Situation qui perdure - Devises limitées : la pression monte sur les prix et les importations
Par
Leena Gooraya-Poligadoo
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Leena Gooraya-Poligadoo
La pénurie de devises à Maurice s’installe dans la durée et suscite des inquiétudes chez les opérateurs économiques comme chez les consommateurs. Entre dépendance aux importations, régulation monétaire et chocs externes, les tensions s’accumulent. Analyse des causes, des politiques en place et des pistes envisagées pour desserrer l’étau.
La rareté des devises sur le marché mauricien n’est pas un phénomène nouveau, mais elle semble aujourd’hui s’intensifier. Plusieurs acteurs économiques s’accordent à dire que cette situation trouve ses racines dans la structure même de l’économie du pays, fortement dépendante des importations. Un cambiste résume la situation. « La pénurie concerne principalement l’euro et le dollar, deux devises essentielles pour les transactions internationales », affirme-t-il.
Avec l’importation qui coûte de plus en plus cher, toutes les devises sont déjà injectées dans le paiement des importations. En d’autres termes, les réserves disponibles sont prioritairement mobilisées pour répondre aux besoins vitaux du pays, notamment l’achat de biens essentiels. « Cette pression laisse peu de marge pour d’autres usages. Les particuliers, notamment ceux qui souhaitent voyager, en font directement les frais. Ils peinent à obtenir les montants demandés. L’offre de devises ne parvient plus à satisfaire l’ensemble de la demande », fait-il ressortir.
Le constat est partagé par Ashok Sonah, président de l’Association of Mauritian Retailers (AMR), qui rappelle que le problème remonte à la pandémie de COVID-19 en 2020. Depuis, les difficultés d’accès aux devises, en particulier au dollar américain, persistent. « Même si on arrive à mettre la main dessus, ce n’est pas toujours la somme requise, ou bien on paie le dollar plus cher que le cours du marché. »
Les conséquences pour les entreprises sont multiples. D’abord, des perturbations dans le paiement des fournisseurs étrangers, ce qui entraîne des retards dans les commandes, voire des ruptures temporaires de produits. « Ensuite, une hausse des coûts d’approvisionnement, qui se répercute inévitablement sur les prix à la consommation », déplore-t-il.
Pour Alexandre Sanchini, CEO de Blue Ship Capital, la difficulté d’accès aux devises s’explique aussi par un cadre réglementaire.
« Techniquement, la difficulté est due à la Banque centrale qui restreint l’accès aux devises », indique-t-il. Mais, nuance-t-il, cette régulation répond à une nécessité. « Dans une économie importatrice comme celle de Maurice, il est crucial de préserver les réserves de change et de prioriser les usages essentiels. »
Face à cette pénurie, les politiques monétaires et commerciales jouent un rôle central. Elles visent à encadrer l’accès aux devises tout en tentant de corriger les déséquilibres structurels de l’économie. Mais leur efficacité reste limitée par des facteurs de fond. Alexandre Sanchini insiste sur un point clé : « La cause profonde de notre manque de devises est la structuration de notre économie. »
Pour lui, tant que Maurice restera fortement dépendante des importations de biens de consommation, d’alimentation et d’énergie, la pression sur les devises persistera. L’objectif, selon lui, serait de transformer progressivement l’économie mauricienne en un modèle capable de générer un excédent de balance commerciale. « Cela passerait notamment par le développement des exportations, qu’il s’agisse de services comme le tourisme ou les services financiers ou de biens issus de la pêche et de l’agriculture », affirme-t-il.
Cependant, ces efforts se heurtent à des réalités externes. Ashok Sonah met en avant l’impact des tensions géopolitiques, notamment la guerre au Moyen-Orient. Selon lui, ces événements pourraient affecter directement les flux touristiques, une source majeure de devises pour Maurice. « On entend déjà que les réservations et l’arrivée des touristes pour les prochains mois sont en baisse », observe-t-il.
Les inquiétudes vont au-delà du tourisme. « Les perturbations potentielles dans les chaînes d’approvisionnement, notamment en carburant, pourraient aggraver la situation. L’évocation d’un possible blocage du détroit d’Ormuz illustre les risques systémiques auxquels une économie insulaire est exposée », prévient-il.
Dans ce contexte, les commerçants se retrouvent en première ligne. Entre hausse des coûts, baisse de la consommation et pression sur la trésorerie, leur marge de manœuvre se réduit. « On se bat pour notre survie », affirme Ashok Sonah.
Les interventions de la Banque de Maurice sur le marché des changes
Face à ce constat, plusieurs pistes sont avancées pour améliorer la situation. Certaines relèvent de mesures à court terme, d’autres s’inscrivent dans une transformation plus profonde de l’économie. Du côté des autorités monétaires, Alexandre Sanchini estime que la Banque de Maurice joue déjà un rôle clé. « Elle parvient à réguler la circulation des devises sans que leur rareté devienne catastrophique, tout en pilotant les taux de change dans un environnement complexe. Cette gestion prudente vise à éviter une dégradation plus sévère de la situation », dit-il.
Mais pour les commerçants, des ajustements supplémentaires sont nécessaires. Ashok Sonah propose plusieurs mesures. Parmi elles, la révision de certains taxes et frais afin de contenir l’inflation et de protéger le pouvoir d’achat. Il plaide également pour une intervention accrue sur le marché des devises afin de stabiliser la roupie et sécuriser les importateurs dans leurs transactions. Au-delà des mesures immédiates, la question de l’autonomie économique revient avec insistance. « Le développement des énergies renouvelables, notamment à travers des fermes solaires et des incitations à l’équipement domestique, est présenté comme un levier pour réduire la dépendance aux importations énergétiques et donc la sortie de devises », soutient-il.
De même, dit-il, le renforcement de la production locale apparaît comme une priorité. « En améliorant la sécurité alimentaire et en réduisant le recours aux importations, Maurice pourrait atténuer la pression sur ses réserves en devises », fait-il ressortir. Il propose également des mesures de soutien aux entreprises, comme le report des échéances fiscales à court terme. « L’objectif serait de soulager la trésorerie des opérateurs économiques, particulièrement fragilisés dans le contexte actuel », suggère-t-il.