Shameem Oozeerally : celui qui a raté son destin (et en a écrit un meilleur)
Par
Waren Marie
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Waren Marie
Ébranlé par ses résultats de HSC en 2003, Shameem Oozeerally a su se réinventer. Vingt-deux ans plus tard, il décroche l’Habilitation à diriger des recherches, grade suprême du système français. Ce Mauricien prouve qu’un revers peut être le prélude d’un destin bien meilleur.
France, 2025. Face à un jury international réuni à l’Université de Tours, Shameem Oozeerally, 40 ans, présente son Habilitation à diriger des recherches (HDR), le grade universitaire le plus élevé du système français. Dans l’assistance, des professeurs venus de France, de La Réunion, de Maurice. Le chercheur en linguistique soutient avec brio. À la fin, les félicitations fusent. Son nom rejoint celui des plus grands chercheurs francophones.
Vingt-deux ans plus tôt, ce même homme, alors élève au Collège Royal de Port-Louis, découvrait ses résultats de Higher School Certificiate (HSC). Le choc. Puis le doute. Puis cette certitude glaciale que tout était fini.
Entre ces deux moments : une chute, une réinvention, une responsabilité assumée jusqu’au bout. L’histoire d’un natif d’Amaury qui a refusé que son destin s’écrive à 18 ans.
Pour comprendre la chute, il faut d’abord comprendre d’où l’on tombe. Les deux parents de Shameem Oozeerally sont enseignants d’Urdu. À la maison, le régime est strict : devoirs, discipline, rigueur. Mais dehors, sous l’arbre de l’école primaire où il retrouve ses camarades, il y a aussi de l’insouciance, des rires, des discussions interminables.
« Ce furent des années très belles, malgré les pressions », se souvient-il aujourd’hui. Il voulait « devenir quelqu’un ». Médecin, peut-être. Ingénieur, pourquoi pas. Chercheur en linguistique ? Il n’y aurait jamais pensé. Ce qui lui fait dire, avec recul : « Il ne faut pas enlever l’enfance à l’enfant. Les trajectoires se construisent parfois bien plus tard. »
La sienne se construit d’abord selon le script habituel : élève studieux, le College Royal de Port-Louis. Filière scientifique, évidemment. Chimie, biologie, mathématiques. Le chemin classique vers la réussite sociale. « Je me suis rendu compte que je n’avais jamais été profondément animé par les matières scientifiques. J’étais surtout porté par les ambitions parentales, me laissant glisser dans un destin qui semblait déjà écrit. »
Et puis vient 2003. Il s’en souvient « comme si c’était hier ». Ce matin-là, quand il découvre ses résultats du HSC, le choc est immédiat. Il n’a échoué aucune matière. Mais la prestation est si faible qu’il ne se voit pas continuer ainsi. « Le choc a été brutal. Très vite, il s’est transformé en doute, puis en une inquiétude profonde face aux portes qui semblaient se refermer. »
À 18 ans, on a souvent l’impression que tout se joue en un instant. Il n’y échappe pas. Mais ce qui le marque le plus, c’est « le sentiment d’avoir trahi. Trahi mes parents, les attentes de mon entourage, celles de mon collège ». Trahi ce qu’il était censé devenir.
Alors, il prend une décision radicale. le HSC en huit mois, mais dans une filière totalement différente : les langues contre les sciences. « Au départ, c’était presque une mesure de survie, une façon de ‘teign dife’ pour limiter la casse », explique-t-il aujourd’hui.
