Pour retrouver une consommation dynamique, il faudra stimuler la confiance des ménages, renforcer la concurrence sur le marché local et soutenir les revenus réels par une fiscalité mieux ciblée, estime Suttyhudeo Tengur. Dans cet entretien, le syndicaliste et observateur politique, social et environnemental commente la situation économique et l’actualité politique avec le franc-parler qu’on lui connait.
Depuis la réouverture des frontières à la suite de la pandémie, est-ce que notre économie s’est reprise à la satisfaction des opérateurs économiques et du nouveau gouvernement ?
Depuis la réouverture des frontières à la suite de la pandémie, l’économie mauricienne s’est engagée sur une trajectoire de redressement, bien que cette reprise ne soit pas uniforme à travers les secteurs. Le tourisme, pilier majeur du PIB, a connu une relance significative grâce à l’afflux progressif de visiteurs, tandis que les services financiers et les TIC ont maintenu une résilience appréciable. Cependant, plusieurs opérateurs économiques estiment que la reprise demeure fragile, freinée par la hausse des coûts d’importation, l’inflation persistante et la faible disponibilité de main-d’œuvre qualifiée.
Le nouveau gouvernement, en place depuis 2024, a tenté de relancer la confiance à travers un discours axé sur la consolidation budgétaire et la diversification économique. Mais la réalité de terrain montre que nombre de petites et moyennes entreprises, notamment dans la restauration, l’événementiel et l’agroalimentaire, peinent encore à retrouver leurs marges d’avant-covid-19. En somme, la reprise existe, mais elle reste inégale et dépendante d’un environnement international instable. Les opérateurs souhaitent désormais plus de prévisibilité dans la politique économique, une meilleure gestion du taux de change et un allègement de la bureaucratie pour accélérer leurs investissements.
Peut-on dresser un mini-bilan après une première année en service de l’actuel gouvernement et surtout de celui du ministère du Commerce ?
Après une année d’exercice, le nouveau gouvernement présente un bilan contrasté. Sur le plan macroéconomique, les indicateurs montrent une croissance positive, autour de 5 %, mais qui peine à se traduire par une amélioration tangible du niveau de vie. Le ministère du Commerce, sous la houlette de Michael Sik Yuen, a entrepris des initiatives visibles telles que la création d’un Fonds de stabilisation des prix pour atténuer la flambée du coût des denrées de base. Cette mesure a certes protégé temporairement les consommateurs, mais elle demeure coûteuse pour les finances publiques.
Le commerce intérieur, lui, souffre toujours d’une dépendance excessive vis-à-vis des importations. Les initiatives visant à encourager la production locale ou à encadrer les marges des importateurs se heurtent à la réalité du marché mondial. Le bilan du ministère se caractérise donc par une volonté manifeste d’agir, mais aussi par des limites structurelles. Une meilleure coordination entre Commerce, Finances et Agriculture est nécessaire pour transformer les annonces en politiques durables.
Plusieurs opérateurs économiques estiment que la reprise demeure fragile, freinée par la hausse des coûts d’importation, l’inflation persistante et la faible disponibilité de main-d’œuvre qualifiée.»
Les raisons avancées par Paul Bérenger pour démissionner avant de revenir sur sa décision vous paraissent-elles crédibles ? Quel aurait été l’impact d’une telle démission sur le mandat du Dr Ramgoolam sur tous les plans (économique, social, éducatif, environnemental), mais aussi sur l’avenir du Mouvement militant mauricien (MMM) ? La relève est-elle assurée au MMM ?
La démission annoncée de Paul Bérenger n’avait rien d’un geste noble ou réfléchi : c’était avant tout l’aveu tardif d’un leadership épuisé, incapable de s’adapter à une époque qui l’a dépassé. Les raisons avancées – fatigue, recul personnel, renouvellement – sonnent creux. Elles masquent mal la réalité : le MMM n’a plus de souffle, plus de stratégie, et n’a plus été en position de force depuis des années. Bérenger voulait quitter le navire à un moment quand il prend l’eau de toutes parts, laissant derrière lui un parti affaibli, fragmenté et idéologiquement épuisé.
Sur le plan national, cette démission aurait été un cadeau politique pour le Dr Navin Ramgoolam. Avec une opposition déjà divisée, affaiblie et en perte de crédibilité, son mandat se serait retrouvé mécaniquement renforcé. Il pourrait désormais avancer presque sans résistance sur les dossiers économiques, sociaux, éducatifs et environnementaux. Une opposition moribonde, sans voix ni direction, ne peut offrir aucun contrepoids sérieux — ce qui pose un véritable problème pour la démocratie mauricienne.
