quelqu’un qui touche Rs 1 million, mais la reprendre via la fiscalité - voire l’intégralité si la personne peut encore contribuer. Cet argent retourne dans les caisses de l’État ; ce n’est qu’une question de méthodologie.
La différence avec le ciblage est là : le ciblage oblige la personne à prouver qu’elle a besoin de la pension, ce qui touche à sa dignité. Avec la méthode que je propose, tout passe par la déclaration d’impôts.
N’y a-t-il pas un risque d’évasion fiscale ? Peut-on, par exemple, garantir que les enseignants donnant des leçons particulières déclarent réellement ces revenus ?
Ce cas existait déjà avant le Means Test, qui vient d’être retiré : cette personne n’aurait pas non plus été retracée. Cela ne remet donc pas en cause la méthode que je propose. Il existe effectivement un « leakage », de l’argent qui échappe à l’économie formelle. C’est aux autorités d’assurer un meilleur contrôle - que ce soit pour les leçons particulières ou la vente au noir - afin de faire rentrer un maximum d’argent dans les caisses de l’économie. On n’y arrivera pas à 100 %, mais on peut déjà s’appuyer sur ce qui est contrôlable, comme les profits déclarés par les grandes sociétés, pour améliorer la redistribution.
Cela dit, s’il doit y avoir une réforme, je maintiens qu’il faut laisser à la population une dizaine, voire une quinzaine d’années pour s’y préparer. Une personne de 57 ou 58 ans aujourd’hui ne peut pas se réorganiser en trois ans après avoir travaillé toute sa vie. C’est le choc qui n’est pas soutenable, pas la réforme en tant que telle.
Il reste d’autres piliers à revoir - le NPPF, les fonds de pension contributifs - mais je parle ici spécifiquement du BRP. Le Parti travailliste a instauré la pension universelle en 1958 ; que les partis politiques en aient fait un instrument électoral par la suite n’est pas la faute des personnes qui l’attendent. Aujourd’hui, avec le retrait du Means Test et le calendrier progressif de l’âge de la pension - 62 ans cette année pour toucher l’intégralité - je pense que le gouvernement va dans la bonne direction, en continuant d’aller chercher l'argent là où il se trouve.
Après cette prise de position, avez-vous été appelé à vous expliquer auprès du Premier ministre ? Avez-vous subi des pressions ou des mises en garde ?
Non. Nous avons eu une réunion au Bureau du Premier ministre, mais elle n’avait rien à voir avec mon discours. Je profite de cette tribune pour rappeler que d’autres députés et ministres ont, eux aussi, une liberté de pensée qu’ils expriment ouvertement, dans le respect du décorum, sans devoir s’en justifier. C’est le principe même d’un débat budgétaire : donner son opinion sur un projet de loi, pas réciter un texte que tout le monde approuve.
J’ai notamment expliqué que la réforme de la pension a monopolisé l’attention depuis la présentation du Budget, au point de faire oublier d’autres mesures très positives. Il y a peut-être eu une confusion sur ce que le Premier ministre a compris de mes propos, mais c’était mon opinion, ma façon de voir les choses - et je pense qu’au Parti travailliste, chacun a le droit de penser différemment.
Le Premier ministre a ensuite défendu fermement la réforme au Parlement. Comment décririez-vous l'ambiance au sein de l'équipe gouvernementale après ce débat ?
Je ne peux décrire que ma propre relation avec le gouvernement. Le Premier ministre est venu défendre le modèle de la pension, estimant qu’elle n’était pas soutenable en l’état ; je respecte sa façon de voir, comme je crois qu’il respecte la mienne. Je pense que c’est cette diversité qui fait la force du PTr. On ne m’a pas demandé de changer d’avis, et on ne le peut pas : je garde ma liberté de penser et d’expression, dans un cadre respectueux. Je maintiens ce que j’ai dit ; c’est une conviction qui va au-delà de bien des choses.
Vous avez évoqué un manque de temps de parole et l’avez signalé à la Speaker. Était-ce une question de temps, ou la volonté de faire entendre vos convictions ?
Je comprends le temps alloué aux parlementaires et je ne reviens pas là-dessus ; j’ai suffisamment d’espace dans la presse pour m’exprimer. Ce que je voulais, c’était pouvoir intervenir sur davantage de mesures budgétaires qui influenceront la vie des Mauriciens, positivement comme négativement - non par frustration, mais pour contribuer au débat avant l’adoption du projet de loi. Un débat budgétaire, c’est ce qui permet d’amener des amendements. S’il n’y a pas de contribution, le débat est stérile : autant présenter le projet et l’adopter directement.
Avez-vous le sentiment que votre message a été entendu et pris en compte par le gouvernement ?
