Silver Bank : un naufrage financier sous haute tension politique
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Le Premier ministre évoque une « conspiration institutionnelle » et des milliards siphonnés, tandis que les zones d’ombre persistent. Il cible l’ancien gouvernement qui aurait géré ce dossier « mafia style ».
La question parlementaire du député Raviraj Beechook, posée le mardi 7 avril au Premier ministre Navin Ramgoolam, a permis de lever un voile partiel sur l’affaire Silver Bank Limited. D’emblée, le chef du gouvernement a indiqué que les derniers comptes audités disponibles remontent à 2021. Depuis, la banque n’a soumis aucun compte audité pour 2022 et 2023. « Silver Bank n’a pas été en mesure de nommer un auditeur externe », a-t-il expliqué, en raison de « réticences des auditeurs face aux informations défavorables graves concernant Prateek Gupta dans l’affaire Trafigura ». Cette affaire concerne le géant du négoce Trafigura qui a été victime d’une fraude massive, estimée à plus d’USD 500 millions (Rs 23,5 milliards).
Le Premier ministre a également retracé les conditions d’octroi du permis bancaire et la prise de contrôle de BanyanTree Bank par les actionnaires de Silver Bank en 2021. Il a qualifié de « scandaleuse et suspecte » la décision d’autoriser une participation de 75 % à un actionnaire unique, en l’occurrence Ginni Gupta, l’épouse de Prateek Gupta, malgré l’absence d’expérience bancaire.
La situation de la banque s’est rapidement détériorée. Placée sous conservatorship en février 2024, Silver Bank n’a pas respecté les directives de la Banque de Maurice, notamment en matière de capitalisation et de restrictions de prêts. Malgré l’intérêt manifesté par des investisseurs potentiels, aucune reprise n’a abouti. Au 30 mars 2026, « la Banque de Maurice n’avait reçu aucune demande complète », notamment en ce qui concerne la preuve de l’origine des fonds. Le conseil d’administration de la banque centrale a alors décidé de mettre fin au régime de conservatorship et de nommer un Receiver.
L’un des éléments les plus marquants concerne les révélations d’un auditeur interne. Selon le Premier ministre, celui-ci a découvert « des prêts d’environ Rs 7,7 milliards accordés à des sociétés liées à Prateek Gupta », ainsi que des transferts de « Rs 18 millions » vers ce dernier ou ses entités.
Les dépôts des organismes publics constituent un autre point sensible. Un montant de Rs 3,55 milliards a été investi dans Silver Bank. Au 28 février 2026, il restait environ Rs 907 millions, dont Rs 523 millions provenant du Covid-19 Projects Development Fund et des montants détenus par des entités comme la National Insurance Co. Ltd ou le Sugar Insurance Fund Board. Selon Navin Ramgoolam, ces placements visaient à « créer artificiellement une amélioration trompeuse du bilan de la banque ». Il a évoqué des décisions « dictées par des interventions des plus hautes autorités », Le chef du gouvernement vise directement l’ex-ministre des Finances, Renganaden Padayachy.
Sur le plan judiciaire, une enquête est en cours. En janvier 2025, le conservateur a signalé « ce qui semblait être une conspiration visant à frauder Silver Bank ». L’affaire a été transmise à la Financial Crimes Commission. Deux suspects ont été arrêtés. Une demande de notice rouge auprès d’Interpol vise Prateek Gupta.
Les investigations ont mis en lumière des flux financiers massifs. « Un montant de Rs 7,9 milliards a été siphonné et transféré vers plusieurs entités dans différentes juridictions », a indiqué le Premier ministre. Les autorités ont saisi des dizaines de dossiers de prêts, recueilli des témoignages et engagé des procédures de coopération internationale avec plusieurs pays.
Le rapport du conservateur, remis à la Banque de Maurice, ne peut être rendu public pour des raisons légales. Le Premier ministre a néanmoins révélé qu’en mars 2024, les prêts non performants étaient estimés à Rs 8,1 milliards sur un portefeuille total de Rs 8,3 milliards. À ce jour, seulement Rs 209 millions ont été récupérées.
Le maintien du conservateur en poste a été justifié par des considérations pratiques. Selon le Premier ministre, remplacer celui-ci « en cours de processus aurait entraîné des retards supplémentaires et des implications financières additionnelles », alors même que des discussions étaient en cours avec un repreneur potentiel.
Navin Ramgoolam a dénoncé « un schéma clair de mauvaise gestion grave, mais aussi de fraude délibérée », tout en affirmant la volonté du gouvernement de protéger la réputation du centre financier mauricien.