Souveraineté de Maurice sur les Chagos : les pourparlers toujours en cours

Par Patrick Hilbert
Publié le: 28 février 2026 à 14:00
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Les pourparlers entre le Royaume-Uni et Maurice sur l’avenir des Chagos se poursuivent, malgré l’opposition du président américain Donald Trump. Le gouvernement britannique, dirigé par Keir Starmer, maintient sa détermination à mener à terme l’exercice parlementaire qui permettra à Maurice d’exercer sa souveraineté sur l’archipel. Celui-ci garantira aussi la sécurité à long terme de la base militaire anglo-américaine de Diego Garcia. 

Au sein du gouvernement mauricien, on confie qu’un optimisme, très prudent certes, reste de mise. Toutefois, comme l’a avancé l’Attorney General, Gavin Glover, au Défi Media Group il y a quelques jours, il est peu probable qu’il y ait un premier décaissement pour la location de Diego Garcia, sous peu.

C’est après treize cycles de négociations lancés en 2022 que Londres et Port-Louis signent un traité. Selon l’accord bilatéral du 22 mai 2025, le Royaume-Uni reconnaît la souveraineté mauricienne sur l’ensemble de l’archipel. En échange, il obtient un bail de 99 ans (renouvelable 40 ans) sur Diego Garcia et sa zone de 12 milles nautiques, avec droits exclusifs d’accès, de maintenance, d’investissement et de contrôle des mouvements. Maurice s’engage à ne pas autoriser d’autres forces étrangères sur les îles extérieures sans consentement britannique. Le texte prévoit le retour progressif des Chagossiens sur les îles extérieures (hors Diego Garcia). L’accord est présenté comme un règlement définitif de toutes les revendications.

Le traité, signé mais pas encore entré en vigueur, attend la ratification parlementaire britannique et mauricienne. Le 25 février, le ministre des Affaires étrangères Hamish Falconer a évoqué devant les Communes une « pause » des travaux législatifs pour consultations avec Washington. Quelques heures plus tard, un porte-parole gouvernemental a démenti toute suspension formelle. « Il n’y a pas de pause. Aucun délai n’a été fixé. Les timings seront annoncés en temps utile. Nous poursuivons les discussions avec les États-Unis et nous ne procéderons pas sans leur soutien. » Le Premier ministre sir Keir Starmer réaffirme que le gouvernement reste attaché à l’accord, dont la valeur stratégique est « incontestable » pour la sécurité britannique et ses alliées. Les échanges avec Maurice se poursuivent parallèlement afin de finaliser les modalités d’application.

Mandarin divise

Le 16 février 2026, quatre Chagossiens britanniques, dont Misley Mandarin (autoproclamé « First minister du gouvernement chagossien ») et son père Michel Mandarin (74 ans, né sur l’île et expulsé à l’âge de 14 ans), ont débarqué sur l’atoll de Peros Banhos. Ils sont sur l’île du Coin, en compagnie d’Adam Holloway, membre de Reform UK, parti d’extrême droite britannique. Ils ont établi un « campement permanent » et refusent les ordres d’expulsion des autorités britanniques. Le 19 février, la Haute Cour du British Indian Ocean Tribunal (BIOT) a accordé une injonction temporaire interdisant toute déportation, faute de risque sécuritaire pour la base. « Nous sommes ici pour rester. Nous voulons permettre aux 322 Chagossiens nés sur ces îles encore vivants de rentrer avant de mourir », a déclaré Misley Mandarin. Le groupe annonce l’arrivée prochaine d’autres personnes et présente l’action comme une réinstallation permanente, non comme une opération médiatique.

Diego Garcia demeure un atout irremplaçable pour les opérations anglo-américaines dans l’Indo-Pacifique. L’accord vise à concilier décolonisation formelle et les impératifs de défense. Les incertitudes actuelles – consultations transatlantiques, initiative chagossienne conduite par Misley Mandarin et poursuite des pourparlers avec Maurice – maintiennent un climat d’instabilité.


Donald Trump : le trouble-fête 

De février 2025 à février 2026, la position de Donald Trump a oscillé de manière répétée entre soutien stratégique, appui conditionnel et critiques virulentes. Cette alternance, marquée par des déclarations contradictoires sur Truth Social et des validations institutionnelles parallèles, illustre une ligne américaine fluctuante. Il est officiellement favorable à la continuité des opérations militaires à Diego Garcia, mais politiquement instable dans sa communication présidentielle. Les prises de position fluctuantes du président américain empêchent l’adoption du traité entre le Royaume-Uni et Maurice sur les Chagos.

