Shweta Goburdhone : la promesse à son chiot
Par
Fernando Thomas
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Fernando Thomas
Face à la souffrance de son animal un soir, elle s’était juré qu’un jour, elle saurait quoi faire. Vingt ans plus tard, la fillette est devenue vétérinaire. Rencontre avec une passionnée qui soigne au cabinet comme sur la route.
Dans le coffre de sa voiture, il y a toujours de la nourriture et quelques médicaments de base. Pas pour elle, mais pour les animaux errants qu’elle pourrait croiser en rentrant le soir. Pas d’improvisation ici. C’est une organisation. Une façon d’habiter son métier à toute heure, sans que cela lui coûte.
Quand Shweta Goburdhone prend un animal dans les bras, quelque chose se produit. Le chat cesse de résister. Le chien cesse de trembler. Les gestes sont précis, mais jamais brusques. Il y a dans cette façon de faire, dans la pression des mains, dans le rythme, quelque chose qui ressemble à une conversation muette, et que l’animal semble comprendre.
Elle a 30 ans. Son cabinet vétérinaire, ouvert depuis avril à Phoenix, sent encore la peinture fraîche. Elle y reçoit des chats et des chiens pour des soins préventifs, des bilans, des suivis. En bref, la médecine du quotidien, celle qui évite les crises plutôt que de les gérer dans l’urgence. En consultation, elle a cette qualité rare : elle prend le temps que la situation demande, pas celui que le planning autorise. Les propriétaires qui s’effondrent quand le diagnostic est mauvais, elle sait les tenir sans pour autant s’effondrer avec eux.
La vocation remonte à loin, dit-elle. À Phoenix, où elle grandit, elle est l’enfant qui s’arrête pour observer un chien errant, qui rentre à la maison avec des questions auxquelles les adultes ne savent pas toujours répondre. « Dès l’âge de 6 ans, je savais que je voulais devenir vétérinaire, avec l’envie profonde de comprendre comment soigner et mieux prendre soin des animaux. »
Ce qui a solidifié cette vocation, c’est une nuit, à 12 ans. Son chiot fait une gastro-entérite. « Tous les vétérinaires étaient fermés. Face à sa souffrance, je me suis sentie totalement impuissante. Ce jour-là, je me suis promis qu’un jour, je saurais quoi faire. » Ce sentiment d’impuissance devient une promesse.
Après le Gaëtan Raynal State College, elle s’envole pour l’Universiti Putra Malaysia. Elle passera cinq ans et demi dans l’une des meilleures facultés vétérinaires d’Asie. Un départ important : rupture avec le confort familial, immersion dans un environnement exigeant et multiculturel, et par-dessus tout cela, le Covid qui s’installe en milieu de cursus et réorganise tout. Les stages cliniques tronqués, les protocoles sanitaires qui bouleversent les rotations, cette sensation d’apprendre un métier du vivant dans un monde qui s’était mis entre parenthèses. Une période qu’elle décrit comme « intense et atypique ».
Ce qu’elle retient de la Malaisie, c’est surtout l’étendue de ce que la médecine vétérinaire peut être quand on lui en donne les moyens. Elle travaille avec des éléphants, des tigres, des léopards. Des espèces qu’on n’approche pas de la même façon qu’un labrador anxieux en salle d’attente : il faut réapprendre les distances, les signaux, le rythme. Elle découvre des protocoles avancés, des spécialités que Maurice n’a pas encore. Ce décalage entre ce qui existe ailleurs et ce qui manque ici va devenir le moteur de tout ce qu’elle veut construire.
Entre les cours et les stages, il y a aussi les voyages. La Thaïlande, Singapour, l’Inde. Elle revient de chaque déplacement avec cette curiosité un peu plus aiguisée, cette aisance qu’ont les gens qui ont appris à être à leur place partout. Son grand rêve de voyageuse n’a pas encore été exaucé : elle n’a jamais vu l’Australie, ni les kangourous, ni les koalas. Elle en parle avec le sourire.
De retour à Maurice, elle ouvre son cabinet, lance ses vidéos. Sur Instagram et Facebook, elle publie des formats cours sur la santé animale : la prévention, l’alimentation, les erreurs fréquentes que font les propriétaires sans le savoir par manque d’information. Son approche plaît parce qu’elle ne juge pas et n’infantilise pas non plus. Elle vulgarise avec la même rigueur qu’en consultation, sans le ton professoral qui ferait fuir. « Cela me permet d’éduquer les gens, surtout les jeunes, sur le bien-être animal et les soins de base », dit-elle.
Il y a aussi tout ce qui ne se filme pas. Les campagnes de stérilisation menées avec des ONG à travers l’île. Les animaux errants capturés sur le bord de la route, stérilisés, relâchés, à ses frais, discrètement, sans communiqué. Les communautés éloignées des centres vétérinaires qu’elle rejoint pour des actions ponctuelles. C’est une pratique régulière, presque domestique dans sa constance.
On pourrait croire qu’avec le temps, les années de clinique, les diagnostics difficiles, les propriétaires qui pleurent, elle aurait fini par mettre de la distance. Elle dit le contraire. « Aujourd’hui encore, je ressens la même émotion lorsque j’aide un animal ou que je constate une amélioration après un traitement. Cette passion fait partie intégrante de moi. »
En dehors du cabinet, elle joue au volleyball, voyage quand elle peut, partage des repas en famille avec son époux. Sur ses bras, quelques tatouages discrets, des traces d’encre qui n’appellent pas les commentaires mais qu’on remarque, comme on remarque tout chez quelqu’un qui assume ses choix sans les exhiber.
Ce qu’elle voudrait pour la suite ? Une clinique vétérinaire moderne à Maurice, pluridisciplinaire, avec des spécialistes internationaux réunis dans un seul établissement. Un lieu qui n’obligerait plus personne à aller soigner son animal ailleurs. Le projet est encore une idée, mais elle en parle avec la même certitude tranquille qu’à 6 ans, quand elle savait déjà ce qu’elle voulait faire.
En attendant, elle soigne. Et dans le coffre de sa voiture, il y a toujours de quoi recommencer.