Soixante molécules identifiées depuis 2013 - Drogues synthétiques : l’iceberg d’un marché hors de contrôle
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Depuis 2013, environ soixante nouvelles substances psychoactives ont été officiellement identifiées à Maurice. Mais pour les acteurs du terrain, ce chiffre ne reflète qu’une partie de la réalité. Intervenants du secteur et responsables d’ONG dressent un constat alarmant d’un marché en pleine mutation.
Le 2 juin dernier, le Premier ministre Navin Ramgoolam annonçait au Parlement l’identification de soixante nouvelles substances psychoactives à Maurice depuis 2013 par le Forensic Science Laboratory (FSL). Un chiffre qui, pour les professionnels du terrain, pourrait n’être que la partie visible de l’iceberg.
« Il s’agit de soixante variétés connues », nuance Danny Philippe, travailleur social et responsable de prévention au sein de l’ONG DRIP, l’une des premières organisations à avoir alerté sur la consommation de drogues synthétiques à Maurice dès 2013, aux côtés de Kunal Naïk, aujourd’hui CEO de la NADC. « Il se peut qu’il y en ait davantage en circulation sans avoir encore été formellement identifiées. »
Pour lui, la question n’est pas tant le nombre que ce qu’il dissimule : « Les drogues qui sont arrivées de 2013 à ce jour sont différentes. Elles sont forcément plus puissantes et il y a d’autres molécules qui sont arrivées. Quand ces drogues ont évolué, elles sont devenues plus dangereuses et nous pensons qu’elles sont plus addictives également. »
Pour Imran Dhannoo, responsable du centre Dr Idrice Goomany, ce chiffre marque néanmoins « un tournant historique ». Non pas une simple augmentation des volumes, mais « une mutation et une métamorphose structurelle profonde du marché des drogues à Maurice » : le passage d’un marché traditionnel fondé sur des produits d’origine végétale – héroïne, cannabis – vers un marché de laboratoire, fonctionnant en mode virtuel, avec des précurseurs chimiques importés d’Asie et des circuits de distribution via le darknet et la livraison postale.
La mécanique qui sous-tend cette évolution est implacable. « Dès qu’une molécule est interdite par la loi, les chimistes modifient sa structure moléculaire pour créer une substance techniquement légale mais tout aussi puissante », explique Imran Dhannoo. Leur coût de production est inférieur à celui des drogues traditionnelles, ce qui inonde le marché de produits de synthèse à bas prix, touchant un public de plus en plus jeune et vulnérable. Pour Jamie Cartick, directrice du Collectif Urgence Toxida, cette logique de contournement est indissociable de la prohibition elle-même : « Lorsqu’un produit est interdit ou devient plus difficile à obtenir, le marché s’adapte et de nouvelles substances apparaissent. Tant que cette dynamique existera, nous continuerons à voir émerger de nouveaux produits. »
Ce que le chiffre de 60 substances ne dit pas non plus, c’est la puissance de ces nouvelles molécules. Jamie Cartick cite l’exemple des nitazènes, des opioïdes synthétiques détectés dans plusieurs pays, dont certains seraient jusqu’à 500 fois plus puissants que l’héroïne. « Une très petite erreur de dosage peut avoir des conséquences dramatiques », prévient-elle.
Pire, ces drogues sont délibérément conçues pour maximiser la dépendance : leurs effets sont de plus courte durée. Danny Philippe l’observe depuis le terrain : « Elles ont été conçues de telle sorte que les acheteurs s’approvisionnent plus régulièrement, afin que les marchands puissent se faire davantage d’argent. » Une logique de dépendance accélérée intégrée dès la conception du produit. Contrairement à ce qui prévalait il y a dix ans, les trafiquants ne vendent d’ailleurs plus un seul type de drogue, « mais toute une panoplie », fait-il comprendre. Et malgré les contrôles et les saisies, l’abondance des produits en circulation ne faiblit pas. « Ce n’est pas la détection des produits qui est le véritable problème, mais la quantité de produits qui arrivent à entrer dans le pays, que ce soit par la mer ou par voie aérienne. »
À cette abondance s’ajoute une opacité totale sur la composition réelle des produits vendus. Les nouvelles substances synthétiques – poudres inodores, buvards, liquides – échappent aux chiens renifleurs et aux tests de terrain classiques. « Les techniques de dissimulation sont redoutables », note Imran Dhannoo, qui décrit des substances commercialisées sous des noms accrocheurs comme « simik » dont le contenu « varie d’une semaine à l’autre » : une herbe de support aspergée d’un cocktail de cannabinoïdes synthétiques, dosés au hasard et coupés avec des impuretés hautement toxiques : raticides ou solvants industriels.
Le Forensic Science Laboratory et la police ont décliné nos demandes d’entretien.