Un débat ne se résume pas à un discours ; c’est une réflexion à long terme. Je ne suis pas borné : j’ai des convictions, mais je peux évoluer si l’on me démontre que j’ai tort, pour le bien du pays. Ce que j’apporte aujourd’hui, c’est une pierre à la réflexion sur le climat social. C’est pour cela que je parlais de guerre de classes : à Maurice, on nous a longtemps parlé de castes, de races, de communautés, mais les mesures prises affectent davantage les classes que les communautés - la classe moyenne est touchée de la même manière, quelle que soit la couleur de peau ou la région.
Notre rôle, c’est de donner une voix à ceux qui n’en ont pas, ou dont la voix n’est pas prise en considération. Et il est important que je le fasse en tant que membre de l’exécutif : quand l’opposition s’exprime, on dit que c’est normal, qu’elle s’oppose. Une voix comme la mienne, qui ne s’oppose pas mais nuance, a une portée différente. J’ai d’ailleurs félicité plusieurs ministres pendant mon discours, ce qui est passé inaperçu.
Je regarde l’ensemble du budget de manière objective : quand c’est bien, je le dis ; quand cela doit évoluer, je le dis aussi. Je ne pense pas que le Premier ministre ou mes collègues l’aient pris négativement. J’ai également entendu des membres de l’opposition, comme Adrien Duval ou Joanna Bérenger, reconnaître ce qui était positif dans certains projets de loi. Tout cela contribue à construire une île Maurice meilleure, dans ce changement d’attitude que nous voulions incarner.
Mais avez-vous le sentiment d’avoir été écouté, ou simplement entendu ?
Je pense avoir été écouté, à en juger par les réseaux sociaux : c’est la réaction suscitée au sein d’une grande partie de la population qui en témoigne, pas moi. J’ai aussi eu l’occasion de parler de mes réalisations dans le secteur du tourisme, en tant que membre de l’exécutif et expert du domaine. Je crois que c’est la première fois, dans toute ma carrière, que le ministère compte en son sein un expert du secteur, et cette contribution n’est ni passée inaperçue ni négligeable.
Avec les critiques suscitées par la réforme et la mobilisation annoncée ce samedi 11 juillet, pensez-vous que le gouvernement est prêt à revoir sa position ?
Beaucoup de personnes n’ont pas compris ce qui a été proposé l’an dernier, ce qui l’est cette année, et ce qui a déjà été amendé. J’ai suivi la déclaration du ministre Ashok Subron après la réunion du comité mis en place par le Premier ministre, le mercredi 8 juillet.
L’an dernier, la réforme consistait à faire passer le paiement de la pension de 60 à 65 ans. Je m’y étais opposé, notamment pour les travailleurs manuels qui, dès 55 ans, ne peuvent plus travailler et ont besoin de cette pension pour vivre. C’est de cet argument qu’est né l’Income Support, après consultation.
Cette année, le ciblage proposé a depuis été retiré. Il reste la grille de la State Age Pension (SAP), qui remplace la Basic Retirement Pension : une personne peut choisir de toucher sa pension à 60 ou 65 ans, le montant variant selon l'âge choisi. Le rapport intérimaire distingue trois piliers : le SAP, désormais finalisé ; le National Pension Provident Fund (NPPF) ; et les fonds de pension - le travail sur ces deux derniers piliers n’est pas achevé.
Les organisateurs de la marche de protestation prévue ce samedi 11 juillet invitent des personnalités politiques de tous horizons. Comptez-vous y participer ?
Je ne descendrai pas dans la rue samedi. Depuis mon discours, beaucoup de choses ont changé : le Means Test a été retiré, le NPPF ne fera pas partie du Finance Bill, et d’autres recommandations viendront s’y ajouter. Aujourd’hui, la pension reste universelle : toute personne de 60 ans continue de la toucher. C’est sur la partie qui sera réduite jusqu’à 65 ans que le gouvernement travaille encore, et il y a un vrai besoin de communication sur ce dossier. Pour l’instant, la manifestation n’a pas sa raison d’être.
Au Parlement, j’ai fait entendre ma voix et mes propositions, sans démagogie. Il faut reconnaître qu’il est injuste, pour quelqu’un qui a travaillé toute sa vie et atteint 60 ans, qu’on vienne réduire ce qu’il perçoit. Je propose que toutes les parties concernées se retrouvent autour d’une table pour revoir ce qui doit l’être. Contrairement à l’ancien régime, nous avons aujourd’hui un gouvernement qui écoute. Je ne change pas mon fusil d’épaule : je reste sur chaque mot prononcé au Parlement. Mon but n’était pas de m’opposer au gouvernement, mais de contribuer au débat - et je pense avoir été l’une des voix qui ont amené le gouvernement vers de meilleures dispositions.