Quant au MMM, la situation est encore plus crue : il n’existe aucune relève solide. Le parti a échoué à former de nouveaux leaders, s’enfermant pendant des décennies dans le culte d’un chef unique. Aujourd’hui, il paye lourdement cette erreur stratégique. Les figures présentes manquent de charisme, de vision et de légitimité. Le MMM ressemble davantage à une coquille vide qu’à une force politique moderne.
La consommation a-t-elle retrouvé ses niveaux pré-covid-19 ?
La consommation des ménages mauriciens a effectivement connu une reprise, soutenue par le redémarrage du tourisme, la reprise des activités de loisirs et la croissance de la masse salariale publique. Toutefois, cette hausse en valeur nominale masque une érosion du pouvoir d’achat réel. L’inflation, notamment sur les produits importés, réduit la capacité de consommation réelle des familles.
Avant la pandémie, la structure de la consommation reposait sur un équilibre entre dépenses essentielles et dépenses discrétionnaires ; aujourd’hui, une part croissante du budget familial est absorbée par l’alimentation, le logement et le transport. Les indicateurs montrent donc un rattrapage partiel, mais pas une normalisation complète. Pour retrouver une consommation dynamique, il faudra stimuler la confiance des ménages, renforcer la concurrence sur le marché local et soutenir les revenus réels par une fiscalité mieux ciblée.
Bérenger voulait quitter le navire à un moment quand il prend l’eau de toutes parts, laissant derrière lui un parti affaibli, fragmenté et idéologiquement épuisé.»
L’action gouvernementale répond-elle aux attentes de la population en termes de pouvoir d’achat et de niveau de vie ?
Malgré les promesses électorales de 2024, la population ressent une pression constante sur le coût de la vie. Les subventions ponctuelles et les ajustements salariaux n’ont pas suffi à compenser la hausse généralisée des prix. L’action gouvernementale reste donc perçue comme défensive plutôt que structurelle.
Certes, les mesures de contrôle des prix et les aides ciblées sur certains produits essentiels (pain, riz, lait) apportent un soulagement temporaire, mais elles ne s’attaquent pas aux causes profondes : dépendance aux importations, faibles gains de productivité et lente diversification industrielle. Pour que le niveau de vie s’améliore durablement, il faut une stratégie de relance du revenu réel, fondée sur l’innovation, la montée en gamme des activités et la maîtrise de l’inflation importée. Le défi est d’équilibrer protection sociale et soutenabilité budgétaire.
Les récents soutiens annoncés par le ministre Sik Yuen sur certains produits en vue de stabiliser leurs prix sont-ils efficaces ?
Le Fonds de stabilisation des prix, d’un montant de deux milliards de roupies, est une initiative saluée par les associations de consommateurs, mais jugée insuffisamment structurée par les économistes. Il permet de subventionner les produits essentiels afin de contenir les hausses excessives liées aux coûts internationaux. Cette intervention est louable, mais son efficacité dépend du contrôle exercé sur les marges de la chaîne de distribution.
Si les importateurs ou les détaillants captent une partie des subventions sans les répercuter sur le consommateur final, l’effet recherché s’atténue. En outre, ce mécanisme ne peut être pérenne : il risque de grever les finances publiques si les cours mondiaux demeurent élevés. À moyen terme, il faut substituer aux subventions ponctuelles une politique de production locale stratégique et un renforcement des circuits courts. L’efficacité du fonds se mesurera donc moins à son montant qu’à sa transparence et à son suivi public.
Le gouvernement peut-il intervenir concrètement sur les prix des denrées alimentaires importées comme il l’avait promis à la population en novembre 2024 avant les élections générales ?
Le gouvernement mauricien dispose de leviers légaux pour encadrer les prix des produits importés, grâce à la Consumer Protection Act et à la Price and Supplies Control Act. Ces lois autorisent la fixation de prix maximums et la régulation des marges sur les denrées dites « essentielles ». Toutefois, ces interventions ne suffisent pas toujours à neutraliser les effets des fluctuations mondiales : le coût du fret, la dépréciation de la roupie ou les tensions géopolitiques influent directement sur les prix à l’importation.
La promesse électorale de novembre 2024 d’un contrôle renforcé sur les prix importés s’est heurtée à ces contraintes externes. L’État peut amortir les chocs, mais non les supprimer. Le défi consiste donc à équilibrer le court terme — protection du consommateur — et le long terme — stimulation de la production locale. Une intervention efficace requiert un suivi numérique des coûts CIF, des marges commerciales et des prix de détail, afin d’assurer la transparence du mécanisme.
