Téléplus

Suttyhudeo Tengur : «L’arrêt du Privy Council dans l’affaire MedPoint choquera les Mauriciens»

Une instabilité sur le plan politique et économique. C’est ce que prévoit Suttyhudeo Tengur, président de l’Association pour la protection de l’environnement et des consommateurs (Apec), pour l’année 2019. En cause, le jugement attendu de Pravind Jugnauth au Privy Council et une croissance économique en baisse prévue sur le plan mondial.

L’année 2018 tire à sa fin. Sur le plan national, quels bons souvenirs en gardez-vous ?
En tant que syndicaliste et défenseur des droits des consommateurs, je dirai que c’est l’avènement du salaire minimum qui a révolutionné la société mauricienne. Je note plus de rush au niveau du shopping, comparativement à la même période 2017, car le salaire minimum est venu apporter une lueur d’espoir aux Mauriciens.

Et les mauvais ?
D’abord, au réveil chaque matin, nous ne pouvons nous empêcher de constater le nombre grandissant d’accidents de la route figurant dans les grands titres des différents média. En cause, l’imprudence de certains ou des infrastructures routières en mauvais état. Ensuite, il y a ce fléau qu’est la drogue, qui pénètre toujours un peu plus les établissements scolaires. à cet égard, j’estime que les organisations qui obtiennent, de l’état, des subsides de plusieurs centaines de milliers de roupies, voire des millions, et qui sont censées aider à la propagation des valeurs, ont failli dans leur tâche.

Y a-t-il eu des développements significatifs dans la protection des consommateurs ?
En dépit d’un ministère de l’Industrie, du Commerce et de la Protection des consommateurs, nous constatons malheureusement que les consommateurs sont laissés pour compte car, depuis belle lurette, les lois régissant la protection des consommateurs n’ont pas été dépoussiérées. Celles-ci sont très loin des évolutions connues jusqu’ici dans le domaine de la consommation. Par exemple, le droit de retour, qui est un droit des consommateurs d’après la Charte des Nations unies. Dites-vous que ce droit est, à ce jour, absent de notre cadre légal. Ce qui favorise l’exploitation des consommateurs par certains commerçants véreux.

En tant que négociateur de la Government Hindi Teacher Union, est-ce que cela vous surprend que le PSAC continue d’être décrié ?
En fait, ce qui m’a intrigué cette année, c’est qu’à peine 5 % des parents ont protesté contre le collège alloué à leur enfant. Ce qui est aussi frappant, c’est que tous les écoliers ont obtenu une place en Grade 7. Ces deux indicateurs démontrent que, dans l’ensemble, la population a accepté le projet de 9-year Schooling. Il faut néanmoins faire ressortir que l’homme, par nature, est réfractaire aux changements et c’est un peu dans cette logique que nous avons recensé quelques mécontentements.

Toutefois, il faut aussi admettre que les préparations restent l’enfant pauvre du ministère de l’éducation. Nous constatons qu’à la veille de la rentrée scolaire, les manuels pour le Grade 7 ne sont toujours pas disponibles sur le marché. Or, techniquement, ces livres auraient déjà dû être sur les étagères des librairies en décembre.  

Cela vous surprend-il que le projet de réforme électorale n’ait pas abouti ?
J’ai été vraiment choqué par la qualité des débats au Parlement entourant ce projet de loi. Je m’attendais à des interventions techniques et légales avec une vision qui va au-delà des idéologies politiques personnelles des uns et des autres. Cette réforme est importante, si l’on veut une stabilité sociale qui est, en soi, une condition sine qua non d’un développement économique durable. Aussi, cela m’attriste qu’en 2018, nos décideurs politiques n’aient pas su se montrer à la hauteur en vue d’apporter un changement consensuel.

Comment interprétez-vous le renvoi des élections villageoises ?
D’un point de vue technique, le bureau du commissaire électoral est dans l’incapacité d’organiser deux élections d’envergure nationale dans un laps de 18 mois. Financièrement et logistiquement, c’est au-dessus de leur capacité. Il ne faut pas oublier que les élections se font dans les établissements scolaires, ce qui peut chambouler le calendrier scolaire et demande une forte mobilisation du personnel de la Fonction publique. Cela peut probablement expliquer ce renvoi.