« Les risques sont comme la roulette russe : un usager qui achète un produit habituel peut tomber sur un lot dix fois plus concentré ou frelaté, entraînant une surdose immédiate. » Lorsque des dépresseurs et des stimulants sont combinés dans un même produit, les signaux contradictoires envoyés au cœur et aux poumons peuvent être mortels.
Ce que vivent les consommateurs sur le terrain confirme ce tableau. « Nous rencontrons de plus en plus de personnes qui nous disent être inquiètes des produits qu’elles achètent. Elles constatent elles-mêmes que les effets changent d’un achat à l’autre, même lorsque le produit porte le même nom », rapporte Jamie Cartick. Il n’existe aucun contrôle de qualité : une personne peut penser acheter une substance précise alors qu’elle en consomme une autre, ou un mélange de plusieurs produits. Les risques sont considérables : overdoses par opioïdes synthétiques non détectés, troubles psychologiques graves après absorption d’une substance à la composition totalement différente de ce qui était attendu. « Beaucoup de personnes qui utilisent des drogues sont elles-mêmes perdues face à la rapidité avec laquelle le marché change. »
Se greffe à ce phénomène celui du mélange généralisé que décrit Danny Philippe – héroïne coupée à d’autres substances, nitazènes, xylazine, cocktails imprévisibles – rendant la prise en charge de plus en plus complexe : « Il y a une variété de produits qui sont mélangés, ce qui engendre la polyconsommation, et il est très difficile pour les personnes engagées dans la prévention, et surtout pour les centres de réhabilitation, de faire face à ce nouveau profil d’usagers. »
C’est précisément sur le plan médical que le décalage est le plus criant. « Il n’y a aucun médicament pour le traitement de ceux qui consomment les drogues de synthèse. Il n’y a que des calmants, et c’est un traitement symptomatique, car avec l’évolution des molécules, il est difficile de savoir quels médicaments utiliser », constate Danny Philippe. Des recherches peuvent être conduites sur une molécule ; celle-ci peut avoir entre-temps déjà changé de composition.
Le Dr Siddick Maudarbocus, addictologue et directeur du Centre de traitement Les Mariannes, précise les mécanismes en jeu : ces substances perturbent les systèmes de communication du cerveau en modifiant la transmission des neurotransmetteurs qui régulent le plaisir, l’humeur et l’attention. « À long terme, ces perturbations peuvent altérer durablement le fonctionnement cérébral », avertit-il, certaines atteintes cognitives ou lésions neurologiques pouvant persister malgré l’abstinence, rendant le sevrage insuffisant comme seule réponse thérapeutique (voir plus loin).
Le risque d’overdose est particulièrement élevé : la concentration peut varier considérablement d’un lot à l’autre, certaines molécules étant actives à des doses infimes mais susceptibles de provoquer un arrêt respiratoire, des troubles cardiaques graves, une hyperthermie sévère ou des convulsions. C’est pourquoi, souligne Jamie Cartick, « la méthadone reste un outil essentiel pour accompagner les personnes dépendantes aux opioïdes, mais elle ne répond pas à tous les problèmes liés aux nouvelles drogues synthétiques ». Elle plaide pour un élargissement des options de traitement et un renforcement de l’accompagnement psychologique, social et communautaire.
Imran Dhannoo observe, pour sa part, que les surdoses surviennent plus fréquemment, se traduisant souvent par des états d’agitation psychomotrice extrêmes et des arrêts cardiaques auxquels les protocoles classiques de désintoxication ne peuvent répondre, et pointe le manque de structures spécialisées pour la désintoxication psychiatrique ainsi que la nécessité d’une formation continue pour le personnel soignant et les travailleurs sociaux.
Face à l’ampleur de cette mutation, les failles des réponses institutionnelles apparaissent à chaque niveau. Sur le plan de la détection d’abord : Imran Dhannoo salue la modernisation du FSL, mais pointe l’absence d’un système d’alerte précoce interconnecté en temps réel entre urgences médicales, ONG et police – un dispositif que la NADC dit précisément être en train de mettre en place avec l’ADSU et le FSL (voir entretien de Kunal Naïk). Il appelle également à une révision du Dangerous Drugs Act selon un mécanisme de classification par famille chimique, pour éviter que les trafiquants n’exploitent les vides juridiques à chaque modification de molécule. Malgré les efforts de la police en matière de saisies, les flux financiers en cryptomonnaies via le darknet restent très difficiles à endiguer, ajoute-t-il.