27 février 2025 — Position favorable

Lors d’une visite diplomatique de Keir Starmer aux États-Unis, Donald Trump adopte une posture globalement conciliante. Interrogé sur l’accord, il évoque des discussions à venir et déclare avoir le sentiment que l’arrangement « pourrait très bien fonctionner ». Il insiste sur la solidité du bail à long terme, évoquant même une durée très étendue, et laisse entendre que les États-Unis seraient « enclins à aller dans le sens » du Royaume-Uni. À ce stade, son discours suggère une acceptation pragmatique du compromis, fondée sur la sécurisation durable de la base de Diego Garcia.

1er avril 2025 — Validation implicite du processus 

Donald Trump donne son feu vert à la finalisation de l’accord, permettant au Royaume-Uni d’avancer vers la cession de souveraineté. Selon Downing Street, la phase finale des négociations peut alors se poursuivre entre Londres et Port-Louis après les discussions avec Washington. Cette séquence marque un alignement stratégique clair, la priorité américaine restant la continuité des opérations militaires dans l’océan Indien.

22 mai 2025 — Soutien institutionnel consolidé

Le secrétaire d’État Marco Rubio publie une déclaration officielle appuyant pleinement l’accord, au nom du gouvernement Trump. Le texte souligne que l’arrangement garantit l’exploitation stable et durable de la base de Diego Garcia, qualifiée d’actif critique pour la sécurité régionale et mondiale. Il est précisé que le président Trump a exprimé son soutien lors d’une rencontre avec Keir Starmer à la Maison-Blanche. Le gouvernement insiste également sur la solidité du partenariat stratégique entre les États-Unis, le Royaume-Uni et Maurice.

20 janvier 2026 — Revirement public

Dans un contexte de tensions transatlantiques liées à ses déclarations sur le Groenland, Donald Trump critique publiquement l’accord sur sa plateforme Truth Social. Il accuse le Royaume-Uni de vouloir « donner » Diego Garcia « sans raison », qualifiant la décision de faiblesse stratégique susceptible d’être exploitée par la Chine et la Russie. Ce message constitue sa première attaque directe contre l’accord, rompant avec son soutien antérieur.

5 février 2026 — Retour à une position nuancée 

Après un entretien téléphonique avec Keir Starmer, Downing Street indique que les deux dirigeants s’accordent sur l’importance de l’accord pour sécuriser la base. Trump parle d’échanges « très productifs » et reconnaît que l’accord serait, selon certains, « le meilleur possible ». Toutefois, il introduit une réserve majeure : les États-Unis se réservent le droit de sécuriser militairement Diego Garcia si leurs opérations venaient à être menacées. La Maison-Blanche confirme qu’il comprend la position britannique et qu’il la soutient, tout en soulignant la nécessité de protéger les actifs stratégiques américains.

17 février 2026 — Réaffirmation du soutien américain

Le département d’État réitère explicitement le soutien du gouvernement américain à la décision du Royaume-Uni de conclure l’accord avec Maurice. Washington insiste sur la volonté de garantir l’usage continu des installations militaires dans l’archipel afin de renforcer la sécurité et la stabilité dans l’océan Indien.

18 février 2026 — Nouvelle volte-face 

Moins de vingt-quatre heures plus tard, Donald Trump publie un long message appelant Keir Starmer à abandonner l’accord. Il critique le principe même d’un bail à long terme entre États et affirme que le Royaume-Uni risquerait de « perdre le contrôle » de Diego Garcia. Il évoque également des considérations sécuritaires liées à d’éventuels conflits et demande à Londres de ne pas céder l’île stratégique.


Les Chagos en quelques mots

L’archipel des Chagos est un ensemble d’atolls situé dans l’océan Indien, à environ 2 200 km au nord-est de l’île Maurice. Géographiquement, il se trouve aux coordonnées approximatives de 06° 26’ sud et 72° 00’ est, dans une zone stratégique de l’océan Indien central. L’archipel comprend 58 îles réparties sur plusieurs atolls coralliens et couvre une superficie totale d’approximativement 60 km² de terres émergées, entourées de vastes lagons.

Les principaux atolls qui composent l’archipel sont Diego Garcia dans la partie sud-est, ainsi que Peros Banhos et les îles Salomon, qui se trouvent plus au nord. Diego Garcia est l’île la plus grande et la plus connue, notamment en raison de sa position géostratégique. Parmi les autres îles importantes figurent Eagle, dans le Grand Banc des Chagos, l’île Pierre à Peros Banhos, Egmont dans les îles Egmont, ainsi que l’île du Coin et l’île Boddam, respectivement situées à Peros Banhos et dans les îles Salomon.