Mais très vite, quelque chose se produit. Une révélation. « J’avais toujours eu d’excellents résultats en langues, sans jamais envisager cela comme une voie possible. En huit mois, j’ai découvert que les langues et la littérature ouvraient de véritables espaces de réflexion. »
Trois enseignantes marquent ce passage : Madame Tse, Madame Gunga, Madame Groodoyal. Elles donnent de leur temps, accompagnent ce jeune homme en pleine métamorphose. Et surtout, elles lui font découvrir une vérité essentielle : « Aucune connaissance ne se perd. Ce que j’avais appris en sciences m’a servi plus tard, jusqu’au doctorat, dans ma manière de penser, de structurer et de questionner le savoir. »
Reste à annoncer aux parents qu’on ne sera pas médecin mais qu’on va étudier le français et le créole. Comment cela s’est-il fait ? « Assez difficilement, pour être honnête », reconnaît Shameem Oozeerally avec un sourire en coin. « Pour moi, c’était une renaissance, une belle occasion de réinvention. Mais pour eux, il y avait une réelle déception. »
Avec le temps, cependant, ses parents se rendent progressivement compte qu’il est nécessaire de laisser à leur fils l’espace pour évoluer. « C’est peut-être un message important pour les parents en général. Être à l’écoute de son enfant, l’accompagner dans ce qui fait sens pour lui ou pour elle, le ou la guider dans ce qu’il ou elle veut faire. La réussite demande un minimum de motivation, et un peu de passion. »
Le HSC est repassé, cette fois avec succès. L’Université de Maurice (UoM) s’ouvre à lui. Licence, maîtrise, puis doctorat obtenu en 2015 grâce à une bourse. Son directeur de thèse : Arnaud Carpooran, figure tutélaire de la linguistique mauricienne, qui sera présent à chaque étape cruciale de son parcours.
« L’UoM est mon alma mater, le lieu où j’ai beaucoup appris, tant sur le plan intellectuel que personnel », dit-il avec émotion. Il se souvient des discussions sous le grand arbre proche de la bibliothèque, des débats passionnés avec ses camarades, de cette effervescence intellectuelle qui forge les chercheurs.
D’ailleurs, Shameem Oozeerally ne s’arrête jamais vraiment. « L’obtention du doctorat en 2015 n’était pas une fin en soi, mais une responsabilité : celle de contribuer à la connaissance et de continuer à faire honneur au titre. » Cette idée de responsabilité s’enracine dans sa foi musulmane. Il cite souvent un verset du Coran qu’il aime particulièrement et qu’il a même placé en ouverture de sa note de synthèse pour son HDR : « Do not follow what you have no sure knowledge of. Indeed, all will be called to account for their hearing, sight, and intellect. » (Coran, 17:36)
« Cette responsabilité d’aller vers la connaissance, non pas seulement religieuse mais académique ou dans n’importe quelle direction, là où elle nous emporte, devient une question éthique », souligne-t-il.
En 2025, vingt-deux ans après l’échec fondateur du HSC, Shameem Oozeerally obtient l’HDR. Une distinction rare, qui atteste de la capacité d’un chercheur à diriger des travaux de manière autonome et à encadrer de jeunes doctorants. Comment expliquerait-il l’HDR à un enfant d’Amaury ? Shameem Oozeerally a trouvé une métaphore simple : « Je dirais ceci : après l’école, après l’université et après le doctorat, il existe un dernier ‘niveau’ où l’on montre que l’on est capable d’aider les autres à apprendre, à chercher et à grandir à leur tour. L’HDR, c’est un peu comme devenir guide de montagne : on ne grimpe plus seulement pour soi, mais pour accompagner les autres, en sécurité, dans des chemins parfois complexes. »
La soutenance à Tours a été un moment intense. Non pas parce qu’il s’agissait d’imposer son expertise face à un jury intimidant, mais au contraire parce que cela a été « un partage, un dialogue ». Le jury, composé de sommités internationales en linguistique, a fait preuve de bienveillance. « J’ai une profonde gratitude pour chaque membre qui a contribué à rendre la soutenance aussi agréable que riche. »
Il cite les professeurs Didier de Robillard et Isabelle Pierozak, qui étaient aussi ses garants ; Mylène Lebon-Eyquem, la présidente du jury ; Valentin Feussi et Ali Becetti. Et parmi tous ces grands noms, il y avait Arnaud Carpooran, à ses côtés depuis 2005.
Le nom de Shameem Oozeerally est désormais gravé au Doctoral Hall of Fame de l’UoM. Aux côtés d’éminents chercheurs comme la professeure Mohee, Commissaire de la Higher Education Commission. « Un véritable honneur et une forme de reconnaissance symbolique profonde », dit-il avec une humilité sincère.