Plusieurs cas d’indiscipline au sein de la force policière ont fait surface au courant de cette année. La dernière en date, une vidéo montrant des policiers en uniforme récupérant des cadeaux dans les locaux d’une société privée. Votre analyse ?
C’est l’effet combiné de l’indiscipline et du manque de valeurs. Ceci se perpétue depuis deux décennies. Je considère que les deterrents mis en place pour empêcher cette décadence ne sont pas éfficaces.

La publication du rapport Lam Shang Leen, pour certains, n’auraient eu aucun effet sur la vente de drogues illicites auprès des usagers. « Business as usual », disent-ils. êtes-vous aussi de cet avis ?
Le fléau de la drogue, qui est loin d’être un problème de quartier, touche actuellement 3 familles sur 5 et provoque une cassure au sein du tissu familial. C’est ça la réalité. C’est pour cette raison que l’attente de la population sur l’impact de ce rapport était élevée. Cependant, Maurice étant un pays de droit basé sur un système westminstérien, où une personne est considérée innocente tant qu’elle n’est pas prouvée coupable, les observations d’une commission d’enquête ne sont pas admissibles comme exhibit dans une cour de justice. C’est là que réside la faiblesse du rapport Lam Shang Leen comme de tous les précédents rapports.

Comment s’augure 2019 ?
Politiquement, très mal. D’abord, il y a le jugement tant attendu de Pravind Jugnauth dans l’affaire MedPoint, qui est annoncé pour ce janvier. Ensuite, il est prévu que la croissance économique sur le plan mondial connaîtra une baisse. Maurice ne sera pas épargné par ce phénomène. Or, lorsque la croissance est faible, cela a un impact sur la création d’emploi et engendre une instabilité dans la société.

Comment voyez-vous l’évolution sur le plan politique, si le jugement est en faveur du Premier ministre ?
étant personnellement un habitué du Privy Council – j’y suis allé deux fois et, dans les deux cas, le jugement prononcé était en ma faveur – j’en connais bien les rouages. Je m’attends à ce que l’arrêt prononcé choque les Mauriciens. Les Law Lords ne font pas de cadeau et ne se laissent nullement influencer par leurs émotions.

C’est-à-dire ?
Je vais en rester là pour le moment.

Nous nous approchons de l’échéance électorale. Avec une dette publique à Rs 307 milliards et une croissance qui peine à dépasser les 4 %, pensez-vous que celui qui présentera le prochain budget pourra se permettre de jouer au Père Noël ?
Une chose au moins est certaine. Ce sera le dernier budget avant les élections générales. Deux choses pourraient jouer en notre faveur. Primo, le prix du baril qui, en 2019, oscillera en-dessous des 70 dollars. Secundo, Maurice, de par sa position sur le plan géopolitique, bénéficiera pas mal de l’aide étrangère, notamment d’ordre financier, à travers des prêts, entre autres. Quiconque présentera ce budget, s’il parvient à jongler efficacement avec ces éléments, pourra tirer son épingle du jeu et présenter un budget qui, je pense sincèrement, va plaire aux Mauriciens.

2019 sera la dernière année du mandat de ce gouvernement. Pensez-vous qu’il pourra tenir sa promesse de fournir l’eau 24/7 à la population ?
Fournir de l’eau 24/7 aux Mauriciens n’est pas la mer à boire. Ce ne sont pas les pluies qui manquent. Le problème réside dans la gestion de cette ressource. Les personnes désignées ne sont pas à la hauteur. De plus, elles veulent vendre notre secteur eau au secteur privé.

Justement, vous êtes de ceux qui s’étaient farouchement opposés au projet d’affermage de la CWA, qui consistait à confier sa gestion à une société privée. Vous vous réjouissez certainement que le projet ait été mis au frigo...
Je suis totalement contre l’idée de confier la gestion de nos ressources en eau au secteur privé, car l’objectif primaire d’une société privée, n’importe où dans le monde, c’est d’engranger des profits. C’est pour cette raison d’ailleurs que feu sir Seewoosagur Ramgoolam avait demandé de ne jamais confier la gestion de la fourniture en électricité, de l’eau et des infrastructures portuaires au secteur privé. D’où la création, d’ailleurs, d’autres instances comme le Marketing Board, la State Trading Corporation, etc. D’ailleurs, de nombreux pays qui ont tenté l’expérience avec le secteur privé sont en train de faire marche arrière.