Souffrant d’une malformation de la colonne vertébrale : Emmanuel Santokee, debout à sa façon
Par
Ajagen Koomalen Rungen
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Ajagen Koomalen Rungen
À 32 ans, cet employé du Central Electricity Board a construit sa vie à contre-courant des regards, des doutes et des obstacles. Non pas en les ignorant, mais en refusant de leur obéir.
Emmanuel Santokee pose ses deux paumes à plat sur le sol et il avance. C’est comme ça qu’il se déplace, depuis toujours, depuis que sa mère l’a regardé pour la première fois et qu’on lui a dit que sa colonne vertébrale ne s’était pas formée comme prévu. « Très tôt, j’ai compris que ma vie serait différente », dit-il. Pas douloureuse. Pas diminuée. Différente. Le mot est précis. Il l’a choisi.
À 32 ans, loin de se laisser définir par son handicap, il a choisi de tracer son propre chemin. Employé au Central Electricity Board (CEB), il avance, debout à sa façon. Ses deux mains ou son fauteuil roulant font le travail que les jambes ne font pas. Il y a une économie dans ce geste. Une efficacité tranquille apprise au fil des années. À la force du poignet.
À l’Aimé Césaire Govern-ment School, les enfants courent. Lui, il regarde. Pas depuis la marge – il refuse la marge – mais depuis cet endroit particulier qu’on occupe quand le corps vous distingue avant même que vous ayez dit un mot. Les regards s’attardent. Pas toujours méchants. Parfois juste étonnés, sincères, trop longs.
« Les regards des autres sont souvent les plus difficiles. » Pas les douleurs physiques, pas les obstacles matériels, mais les regards. Une chute fait mal une fois. Un regard qui revient fait mal chaque jour.
Au collège St. Andrew’s, où il poursuit sa scolarité, rien ne change vraiment sur ce point. Ce qui change, c’est lui. Il apprend à lire les gens avant qu’ils aient fini leur phrase. Il développe une attention aux autres que l’enfance ordinaire n’enseigne pas. Sa famille est là, présente, constante. « Leur soutien a été essentiel », dit-il, et dans ce mot, on entend des soirs difficiles tenus ensemble, des matins recommencés malgré tout. C’est cette même famille qui le verra, quelques années plus tard, pousser la porte d’un premier employeur. Puis, d’un deuxième. Puis, d’un troisième.
Il a 20 ans, peut-être 22 ans, quand il entre pour la première fois dans un centre d’appels. Euro CRM. Puis SFR. Puis Cdiscount. Ces open spaces bruissants où les agents travaillent un casque sur les oreilles, les yeux sur un écran, la voix comme seul outil. Pour la première fois, le corps disparaît. Au téléphone, personne ne voit le fauteuil. Personne n’hésite avant de lui répondre. Il existe uniquement par ce qu’il dit et comment il le dit. Et cette liberté-là, paradoxale, dure le temps d’une communication.
Parce que, avant, il y a eu la porte à pousser. L’entretien. Le recruteur en face qui ajuste légèrement son regard quand Emmanuel entre dans la pièce. « Certaines personnes doutent de vos capacités avant même de vous connaître. » Il parle sans amertume dans la voix. Avec la précision froide de quelqu’un qui a appris à cartographier le préjugé pour mieux le déjouer.
Il travaillera aussi chez Peace Angel, dans les énergies renouvelables, à l’hôtel Hennessy Park. Chaque nouvel employeur, une nouvelle démonstration à faire, une nouvelle version de la même patience à mobiliser. « J’ai dû faire plus d’efforts que les autres pour prouver que j’étais capable. » Ce n’est pas une plainte, c’est un fait, posé là. Ce n’est pas non plus une fatalité.
Quelque part dans ces années-là, entre un entretien et un autre, entre un doute et le suivant, quelque chose s’est décidé en lui. Il ne sait pas exactement quand. Il n’y a pas de date, pas de scène fondatrice qu’il pourrait raconter avec des effets. « Ce n’est pas arrivé du jour au lendemain », dit-il simplement.
C’est venu après des périodes de découragement qu’il nomme sans les dramatiser, après ces heures où la question revenait : à quoi bon ? Dans ces creux-là, il se tourne vers Dieu. Sa foi est une ressource concrète, pas un décor. « Elle me donne la force de continuer, même quand c’est difficile. »
Quelque chose s’est clarifié avec la netteté des évidences simples : « Si je ne me battais pas pour moi-même, personne ne le ferait à ma place. » Pas une révélation. Juste une vérité, nue, regardée en face. Après ça, il avance différemment. C’est avec cette décision silencieuse dans le corps qu’il entre, un jour, au CEB.
Il commence comme réceptionniste. Premier visage qu’on croise, première voix qu’on entend. Un poste d’exposition totale, où l’on doit être simultanément accueillant, efficace, rassurant. Puis, il progresse vers le service du Registry, où il est aujourd’hui Office Assistant. Un travail de précision et de discrétion : classer, organiser, tenir la mémoire administrative d’une grande maison. Son bureau est accessible : rampes, ascenseur, sanitaires adaptés.