Avec un tel palmarès, pourquoi rester à Maurice ? Les portes des universités européennes lui sont désormais ouvertes. La réponse tient en une phrase, simple, comme une évidence : « Mo enn zanfan Amaury, enn zanfan mo pei. »
Ce choix n’est pas qu’un attachement affectif. Il est aussi intellectuel. « Je suis nourri de cette terre, de cet air d’une île que je porte en moi. Y rester, ce n’est pas seulement une question d’amour ou de devoir, mais d’enracinement. » Un ancrage qui irrigue directement sa manière de penser la recherche.
Dans sa note de synthèse pour l’HDR, il formule clairement cette conviction : Maurice n’est pas un simple terrain d’application pour des théories conçues ailleurs. « C’est un lieu fertile, qui mérite qu’on s’y arrête pour produire de la connaissance. » Une île où le plurilinguisme, les héritages culturels imbriqués et les réalités sociales contrastées constituent, selon lui, une richesse scientifique encore sous-exploitée. « Cette capacité à puiser dans des sources diverses peut devenir une force importante » dans une économie mondialisée du savoir.
Penser la recherche depuis Maurice, et non à sa place : c’est le fil conducteur de son travail. Une recherche située, qui ne se contente pas d’importer des modèles, mais qui ose formuler ses propres questions. « L’importation des connaissances a ses limites ; elles doivent aussi être produites, questionnées et situées. Ce n’est pas du nombrilisme insulaire », insiste-t-il. Il y voit une nécessité scientifique.
Encore faut-il que cette recherche ne reste pas confinée à l’université. Pour Shameem Oozeerally, son sens se mesure aussi à son impact. Former des enseignants à une posture de recherche, produire du savoir en créole, outiller les salles de classe : autant de manières de faire circuler la connaissance hors des cercles académiques. « La recherche ne se limite pas à produire des savoirs. Elle façonne des manières de penser, d’agir et de questioner le monde. »
Les contraintes existent, il ne les nie pas. Mais avec l’HDR en poche, sa priorité est désormais claire : accompagner de jeunes doctorants mauriciens, les aider à construire leur propre voix scientifique, sans les enfermer dans des moules. « Leur rappeler surtout qu’ils ont le droit de penser autrement. »
À 40 ans, Shameem Oozeerally a un CV impressionnant : publications, projets internationaux, reconnaissance académique. Mais quel est son quotidien réel ? Est-il un travailleur acharné sacrifiant tout sur l’autel de la recherche ?
« Je ne parlerais pas d’acharnement, non », répond-il en riant. « Au contraire, je pense qu’il est important, dans la mesure du possible, d’établir un équilibre, de savoir dire non quand il le faut, de tracer des frontières. » Il essaie de faire du sport régulièrement, il aime cuisiner, surtout la pâtisserie, et jouer à la console.
Son bureau ? « Dans mon sac à dos », dit-il avec un sourire complice. Un café, un avion, un coin aménagé à la maison : le chercheur contemporain travaille partout et nulle part. « Nous avons parfois les meilleures idées dans des lieux les plus inattendus, comme sous la douche. Par conséquent, il faut toujours être prêt à enregistrer ces informations. »
Mais derrière cette apparente légèreté, il y a une discipline de fer. « C’est une question de discipline et surtout de responsabilité : envers soi, envers les autres, envers sa discipline, envers son titre de Docteur. » Il a aussi le soutien indéfectible de sa famille. « Une épouse qui comprend cet élan », confie-t-il avec reconnaissance.
Il y a une question qui revient souvent dans les conversations avec Shameem Oozeerally : pourquoi est-il presque
« nécessaire » de tomber au moins une fois pour réussir une grande carrière à Maurice ? Sa réponse fuse, avec un sourire : « Why do we fall sir? So that we can learn to pick ourselves up. » Alfred Pennyworth, le majordome de Batman. Une référence pop culture qui dit tout.
« Je pense que c’est aussi simple que cela. Tomber, dans toute la splendeur de l’inconfort que cela nous procure, nous permet de nous relever en étant différents à chaque fois, puisque chaque moment est un moment d’apprentissage : on se réinvente, on ose regarder là où on ne l’aurait pas fait, on devient autre tout en étant soi. » La chute devient alors rite de passage nécessaire.
