Stéphan Buckland : la nouvelle course… immobile
Par
Ajagen Koomalen Rungen , Azeem Khodabux
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Ajagen Koomalen Rungen , Azeem Khodabux
De l’adrénaline des pistes à la création d’entreprise, l’icône de l’athlétisme mauricien se confie. Un portrait sensible sur sa reconstruction, l’influence de sa mère et sa nouvelle vie à cent à l’heure.
Il y a chez Stéphan Buckland une énergie dense, presque palpable. Une intensité héritée des pistes, intacte, mais déplacée. Comme s’il n’avait jamais vraiment cessé de courir, seulement changé de terrain.
Aujourd’hui, il le dit avec simplicité : « La vie, je la vis à cent à l’heure. » Non plus pour battre des records, mais pour construire, créer. Une autre forme d’élan. Une autre manière d’habiter le mouvement.
Il a été, pourtant, de ceux que l’on acclame. De ceux qu’un pays regarde et porte. Aux Jeux des îles de l’océan Indien 2003, il devient plus qu’un sprinteur : un point de convergence. Une projection collective. « Tout le peuple mauricien était derrière moi », raconte-t-il. Dans sa voix, il ne reste pas seulement la victoire, mais une sensation presque physique, celle d’un moment suspendu où chaque foulée semblait porter une île entière.
Mais pour comprendre cette trajectoire, il faut revenir en arrière. À l’enfance. À une maison. À une fratrie de trois enfants. Et surtout à une présence : sa mère. Omniprésente, protectrice, exigeante. « Notre pilier », dit-il encore aujourd’hui. Une femme qui veillait à tout, qui encourageait sans relâche, qui répétait d’avancer, de croire en soi, de ne jamais abandonner.
Chez lui, ces mots ne sont pas restés des injonctions abstraites. Ils se sont inscrits dans le corps, dans l’effort, dans la répétition. Très tôt, le sport s’impose. L’athlétisme devient un langage. Un espace pour canaliser, structurer, comprendre. Il court avec détermination, parfois avec rage, mais toujours avec cette discipline héritée de l’enfance. Le geste se précise. Le mental se forge. Il progresse, s’impose, porte les couleurs de Maurice sur les scènes internationales (Jeux olympiques, Championnats du monde, Jeux du Commonwealth). Et pourtant, malgré l’intensité de ces moments, c’est vers son pays que revient l’émotion la plus vive.
Puis, sans prévenir, la trajectoire bascule. Pas une blessure. Pas une défaite. Une absence : la mort de sa mère. Le choc est profond, irréversible. Tout se reconfigure : le sport, le sens, le moteur. « Après sa mort, je n’ai plus voulu courir », confie-t-il. Comme si la flamme s’était éteinte avec elle. Elle n’était pas seulement un soutien. Elle était le sens même de l’effort, la destination invisible de chaque victoire.
C’est un effondrement intérieur, suivi d’un lent déplacement. Mais rester immobile lui est impossible. « Je ne suis pas quelqu’un qui reste en place. » Alors il avance. Autrement. Il explore, tente, se cherche. La pré-production, la restauration, différents projets. Des expériences multiples, parfois instables, souvent exigeantes. Il prend des risques, tombe, se relève. Rien n’est linéaire. Tout est mouvement.
Dans ce moment de recomposition, une femme. Son épouse, Joëlle. Rencontrée dans un stade, évidemment. Une relation qui s’installe, qui grandit, qui s’ancre. Trois enfants. Une famille. « Ma famille, c’est ma plus grande victoire. » Dans ce rôle de père, il trouve une stabilité nouvelle. Une force plus silencieuse, mais plus profonde.
Aujourd’hui, leurs vies s’articulent autour de leurs projets. Joëlle s’implique dans la gestion de leurs activités, notamment dans la restauration. Lui, s’est déplacé ailleurs. Vers la matière. La peinture en bâtiment. La décoration intérieure. Un univers où il s’exprime autrement, mais avec la même intensité. Il transforme des espaces, compose avec les couleurs, les textures, les volumes. Chaque chantier devient un terrain d’engagement. « J’adore ce que je fais, chaque projet est une nouvelle course. »
Il n’a pas quitté la course. Il en a simplement changé les règles. Et au cœur de ce mouvement, une présence persiste. Sa mère. Invisible, mais structurante. « Tout ce que je suis aujourd’hui, je le dois à elle. » Ce n’est pas une mémoire figée. C’est une fidélité active. Une ligne intérieure qui traverse ses choix, ses projets, sa manière d’avancer.
Aujourd’hui, Stéphan Buckland n’est plus seulement cet athlète qui faisait vibrer les foules. Il est un homme qui a traversé, perdu, reconstruit. Quelqu’un qui a compris que la réussite ne se mesure pas uniquement en médailles, mais en équilibre, en transmission, en bonheur. « La vraie réussite, c’est d’être heureux dans ce que l’on fait. »
Il y a eu la clameur des stades, les cris, les instants suspendus. Et il y a aujourd’hui une vie plus discrète, mais tout aussi dense. Moins visible, mais plus ancrée. Deux trajectoires qui ne s’opposent pas. Qui se prolongent.
Lorsqu’on lui demande s’il court encore, il sourit. Un sourire presque complice, comme un clin d’œil à celui qu’il a été. « Oui… mais autrement. » Car au fond, Stéphan Buckland n’a jamais cessé de courir. Il a simplement changé de piste.