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Shamela Rungiah : les chemins d’une vie ailleurs

Par Ajagen Koomalen Rungen 
Publié le: 26 July 2026 à 14:00
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Entre randonnées, peinture et nouvelles rencontres, elle profite d’un quotidien riche en activités.

De Maurice à l’Angleterre, puis à l’Espagne, Shamela Rungiah raconte un parcours fait de départs, d’adaptations et de nouvelles attaches, sans jamais perdre le lien avec son île natale.

Les drapeaux rouges et jaunes flottent encore aux balcons. Dans les cafés, les conversations reviennent inlassablement sur le dernier sacre de la Roja. Shamela Savini Rungiah aurait aimé vivre cette ferveur populaire au cœur de son village espagnol. Ironie du calendrier, elle se trouvait en Angleterre lorsque l’Espagne a remporté son titre de champion du monde. 

Un détail presque anecdotique, mais qui résume à lui seul son parcours : née à Maurice, façonnée par près de trente années passées au Royaume-Uni, elle construit aujourd’hui une nouvelle vie sous le soleil espagnol. Trois pays, trois chapitres d’une même existence, sans qu’aucun efface les précédents. « Si vous m’aviez posé la question il y a dix ans, je vous aurais répondu l’Angleterre. Aujourd’hui, je suis heureuse pour l’Espagne », confie-t-elle, interrogée sur l’équipe qu’elle soutenait lors du Mondial.

Cette phrase dit davantage qu’une préférence sportive. Elle raconte le déplacement presque imperceptible d’un sentiment d’appartenance. Sans bruit, au fil des années, un pays est venu s’ajouter aux autres. 

Lorsqu’elle quitte Maurice en 1993 pour poursuivre ses études universitaires, elle n’imagine pas que ce départ marquera le début d’une vie entière loin de son île natale. Comme beaucoup de jeunes Mauriciens de cette génération, elle part avec l’envie d’étudier, de découvrir le monde et de saisir les opportunités qui se présentent. Rien n’est écrit d’avance. Pourtant, les circonstances la conduisent en Angleterre, où elle s’installe durablement.

Son goût pour les voyages ne naît d’ailleurs pas au hasard. Avant même son départ, son premier emploi après ses études secondaires est chez White Sand Travel, une agence de voyages du groupe IBL. Une première immersion dans un univers qui nourrit déjà sa curiosité pour les cultures et les horizons lointains. « C’est ce travail qui m’a donné envie de voir le monde et de découvrir d’autres cultures. »

Le Royaume-Uni devient rapidement bien plus qu’un pays d’accueil. C’est là qu’elle débute sa carrière, rencontre celui qui partagera sa vie, Joe, et construit son foyer. Les années passent presque sans qu’elle s’en aperçoive. Trente ans. Une vie entière. L’Angleterre cesse progressivement d’être une destination pour devenir un quotidien, avec ses habitudes, ses amis et ses repères.

Naturellement, elle adopte aussi certaines passions du pays. Parmi elles, le football occupe une place particulière. Son équipe est longtemps celle de l’Angleterre. Non par choix idéologique, mais parce que soutenir une sélection nationale, c’est aussi partager les émotions collectives du pays dans lequel on vit.

Un nouveau depart sous le soleil espagnol

Puis survient un nouveau tournant. À une période où beaucoup songent à ralentir le rythme ou à préparer leur retraite, Shamela et Joe prennent une décision que peu osent encore prendre : recommencer ailleurs.

Depuis longtemps, Joe rêve de vivre dans un pays baigné de soleil. Le couple sillonne plusieurs régions d’Europe avant de trouver en Espagne ce qu’il recherchait : un climat plus doux, une qualité de vie différente et un environnement dans lequel ils se projettent. 