Vous avez été un professionnel du tourisme avant d’entrer en politique. La destination Maurice a-t-elle perdu du terrain face aux Seychelles et aux Maldives par exemple ?
En tourisme, on parle aujourd’hui d’attractivité, liée au branding. En marketing, quel que soit le produit, le nom suscite une réaction dans l’esprit du consommateur – c’est le principe, autrefois utilisé jusque dans les publicités télévisées, de messages qui touchent le subconscient pour générer des ventes. Le simple fait d’entendre « France » ou « Paris » déclenche des réactions différentes dans le cerveau. Le travail d’un expert en marketing consiste à faire en sorte que le nom « Maurice/Mauritius » fasse rêver : c’est cela, l’attractivité, et c’est le travail de rebranding qu’il faut mener. De nombreuses marques de luxe se sont construites à travers des méthodes scientifiques de positionnement.
Maurice n’est plus ce qu’elle était il y a 10 ou 20 ans, et ce n’est pas propre à une comparaison avec d’autres destinations : c’est le pays lui-même qu’il faut retravailler. Un tour-opérateur a par exemple vendu Maurice à 9 999 euros en formule tout compris, billets d’avion inclus, et le reportage est passé sur une chaîne de télévision française. On peut mettre des années à construire une marque et la détruire en une fraction de seconde avec ce type de message.
Maurice a ainsi été présentée comme une destination trop accessible, perdant son image haut de gamme. Or, dans le tout compris, les deux tiers des dépenses des clients restent dans l’hébergement, le reste se partageant entre nourriture et transport - un déséquilibre qu’il faut corriger. Ce n’est pas irréversible, mais il faut agir maintenant.
Avez-vous parfois des regrets d’avoir quitté le secteur touristique pour la politique ?
Je n’ai jamais pris de décision sur un coup de tête, même si certaines ont pu sembler incomprises. Cela fait partie de mon parcours. Je ne sais pas ce que me réserve l’avenir, mais je devais passer par la politique, et je ne le regrette pas : c’est une école de vie. J’aurais peut-être eu des remords si je n’avais pas rejoint l’Alliance du Changement en 2024.
Vous êtes Junior Minister au Tourisme, délégué du ministre Richard Duval. Comment se répartissent vos responsabilités ?
Le ministre délégué n’a pas accès aux dossiers, qui restent gérés par le ministre de tutelle. J’utilise mes références dans le secteur pour faire du plaidoyer, donner des recommandations et des conseils, et je réponds également aux doléances des opérateurs touristiques.
Si vous étiez de l’autre côté de la barrière, comme opérateur ou employé, jugeriez-vous que le gouvernement a pris les bonnes mesures pour l’industrie touristique ?
Il faut revenir aux grands défis du secteur, à commencer par l’attractivité, qui passe par le branding - pas seulement un slogan, un logo ou une couleur, mais toute l’identité que le pays dégage. J’espère que nous attaquerons ce dossier avant la fin de notre mandat.
Je reprends les grandes lignes des recommandations du Blue Print du tourisme, également soulignées par la Banque mondiale : la protection de l’environnement, car il n’y a pas de développement sans développement durable ; la préservation des lagons, des plages, de la biodiversité et des ressources naturelles, au cœur de notre stratégie pour les générations à venir ; le développement d’autres expériences, comme le bien-être et le tourisme communautaire. Les attentes ont évolué : les générations Z et Alpha veulent un tourisme porteur de sens, une immersion dans la population locale. Il faut enfin tout mettre en œuvre pour garantir la sécurité des touristes, quelle que soit l'expérience choisie.
L’industrie peine à recruter des Mauriciens. Le recours croissant à la main-d’œuvre étrangère est-il une solution durable ou un aveu d’échec ?
Il faut améliorer l’attractivité de l’industrie pour les Mauriciens, en tenant compte de l’évolution démographique du pays. Ce recul a commencé avec la COVID-19, lorsque de nombreux travailleurs ont quitté le secteur pour monter leur propre entreprise et gagner davantage.
Il existe une image stéréotypée de l’hôtellerie qu’il faut changer : un secteur perçu comme exigeant beaucoup pour un salaire jugé dérisoire. Il faut continuer à miser sur les Mauriciens et sur l’hospitalité mauricienne, tout en travaillant avec la main-d’œuvre étrangère - sans elle, il n’y a pas d'industrie - en la formant, sans pour autant abandonner la bataille du recrutement local.
Comment préserver l’hospitalité mauricienne face à la présence grandissante de travailleurs étrangers dans les hôtels ?
Plus qu’une simple formation, c’est une mission : il faut se retrousser les manches et revoir les programmes de formation.
L'école hôtelière devrait relever du ministère du Tourisme, et non de celui de l'Éducation. Il faut aussi revaloriser les métiers du tourisme, les salaires et les plans de carrière.