« Cela nous permet aussi peut-être d’affronter les particularités de la vie, où la justice naturelle n’est parfois que relative, où la méritocratie n’est pas nécessairement ce que l’on comprend. » Il cite ici Bourdieu, le sociologue français qui a démontré que la méritocratie est souvent « une illusion qui légitime le statut des dominants ». Tomber permet ainsi, selon lui, de forger le caractère, « pas uniquement en fonction d’un projet de carrière, mais dans la vie tout court ».
S’il fallait résumer son parcours en trois mots, Shameem Oozeerally n’hésite pas : « Chute. Réinvention. Responsabilité. » Trois mots qui racontent bien plus qu’un CV.
En 2003, au Royal College de Port-Louis, un adolescent de 18 ans croyait que son avenir venait de se refermer avec ses résultats du HSC. En 2025, à Tours, ce même homme obtenait le grade universitaire le plus élevé du système français. Entre les deux, il n’y a ni miracle ni raccourci. Il y a un choix : celui de ne pas laisser un échec décider à sa place.
Aujourd’hui, Shameem Oozeerally ne parle plus de réussite individuelle. Il parle de transmission, d’ancrage, de responsabilité. Ce natif d’Amaury n’a peut-être pas suivi le destin qu’on attendait de lui. Mais il en a construit un autre : plus exigeant et surtout profondément sien.
« On parle souvent du français comme de la langue du succès et du créole comme de la langue de la rue. Pour vous, laquelle des deux raconte le mieux qui vous êtes vraiment ? » Notre question le fait sourire. C’est précisément à cette interrogation qu’il consacre un nombre important de pages dans sa note de synthèse pour l’HDR.
Mais Shameem Oozeerally refuse de choisir entre le français et le créole. Pour lui, ce serait mutiler une partie de lui-même. « C’est l’ensemble des expériences vécues dans ce plurilinguisme qui me racontent le mieux. » Il parle, à des degrés divers, l’anglais, le français, le créole, le bhojpouri et l’ourdou. Chaque langue ouvre un monde de connaissance différent, active une manière de penser spécifique.
« Je parle, dans ma note de synthèse, de l’appartenance à plusieurs mondes de connaissance, ce qui n’est pas déconnecté d’une identité plurielle, plurilingue », explique-t-il. Cette idée traverse toute sa recherche : et si le plurilinguisme mauricien, au lieu d’être perçu comme un handicap ou un problème à résoudre, était en réalité une force stratégique unique ?
Peut-on réellement faire de la recherche à Maurice, souvent perçue comme le parent pauvre de l’enseignement supérieur ? Shameem Oozeerally refuse les réponses simplistes. « Durant ces dernières années, je pense que la situation a évolué. » Il cite la Higher Education Commission et le Mauritius Research and Innovation Council, qui offrent aujourd’hui plusieurs dispositifs de financement. Au Mauritius Institute of Education, où il enseigne, la Research Unit dispose de fonds dédiés, un « atout majeur ».
Son parcours en témoigne. Il mène notamment deux projets sur l’expression scientifique en kreol morisien, visant à produire du matériel en biologie et en mathématiques dans la langue la plus parlée du pays. Il collabore au Diksioner Morisien avec Arnaud Carpooran, participe au projet EVAL-PROF-OI avec le professeur Christian Ollivier, contribue aux manuels de français pour les grades 5 et 6 sous la direction de la Dr E. Kee Mew Wan Khin, et a créé la plateforme Global Storybooks Mauritius, qui propose des histoires traduites en créole et est largement utilisée par les stagiaires. « La recherche peut avoir un impact direct et immédiat », souligne-t-il.
Mais les opportunités ne suffisent pas. Shameem s’interroge sur les conditions de travail, la reconnaissance de la recherche, le type de projets financés et la conciliation entre liberté académique et performance. Malgré ces défis, il reste optimiste : « Il s’agit de saisir les occasions et de valoriser les réseaux scientifiques. »