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Sunil Boodhoo : «Le ciblage rend un GM impopulaire et personne ne veut prendre ce risque»

Par Fabrice Laretif
Publié le: 19 avril 2026 à 08:43
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Face aux incertitudes internationales et à la guerre en Iran, Sunil Boodhoo alerte sur les fragilités de l’économie mauricienne, en l’occurrence, la dette élevée, le déficit, la dépendance énergétique et le déficit courant. Il appelle à des réformes structurelles urgentes, à la diversification économique et à une meilleure gestion des chocs pour préserver croissance et le pouvoir d’achat.  

Quel diagnostic global posez-vous sur l’économie mauricienne au premier trimestre 2026, dans un contexte international marqué par de fortes incertitudes ?
Il y a plusieurs facteurs internes et externes qui affectent l’économie mauricienne. Les facteurs externes ont en ce moment un impact indéniable. La situation économique du pays n’était pas réjouissante. Le niveau d’endettement est inquiétant de même que le déficit budgétaire. En revanche, l’inflation était assez maîtrisée. Le taux d’inflation va cependant augmenter par rapport à la situation sur la scène internationale. Notre compte courant est extrêmement déficitaire, car nos importations continuent d’augmenter tandis que nos exportations diminuent. Ce sont des problèmes structurels de notre économie. Il y a des secteurs sur lesquels nous ne pouvons compter parce qu’il leur est difficile de faire face à la compétition sur le marché mondial en raison des coûts de production à Maurice. Il faut créer de nouveaux secteurs et de nouveaux pôles de développement afin d’être plus compétitifs et de consolider les secteurs existants. 

Eu égard aux facteurs externes, la guerre en Iran influence négativement Maurice, qui est un importateur net des produits énergétiques et des matières premières. Les prix continuent d’augmenter alors qu’il n’y a pas de visibilité.    

Le scénario de référence de certaines prévisions table désormais sur une croissance avoisinant 3 % pour Maurice en 2026, à condition que les tensions géopolitiques soient contenues. En revanche, une aggravation du conflit pourrait ramener la progression économique à environ 2,3 %. Une croissance inférieure à 3 % en 2026 serait-elle réellement préoccupante pour Maurice, ou peut-elle rester soutenable dans le contexte actuel ?
Un taux de croissance inférieur à 3 % pour Maurice devrait normalement être inquiétant. Il va créer un problème additionnel. Une croissance traduit un développement du pays et le fait d’avoir généré des revenus. Les charges sociales sont importantes à Maurice et il faut avoir des revenus pour pouvoir les financer et une croissance adéquate. La dette publique se mesure également en fonction du produit intérieur brut (PIB). Si ce dernier vacille, le niveau d’endettement de Maurice paraîtra supérieur à ce qu’il est déjà.  

En mars 2026, l’inflation globale a ralenti pour atteindre 2,7 % en glissement annuel, contre 3,5 % le mois précédent. Cette décélération pourrait laisser penser qu’il y a une tendance à l’apaisement des pressions immédiates sur les prix. Comment expliquez-vous le décalage entre le ralentissement de l’inflation à 2,7 % et le sentiment persistant de perte de pouvoir d’achat chez les ménages ? 
Le taux réel d’inflation actuel est supérieur aux derniers chiffres publiés en raison de la guerre en Iran et du coût d’importation. Le prix des carburants a été revu à la hausse à Maurice. Ce qui aura un effet cascade sur d’autres produits. Il est clair que le taux d’inflation va évoluer à la hausse. 

Toutefois, il convient de souligner que le prix des légumes est resté à un niveau raisonnable durant les premiers mois de 2026. En général, le prix des légumes durant les mois de janvier et de février est très haut en raison de la période sèche. Cette situation peut s’expliquer par une production assez conséquente qui a permis de répondre à la demande. Le gouvernement a aussi proposé des mesures pour soutenir les prix, ce qui a eu un impact. 

De plus, la Banque de Maurice a contrôlé l’inflation au début de l’année. Mais la situation est maintenant différente.