Comme l’ancien gouvernement, celui-ci veut mettre sur pied une filière agroalimentaire afin de répondre à l’enjeu posé par notre dépendance alimentaire de l’étranger. Comment peut-on y parvenir si on veut qu’une telle filière soit rentable ?
La volonté du gouvernement de bâtir une véritable filière agroalimentaire est légitime : elle répond à la dépendance excessive du pays vis-à-vis de l’importation. Mais pour qu’une telle filière soit rentable, il faut d’abord repenser la structure agricole mauricienne. Les exploitations sont souvent de petite taille, morcelées et peu mécanisées. Les coûts de production restent élevés, ce qui réduit la compétitivité des produits locaux face aux importations à bas prix.
Une stratégie agroalimentaire réussie doit reposer sur la spécialisation, la transformation et la création de valeur ajoutée. Par exemple, le développement du food processing (jus, confitures, produits déshydratés) peut générer des emplois et des revenus stables. La rentabilité exige aussi un accompagnement étatique ciblé : infrastructures d’irrigation, accès au financement, recherche agronomique et incitations fiscales. En somme, il s’agit moins de reproduire les modèles d’antan que de bâtir une agriculture moderne, durable et intégrée à la chaîne de valeur régionale.
Votre association est également engagée en faveur de la protection de l’environnement. Maurice est-il sur la voie dans sa ‘politique’ de respecter les ODD définis par les Nations unies ? Le gouvernement mobilise-t-il les moyens nécessaires – argent et personnels spécialisés – afin de respecter ces objectifs fixés à l’horizon de 2030 ?
L’île Maurice s’est engagée à respecter les objectifs de développement durable fixés par l’ONU à l’horizon 2030, mais la concrétisation reste inégale. Les politiques environnementales se multiplient — interdiction des plastiques à usage unique, transition énergétique, promotion de l’économie circulaire — mais la mise en œuvre souffre d’un manque de moyens techniques et humains.
Le gouvernement affiche des ambitions, mais le financement reste insuffisant pour une transformation réelle. L’agriculture durable, la préservation des ressources en eau et la gestion des déchets nécessitent des investissements lourds et une coordination interministérielle. D’autre part, la sensibilisation du public demeure superficielle : les comportements de consommation ne changent que lentement.
Pour progresser vers les ODD, Maurice devrait créer un tableau de bord national mesurant les progrès réels, renforcer la formation des jeunes dans les métiers verts et mobiliser les partenariats public-privé. L’environnement n’est plus un luxe, mais une composante de la compétitivité nationale.
Dans le domaine de l’éducation et avec l’acceptation de trois crédits pour l’inscription à l’université de Maurice, des observateurs font valoir que cette déposition équivaut à un ‘nivellement par le bas’, favorise l’éducation tertiaire privée et sera un obstacle à l’embauche pour les étudiants admis grâce à ce nouveau critère. Que vous inspire cette politique ?
La réforme introduisant un seuil d’admission de « trois credits » à l’université de Maurice vise à élargir l’accès à l’enseignement supérieur. Si l’intention est socialement louable, elle soulève néanmoins des inquiétudes sur la qualité académique et la perception du diplôme. Des observateurs craignent un nivellement par le bas, susceptible de compromettre la réputation de l’institution et l’employabilité des futurs diplômés.
Cependant, il faut replacer cette mesure dans un contexte plus large : l’éducation doit rester inclusive, surtout dans une société où l’inégalité d’accès est encore marquée. Ce qui importe n’est pas seulement le seuil d’entrée, mais le suivi offert aux étudiants. Si des programmes de mise à niveau, de tutorat et de stages sont instaurés, cette politique pourrait transformer une contrainte en opportunité. La clé réside donc dans la qualité de l’accompagnement académique et dans la coopération renforcée entre l’université et le monde du travail.
Les mesures de contrôle des prix et les aides ciblées sur certains produits essentiels (pain, riz, lait) apportent un soulagement temporaire, mais elles ne s’attaquent pas aux causes profondes…»
La question de manque de main-d’œuvre locale est plus que jamais d’actualité au même moment où de nombreux jeunes et moins jeunes sont attirés par l’émigration. Pourquoi, en dépit du changement de gouvernement, de nombreux jeunes ne croient toujours pas à un avenir sur le sol mauricien ?