Maldives : l’invitée surprise

Une nouvelle dimension s’ajoute au dossier des Chagos avec l’entrée en scène des Maldives. Son nouveau gouvernement attaque de front la souveraineté mauricienne sur les Chagos. Mercredi, le leader de Reform UK, Nigel Farage, a affirmé à la Chambre des communes britannique que les Maldives envisageraient de déposer un contre-recours devant la Cour internationale de Justice au sujet de l’archipel des Chagos.

Selon ses déclarations, formulées après un déplacement effectué le week-end dernier aux Maldives, ce pays « est mécontent » du plan britannique concernant l’avenir des Chagos. Il a ajouté que cette réaction maldivienne pourrait se concrétiser « dans quelques jours », sans toutefois fournir de détails supplémentaires sur la nature juridique exacte d’une telle démarche ni sur l’état d’avancement d’éventuelles procédures.

Le président des Maldives, Mohamed Muizzu, a adopté au début de 2026 une position ferme en affirmant la souveraineté des Maldives sur l’archipel des Chagos (appelé Foalhavahi en maldivien). Il a annoncé le retrait du soutien maldivien au transfert des Chagos à Maurice et a entamé des démarches diplomatiques auprès du Royaume-Uni, revendiquant des liens historiques et géographiques. Il soutient qu’il y a des traces de vie de Maldiviens antérieures à l’arrivée des Chagossiens sur l’archipel et que ce dernier se trouve beaucoup plus près des Maldives que de Maurice. La distance entre les Maldives et l’archipel des Chagos est d’environ 1 200 à 1 300 km à vol d’oiseau, alors que les Chagos se situent à environ 1 800 km au nord-ouest de Maurice.

Dans le passé, la position des Maldives sur la question des Chagos s’est distinguée de celle de la majorité de la communauté internationale, notamment lors des débats aux Nations unies. En 2019, lors du vote de la résolution de l’Assemblée générale demandant au Royaume-Uni de mettre fin à son administration de l’archipel et de permettre l’achèvement du processus de décolonisation de Maurice, les Maldives figuraient parmi les six pays ayant voté contre le texte.

Ce vote plaçait les Maldives aux côtés du Royaume-Uni, des États-Unis, d’Israël, de l’Australie et de la Hongrie, alors que 116 États membres avaient soutenu la résolution et qu’un nombre restreint de pays s’étaient abstenus. Ce positionnement traduisait, à l’époque, une réserve vis-à-vis de l’approche soutenue par Maurice et par la majorité des États membres de l’ONU sur la souveraineté des Chagos.

D’autre part, les Maldives ont également exprimé leur position dans le cadre des procédures judiciaires internationales liées à l’archipel. Devant le Tribunal international du droit de la mer, elles avaient contesté la compétence de la juridiction dans le différend maritime opposant Maurice au Royaume-Uni. Elles ont avancé que la question de souveraineté sur les Chagos n’était pas définitivement tranchée et ne relevait pas, selon leur argumentation, du cadre de ce litige spécifique.

Elle a cependant perdu son affaire.


L’histoire et la justice plaident en faveur de Maurice

La position de Maurice sur la souveraineté des Chagos repose sur des arguments juridiques et historiques solides, largement reconnus par la communauté internationale. Voici sur quoi repose la solidité du dossier :

1. Héritage colonial : Les Chagos faisaient partie du territoire de Maurice lorsque l’île était une colonie britannique. En 1965, deux ans avant l’indépendance de Maurice, le Royaume-Uni a séparé l’archipel de l’administration mauricienne pour créer le British Indian Ocean Territory, sans le consentement de Maurice. Cette séparation a été jugée contraire aux principes de décolonisation et au droit international.

2. Avis consultatif de la CIJ (2019) : La Cour internationale de Justice a rendu un avis consultatif indiquant que le Royaume-Uni avait agi de manière illégale en séparant les Chagos de Maurice avant l’indépendance. La CIJ a estimé que le Royaume-Uni devait « mettre fin à son administration » de l’archipel dès que possible et permettre à Maurice d’exercer sa souveraineté.

3. Résolution de l’Assemblée générale de l’ONU. En mai 2019, l’Assemblée générale des Nations unies a adopté une résolution (avec une très large majorité : 116 pays pour, six contre) demandant au Royaume-Uni de transférer la souveraineté des Chagos à Maurice. Ce qui montre le soutien massif de la communauté internationale à la position mauricienne.

4. Respect du droit à la décolonisation. Le principe fondamental du droit international stipule que tout territoire colonial doit atteindre l’indépendance intégrale. La séparation des Chagos était une violation de ce principe, ce qui renforce la légitimité de la revendication mauricienne.

Maurice a raison parce que sa revendication est fondée sur le droit international, l’histoire coloniale, les avis de la CIJ et le soutien de l’ONU. Ce qui confère à sa position une légitimité juridique et politique forte.

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