La mise en place d’un Crisis Committee chargé d’étudier les répercussions économiques et sociales du conflit au Moyen-Orient a été annoncée le 1er avril. Il y a une réunion du comité interministériel le 1er avril 2026 sous la présidence du ministre de l’Énergie et des Services publics. Le Premier ministre, pour sa part, a présidé une réunion du comité de crise le mercredi 8 avril afin d’examiner les recommandations du comité interministériel. Les réunions successives du comité de crise et du comité interministériel traduisent-elles, selon vous, une réponse efficace et coordonnée face aux chocs externes ? 
Il y a eu des propositions qui n’ont cependant pas été mises en place. Je parle ici de la réduction de la consommation énergétique. On a parlé de « flexitime » et de télétravail. Il n’y a pas beaucoup d’entreprises qui le font actuellement. Le gouvernement suit la situation de près s’agissant du prix des produits pétroliers et de l’énergie. Ce sont là des produits volatils dont le prix fluctue sur la scène internationale. Il n’y a pas de visibilité, ce qui rend difficiles les prévisions afin de prendre des actions. La mise en place d’un comité de crise est une bonne chose. Toutefois, il faut mettre en pratique les décisions qui sont prises. L’accord qui vient d’être signé avec l’Inde aurait dû être une priorité et on aurait dû s’assurer qu’il soit mis en pratique le plus vite possible. Un accord de gouvernement à gouvernement aurait pu permettre d’avoir une visibilité sur le prix des carburants.    

L’augmentation de 15 % des tarifs d’électricité à partir de mai, malgré certaines exemptions, risque-t-elle d’alimenter davantage l’inflation et de peser sur la compétitivité des entreprises ? 
Une hausse de 15 % est non négligeable. Ce n’est pas uniquement les ménages qui seront affectés, mais bien le coût de production en général qui va augmenter. Par ricochet, l’économie en subira l’impact. Ce qui va définitivement alimenter l’inflation et influencer négativement la compétitivité des entreprises. Cette charge additionnelle va jouer en défaveur des entreprises productrices.  

Le prix du pain de consommation courante passe de 2,60 roupies à 3,90 roupies les 100 g. Était-il opportun de relever le prix du pain, un produit de base, dans un contexte de tensions sur le pouvoir d’achat ? 
Peut-être que la hausse aurait pu être moindre. La demande de revoir le prix du pain de la part des boulangers remonte à plusieurs années. Ils ont posé un ultimatum au gouvernement en place. Ce qui devient un problème politique si les boulangers ne produisent plus le pain. Le gouvernement a probablement une explication à cette décision d’augmenter le prix du pain. Les crises à l’international ont servi de subterfuge à certaines décisions prises par le gouvernement. 

Les hausses récentes des prix du gaz et des carburants sont-elles inévitables, ou auraient-elles pu être amorties différemment par les pouvoirs publics ? 
Les prix augmentent lorsqu’il y a une disparité entre l’offre et la demande. Il convient de voir la structure, le prix lorsqu’on importe un produit. Il y a le coût, le fret et l’assurance. Ce sont les composantes qui ont augmenté. 

Pour répondre à la question, je pense que si le gouvernement le souhaitait, il aurait pu amortir ces augmentations. En révisant temporairement les taxes sur ces produits jusqu’à ce que la guerre se stabilise. Toutefois, la situation fiscale est délicate à Maurice. Quand on parle de baisser les prix, on insinue que le gouvernement aurait dû subventionner ces produits. Pour ce faire, il faut les finances nécessaires. Le ministre du Commerce a fait comprendre que le Price Stabilisation Account est déficitaire et que la dette du Central Electricity Board est élevée. En revanche, si la situation économique de Maurice était saine, le gouvernement allait devoir amortir ces chocs.   

Faut-il craindre un effet en chaîne de ces augmentations sur l’ensemble des prix à la consommation dans les prochains jours ? 
Il n’y a pas à sortir de là ! Les produits énergétiques sont comme des intrants dans la chaîne de production. Toute hausse de prix d’intrants aura un effet cascade. Espérons que la guerre prenne fin rapidement. Il y aura des pourparlers entre les États-Unis et l’Iran, attendons voir. Cependant, qu’importe la décision à ce niveau, nous n’avons pas fini de sentir l’effet net de cette guerre, car tout peut arriver. Dans l’éventualité où la situation perdure, l’impact se fera davantage ressentir sur les prochaines cargaisons qui arriveront à Maurice.  

Face à la dépendance énergétique de Maurice, la diversification des fournisseurs de produits pétroliers est-elle une solution réaliste à court terme ? Quelles sont les options concrètes ?
La diversification est importante. Un accord G-to-G donne une certaine prévisibilité et certitude. Maurice avait un accord avec l’Inde dans le passé, et on ne sait pourquoi l’ancien régime l’a résilié. Il faut aujourd’hui pouvoir regarder ailleurs. Il y a plusieurs producteurs à travers le monde. 