Mais quand on lui demande ce qui fait vraiment la différence au quotidien, ce n’est pas à l’architecture qu’il pense en premier. Ce sont les collègues. « Leur compréhension, leur soutien au quotidien… cela change tout. » La façon dont l’un d’eux retient la porte sans en faire tout un plat. La façon dont un autre lui parle comme à n’importe qui. Ces riens qui, accumulés, font qu’un matin, on se lève avec l’envie d’y aller.
Il y a des moments où il se dit qu’il est « à sa place ». Quand son travail est accompli correctement. Quand il est accepté « comme tout le monde ». Il le dit doucement, comme si leur évidence même le touchait encore. Le soir, il rentre. Il pose ses mains autrement.
Après le travail, Emmanuel apprend la guitare. Il tâtonne sur les cordes, cherche les accords, progresse à sa façon, sans précipitation, comme pour tout. « Cela me permet de m’exprimer. »
On pense à ces mains qui, dans la journée, servent à avancer sur le sol, à tenir, à pousser son fauteuil roulant et qui, le soir, cherchent une note, un accord, quelque chose qui n’a pas de nom utile, mais qui fait du bien. Il crée aussi du contenu sur les réseaux. Il sort avec ses amis, va à la plage, traîne au mall. « Ce sont des moments simples, mais importants. » Et derrière cette apparente simplicité, tout ce que ces moments ont dû coûter à conquérir.
En ce moment, il a une blessure au genou. Il ralentit, contraint. « Je garde espoir de guérir. » Dans cette brièveté tient toute sa façon d’être : ne pas s’appesantir sur ce qu’on ne maîtrise pas, garder le cap, continuer.
Elle revient souvent dans la conversation, sa mère, même quand il ne la nomme pas directement. C’est elle qui « a toujours été là », son soutien « inestimable ». Ces mots les plus simples que l’on choisit quand on ne veut pas que les grandes déclarations viennent écraser la vérité d’une présence.
Et puis, il y a sa tante Maga. Il tient à la nommer, spontanément. « Elle m’a toujours encouragé. Elle reste une force pour moi aujourd’hui. » Car derrière chaque homme qui avance, il y a presque toujours quelques visages qui ont refusé, eux aussi, de s’arrêter.
Sa plus grande victoire personnelle, dit-il, c’est d’être arrivé là sans avoir abandonné. Et d’avoir sa propre maison. « Cela représente beaucoup pour moi. » Une maison à soi. Un espace où l’on ferme la porte. Où personne ne regarde. Pour un homme dont la vie entière s’est construite sous les yeux des autres – dans les cours d’école, les bureaux de recrutement, les couloirs d’entreprise – c’est peut-être la victoire la plus silencieuse et la plus complète.
Son message aux jeunes en situation de handicap tient en quelques mots : « Ne laissez jamais votre situation définir qui vous êtes. Croyez en vous, travaillez dur, entourez-vous des bonnes personnes. Vous êtes capables de grandes choses. »
Pas de pathos, pas de récit héroïque brodé pour l’occasion. Emmanuel Santokee avance avec cette continuité tranquille qui, à la longue, ressemble à une forme de courage. Il a des doutes, il le dit volontiers, « comme tout le monde ». Dans ces moments-là, il se rappelle pourquoi il a commencé. Et il repart. « Avec du courage, du soutien et de la détermination, on peut avancer et construire quelque chose de stable. »
Un homme qui avance, avec ses mains, sur les routes qu’il s’est choisies.
Interrogé sur l’inclusion en entreprise, Emmanuel Santokee choisit ses mots avec soin. « Il y a des progrès, mais ce n’est pas encore suffisant. L’inclusion ne doit pas être une obligation, mais une vraie valeur. »
La nuance est importante : il ne demande pas la charité, ni même la bienveillance. Il demande que les compétences soient vues avant le fauteuil, que la motivation parle plus fort que le diagnostic. Il faut, dit-il, « faire évoluer les mentalités pour que les personnes en situation de handicap aient les mêmes chances que les autres ».
Aux employeurs, il adresse un conseil d’une simplicité désarmante : « Donnez une chance. Regardez les compétences avant le handicap. Soyez à l’écoute. » Rien de plus. Il n’a pas besoin de plaider longuement : il est lui-même l’argument.
Au sein du CEB, l’inclusion ne relève pas d’un simple principe, mais d’un engagement concret. Pour Thierry Ramasawmy, Communication Manager, Emmanuel en est aujourd’hui l’une des plus belles illustrations. Recruté dans le respect de l’Employment of Disabled Persons Act de 1996, ce dernier s’est progressivement imposé comme un employé exemplaire.
« Emmanuel est très apprécié par l’ensemble des collaborateurs. Il s’est intégré avec une facilité remarquable et participe activement à la vie de l’entreprise », souligne-t-il. Sa présence ne passe pas inaperçue : sérieux, appliqué et toujours prêt à apprendre, il se distingue par sa rigueur au quotidien.
Récemment affecté au département de la correspondance, un service exigeant où l’exactitude et la confidentialité sont essentielles, Emmanuel a su relever ce nouveau défi avec professionnalisme. « Il possède toutes les qualités requises pour ce poste. Son sens des responsabilités et son implication sont indéniables », ajoute Thierry Ramasawmy.
Au-delà de ses compé-tences, c’est aussi son attitude positive qui marque les esprits. Pour le CEB, Emmanuel n’est pas seulement un employé, mais un membre à part entière d’une grande famille professionnelle, où chacun trouve sa place et peut s’épanouir.