La répression elle-même souffre d’un déséquilibre que Jamie Cartick formule sans détour : « Nous investissons beaucoup dans la répression, mais une grande partie des arrestations concerne encore les consommateurs plutôt que les personnes qui tirent réellement profit du trafic. Pendant ce temps, les réseaux continuent à s’adapter. » Pour Danny Philippe, ce constat renvoie à une question plus fondamentale : tant que la prohibition restera le seul horizon, le marché noir prospérera. « Aussi longtemps que nous allons prohiber, aussi longtemps que le produit sera ’rare’, on va le retrouver sur le marché noir. C’est là que le trafic va se créer. »
Il estime que les groupes de consultation autour du cannabis constituent une démarche positive, applicable à d’autres substances, à condition de disposer d’une loi régulatrice en parallèle. « Aussi longtemps que nous criminalisons une drogue, nous aurons des problèmes. »
Ce que cette logique répressive laisse en friche, c’est la prévention, « le parent pauvre de cette lutte », faute de financements suffisants. En milieu scolaire, Imran Dhannoo cite notamment les programmes « evidence-based drug use prevention » et « Get connected » – des dispositifs fondés sur les données probantes – tout en relevant qu’ils ciblent à peine les jeunes de 12 à 14 ans, précisément la tranche d’âge la plus exposée à une première expérimentation. Danny Philippe note, par ailleurs, un rajeunissement et une féminisation de la consommation qui imposent de revoir les programmes en conséquence, et rappelle que son ONG est l’une des rares à intervenir dès la petite enfance.
Au-delà des programmes, c’est la philosophie même de la prévention qui doit changer, selon Jamie Cartick : « Pendant longtemps, nous avons surtout parlé des drogues elles-mêmes. Pourtant, les consommations problématiques sont souvent liées à des facteurs beaucoup plus larges : le mal-être, les traumatismes, l’exclusion sociale, le manque de perspectives ou encore les difficultés de santé mentale. » La prévention de demain devra aider les jeunes à développer leur estime de soi, leur esprit critique et leur capacité à gérer leurs émotions. « C’est en renforçant ces compétences que nous construirons une société plus résiliente face aux drogues, quelles qu’elles soient. »
Imran Dhannoo conclut sur une note d’urgence qui résume le sentiment général : « Les méthodes anciennes ne suffisent plus pour contrer la prochaine génération de drogues. Aux grands maux, les grands moyens, car il y va de l’avenir du pays et de nos jeunes. On ne pourra plus dire ’la caisse est vide’. »
Les substances psychoactives désignent tout produit naturel ou synthétique modifiant l’activité du système nerveux central et altérant la perception, l’humeur, la conscience ou le comportement, explique Imran Dhannoo.
Parmi les catégories les plus préoccupantes figurent les cathinones synthétiques, des stimulants artificiels dérivés de la plante Catha edulis qui imitent et démultiplient les effets des amphétamines, et les opioïdes synthétiques - comme le fentanyl ou ses dérivés - créés en laboratoire pour agir sur les mêmes récepteurs cérébraux que l’héroïne, mais avec une puissance parfois des dizaines de fois supérieure à la morphine. Il n’existe pas de traitement de substitution pour les cannabinoïdes et cathinones de synthèse : au niveau médical, les soignants ne peuvent traiter que les symptômes, c’est-à-dire psychose et convulsions.
Le FSL joue un rôle clé dans l’identification de ces substances. « C’est à partir des informations communiquées par la FSL que nous pouvons déterminer quels produits sont en circulation », précise Danny Philippe de l’ONG DRIP.
Opioïdes synthétiques
Substances produites pour reproduire les effets de la morphine ou de l’héroïne, avec un fort risque de dépendance et de surdose.
Nitazènes
Opioïdes synthétiques extrêmement puissants, parfois plusieurs centaines de fois plus forts que l’héroïne. Une dose infime peut provoquer une overdose.
Cathinones synthétiques
Famille de drogues de synthèse aux effets stimulants, proches d’une substance présente naturellement dans le khat.
Xylazine
Substance utilisée en médecine vétérinaire, parfois retrouvée dans des mélanges de drogues. Elle peut provoquer des pertes de connaissance, des lésions graves et compliquer la prise en charge médicale.
Cannabinoïdes synthétiques
Substances chimiques imitant les effets du cannabis, souvent plus puissantes et imprévisibles.
Polyconsommation
Consommation simultanée de plusieurs substances psychoactives, augmentant fortement les risques pour la santé.
Overdose
Intoxication grave liée à une consommation excessive de drogue, pouvant entraîner un arrêt respiratoire ou cardiaque.
Substance psychoactive
Produit qui agit sur le cerveau et modifie l’humeur, la perception ou le comportement.
NSP (nouvelles substances psychoactives)
Drogues de synthèse conçues pour reproduire les effets de substances connues (cannabis, ecstasy, héroïne…), tout en contournant la législation.
Molécule
Assemblage d’atomes constituant une substance chimique. Une modification minime peut en changer les effets.
Chromatographie
Technique de laboratoire permettant de séparer et d’identifier les composants d’un mélange.
Spectrométrie de masse
Méthode d’analyse permettant de déterminer la masse et la structure des molécules afin d’identifier une substance.
Signature chimique
Empreinte propre à une substance, utilisée pour l’identifier en laboratoire.
Résonance magnétique nucléaire (RMN)
Technique avancée permettant de déterminer la structure précise d’une molécule.
Darknet
Partie cachée d’internet utilisée pour des activités illégales, notamment la vente de drogues.