Les négociations se font à travers des appels d’offres et du procurement. Si c’est un appel d’offres limité, il faudra songer à l’étendre. 

De plus, Maurice n’exploite pas les ressources naturelles que sont le soleil, le vent ou les vagues. Le débat autour de la réduction de la dépendance de Maurice aux énergies fossiles ne date pas d’hier. On est loin des projections ciblées en 2030. Ce qui doit être une obligation, car nous importons nos produits pétroliers et énergétiques. Comme le témoigne la situation actuelle, les chocs externes n’épargnent pas Maurice. Nous devons augmenter la production d’énergie locale à travers l’énergie renouvelable afin de mitiger les impacts. C’est une priorité nationale et absolue du gouvernement. Maurice a des accords, par exemple, avec l’Union européenne qui renferment des dispositions claires pour travailler avec l’Europe pour hausser la production renouvelable. Il est grand temps de mettre celles-ci en pratique. Nous pouvons même obtenir des soutiens financiers pour le faire. Le gouvernement doit accélérer cette démarche, car c’est l’avenir du pays qui est en jeu. 

Le prix des carburants était bas avant la guerre en Iran, parce qu’il y avait un surplus au niveau de l’offre sur le marché mondial. On entre dans une certaine complaisance lorsque le prix est bas et on oublie ce que l’on doit faire. Cette guerre nous pousse à agir et aller vers la diversification et la production d’énergies renouvelables.       

Les mesures annoncées pour sécuriser l’approvisionnement alimentaire et stabiliser les prix sont-elles suffisantes pour protéger durablement les ménages les plus vulnérables ? 
La politique sociale a toujours existé à Maurice et il faut la poursuivre. La question de la sécurité alimentaire remonte à plusieurs années. Comment penser qu’un pays comme Maurice importe des oignons, des pommes de terre ou encore de l’ail en provenance de Chine ? La Chine est géographiquement éloignée de Maurice par rapport aux pays africains. Il a souvent été question de faire une chaîne entre Maurice et Madagascar et d’autres pays de la région pour la sécurité alimentaire. Il y a des centaines d’hectares de terrain abandonnés à Maurice qui auparavant étaient utilisés pour cultiver la canne à sucre. Le gouvernement ne parvient pas à proposer une politique pour voir comment utiliser d’une manière optimale ces terrains abandonnés. C’est problématique. Nous espérons que cette crise sera comme une piqûre de rappel. Dans des pays comme Singapour, les terrains sont utilisés d’une façon qui est économiquement viable. Ce n’est malheureusement pas le cas à Maurice.    

À l’approche d’un budget annoncé comme difficile, jusqu’où le gouvernement peut-il aller pour préserver le pouvoir d’achat sans aggraver le déficit et la dette publique ?
Le Premier ministre a gardé le portefeuille du ministère des Finances, car il souhaite peut-être revoir certains programmes économiques qui ont toujours existé comme le système pension. Certes, la dernière réforme de la pension n’est pas bonne, mais elle était nécessaire. C’est une mesure budgétaire qui n’avait pas été prise par plusieurs ministres des Finances avant. Je pense que le ciblage sera appliqué dans le prochain budget pour les programmes sociaux. Le ciblage rend un gouvernement impopulaire et personne ne veut prendre ce risque. L’actuel régime l’a fait d’une certaine façon, sans que ce soit à l’échelle nationale. L’âge d’éligibilité pour le Basic Retirement Pension est passé à 65 ans. Certains retraités n’en ont pas besoin pour vivre. Toute la population bénéficie par exemple des subventions, peu importe la classe sociale. Ce n’est pas un vrai ciblage, car cela impacte les dépenses de l’État. 

Notre situation économique nous oblige à revoir de fond en comble la structure économique et sociale du pays. Il faut voir comment avoir une économie soutenable à long terme. Nous avons plusieurs défis à Maurice, à commencer par la disponibilité de la main-d’œuvre. Nous n’avons pas de ressources humaines. Il viendra un temps où personne ne sera intéressé à rejoindre la force policière. Ce qui provoquera un grave problème sécuritaire à Maurice. Les qualifications requises ont été revues à la baisse. Il faudra alors importer des étrangers pour opérer dans notre force policière.
 

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