Le changement est important. Quitter un pays où l’on a vécu près de trente ans, c’est accepter de perdre certains repères pour en construire de nouveaux. Les premiers mois sont marqués par la distance et l’absence. « Au début, les enfants et la famille me manquaient beaucoup. »

Très vite pourtant, cette nostalgie laisse place à une autre perspective. « Nous nous sommes dit que cette nouvelle vie permettrait aussi à notre famille de venir nous rendre visite et de passer des vacances avec nous. »

L’accueil chaleureux des Espagnols facilite cette transition. « Ils nous ont accueillis à bras ouverts. Nous avons rapidement senti que nous pouvions construire notre vie ici. »

Seule la chaleur estivale continue parfois de surprendre cette Mauricienne qui pensait pourtant connaître les climats tropicaux. « En été, il fait vraiment très chaud. Il faut apprendre à vivre avec cette chaleur. »

Le reste vient naturellement. Des voisins deviennent des amis. Des Espagnols, des Britanniques, des Néerlandais rejoignent peu à peu leur cercle de connaissances. La retraite qu’ils imaginaient paisible se transforme en une vie étonnamment active : peinture ; couture ; jardinage ; tai-chi ; walking football ; randonnées ; longues marches sur la plage. « Nous sommes plus occupés ici qu’en Angleterre. Il y a toujours quelque chose à faire, une activité, une rencontre ou une découverte. » 

Cette nouvelle vie change aussi son regard sur le pays qui l’accueille. Elle découvre peu à peu une culture où le football dépasse largement le cadre sportif. Il raconte une identité, une histoire, une fierté collective. Depuis plusieurs années déjà, elle suit le Real Madrid, qu’elle apprécie depuis les grandes années de Zinédine Zidane, Raúl ou Ronaldo. Aujourd’hui, elle regarde évoluer Jude Bellingham avec le même enthousiasme. La Roja, elle aussi, est entrée dans son quotidien. « Depuis que nous sommes installés ici, je comprends davantage ce que représente le football pour les Espagnols. Ils portent leur équipe avec beaucoup de fierté. Les joueurs donnent le sentiment de jouer aussi pour leur peuple. »

Maurice dans le cœur

Pourtant, derrière cette nouvelle vie, Maurice n’est jamais loin. Lorsqu’elle parle de son île natale, ce ne sont pas les lagons qui surgissent en premier. Ce sont les visages. Sa grand-mère Mati. Les familles Rungiah et Chengan. Les mariages qu’elle essaie de ne jamais manquer. Cette vie culturelle et spirituelle qui, selon elle, fait partie intégrante de l’identité mauricienne. « La vie culturelle de Maurice me manque beaucoup : les fêtes, les kovils, les prières… toute cette ambiance spirituelle et culturelle. »

Chaque retour sur l’île est une manière de retrouver cette part d’elle-même que les années passées à l’étranger n’ont jamais effacée. Elle sourit aussi en racontant l’image que les Espagnols se font de Maurice. Pour eux, l’île évoque immédiatement les plages, le climat, la diversité culturelle et l’accueil chaleureux de sa population. Elle aime corriger quelques clichés, raconter son pays, partager son histoire. « Quand on vit loin de Maurice, on devient naturellement un ambassadeur de son pays. On partage notre culture, nos souvenirs et nos valeurs avec les autres. »

Dans quelques semaines, elle espère peut-être assister au concert de Shakira à Madrid. La chanteuse colombienne fait partie de celles qu’elle admire. « ‘Women Don’t Cry Anymore’ parle d’une femme qui avance et qui se reconstruit. C’est un message que j’aime beaucoup. » Une phrase qui résonne presque comme un écho à son propre parcours.

Son histoire n’est finalement ni tout à fait anglaise, ni complètement espagnole. Elle est celle d’une Mauricienne qui a découvert qu’on pouvait changer plusieurs fois de pays sans jamais renoncer à ses racines. Au bout de plus de trente ans d’expatriation, elle a changé de continent, de langue et d’horizon. Mais certaines attaches résistent au temps comme à la distance. « Quand on vit loin de Maurice, on garde toujours une partie de notre île en soi. »

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