La pénurie de main-d’œuvre locale s’aggrave, alors même que de nombreux jeunes quittent le pays. Ce paradoxe reflète un désajustement structurel entre les aspirations de la jeunesse et la réalité du marché du travail. Les emplois disponibles, souvent peu rémunérés ou faiblement valorisants, ne correspondent pas aux compétences ni aux attentes des nouvelles générations.
La migration devient alors un exutoire : elle traduit à la fois une quête d’opportunités et une perte de confiance dans la capacité du pays à offrir un avenir prometteur. Le changement de gouvernement n’a pas encore inversé cette tendance, car les jeunes attendent des résultats concrets : salaires décents, perspectives de carrière, transparence dans le recrutement public.
Pour inverser cette dynamique, il faut restaurer la fierté de travailler à Maurice : encourager l’entrepreneuriat jeune, promouvoir des filières techniques, améliorer la mobilité sociale et revaloriser les métiers du pays. Sans une jeunesse engagée, la croissance restera stérile.
Dans sa quête de mettre sur pied de nouveaux piliers économiques - dont celui de l’économie bleue - Maurice doit se chercher des partenariats étrangers solides. L’Inde reste-t-elle parmi ces partenaires, après que des membres de ce gouvernement aient vertement critiqué l’Inde à propos du ‘Deal Agalega’ ? Et comment l’île Maurice peut-elle équilibrer ses relations sur le plan géopolitique tout en restant à l’écart des jeux d’influence dans la région de l’OI ?
La stratégie de développement de l’économie bleue ouvre à Maurice une nouvelle ère de coopération internationale. L’Inde demeure un partenaire privilégié, tant pour des raisons historiques que géopolitiques. Malgré les critiques politiques autour du « Deal Agalega », les intérêts mutuels demeurent solides : échanges commerciaux, assistance technique, coopération maritime et culturelle.
Toutefois, Maurice doit éviter une dépendance exclusive. Le pays a intérêt à équilibrer ses alliances, en diversifiant vers l’Union européenne, la Chine, les Émirats arabes unis et les pays de la SADC. Dans un contexte de rivalités régionales dans l’océan Indien, l’habileté diplomatique consistera à maintenir une neutralité active : coopérer sans s’aligner, négocier sans se subordonner.
L’économie bleue offre un levier de souveraineté : elle permet à Maurice de valoriser ses ressources maritimes, sa zone économique exclusive et son savoir-faire logistique, à condition d’en faire un projet national, fondé sur la durabilité et l’équité.
Quelle réflexion vous inspire le climat d’insécurité qui prévaut à Maurice et surtout la violence à l’égard des femmes ?
L’augmentation des actes de violence, notamment envers les femmes, interpelle la société mauricienne. Elle révèle un malaise profond, où les tensions économiques, la précarité et la détresse sociale se conjuguent à une crise des valeurs. Le sentiment d’insécurité mine la cohésion nationale et affaiblit la confiance dans les institutions.
Les politiques publiques doivent désormais intégrer la dimension sécuritaire comme un pilier du bien-être collectif. Renforcer la prévention, soutenir les associations de femmes, accélérer les procédures judiciaires et moderniser la formation policière sont des impératifs. La violence n’est pas seulement une question de criminalité, elle indique aussi un déséquilibre social.
Pour restaurer un climat de confiance, il faut replacer la dignité humaine et la solidarité au centre du projet de société. Une économie qui se veut moderne doit aussi être protectrice et inclusive.
La question de la décriminalisation du cannabis est au centre d’une actualité populaire et surtout divise profondément les Mauriciens. Cette question est-elle pertinente ?
La question de la décriminalisation du cannabis divise l’opinion publique. Certains y voient une voie vers la modernisation juridique, la réduction de la criminalité et la création d’une filière économique légale ; d’autres y perçoivent une menace pour la santé publique et la cohésion sociale.
Cette question est néanmoins légitime. Le monde évolue : plusieurs pays adoptent des cadres réglementés qui encadrent la production, la vente et l’usage médical du cannabis. Pour Maurice, le débat doit être rationnel, fondé sur des données scientifiques et non sur des émotions. Une étude d’impact est nécessaire pour évaluer les coûts et les bénéfices économiques, les risques sanitaires et les implications sociales.
L’enjeu n’est pas de libéraliser sans contrôle, mais de repenser la politique pénale, d’alléger la pression sur les tribunaux et de canaliser les ressources vers la prévention et la réinsertion. Si la réforme s’accompagne d’une gouvernance transparente, elle pourrait transformer un problème social en opportunité régulée.
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