Shaheen Abdul Carrim, Regulator and AML/CFT Consultant : «Un retour sur la liste grise du GAFI est réel»

Par Fabrice Laretif
Publié le: 7 février 2026 à 06:27
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Shaheen Abdul Carrim

Entre réformes réglementaires et pratiques contestées, la gouvernance d’entreprise à Maurice progresse de manière inégale selon Shaheen Abdul Carrim. Transparence, indépendance institutionnelle et effectivité des sanctions restent au cœur des interrogations des acteurs publics.

La gouvernance d’entreprise est régulièrement critiquée, tant au niveau institutionnel que gouvernemental. Avec le recul des dix dernières années, peut-on réellement parler de progrès ou s’agit-il surtout d’ajustements de façade ?
Avec le recul des dix dernières années, la gouvernance d’entreprise à Maurice a connu des avancées réelles, mais inégales. Sur le plan réglementaire, des progrès ont été enregistrés : renforcement des cadres de conformité, exigences accrues en matière de lutte contre le blanchiment, codes de gouvernance révisés et rôle plus affirmé des régulateurs. 

Toutefois, ces évolutions restent souvent perçues comme formelles, car leur application demeure parfois sélective ou pas suffisamment rigoureuse. Les réformes ne doivent pas être uniquement conçues pour répondre à des pressions externes (GAFI ou ESAAMLG) mais pour réellement transformer en profondeur les pratiques de gouvernance.

Au niveau institutionnel et gouvernemental, la principale faiblesse réside dans l’écart entre les textes et la pratique. La concentration des pouvoirs, les conflits d’intérêts potentiels et la politisation de certaines nominations fragilisent la crédibilité des mécanismes de gouvernance. Cela alimente l’impression d’ajustements de façade plutôt que de réformes structurelles.

Plus de transparence est donc indispensable. Elle doit aller au-delà de la simple publication d’informations et se traduire par une véritable reddition de comptes, une indépendance renforcée des conseils d’administration et des régulateurs, ainsi qu’une culture de sanctions effectives. Sans cela, la confiance des investisseurs et du public restera fragile, malgré des cadres théoriquement solides.

Le secteur financier mauricien est de nouveau sous les projecteurs, notamment à travers des affaires de blanchiment d’argent impliquant des hommes d’affaires étrangers, de Madagascar ou encore du Venezuela. Ces scandales révèlent-ils des failles structurelles dans notre système de gouvernance ?
Ces affaires révèlent non seulement des défaillances dans l’application des normes de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (AML/CFT), mais aussi des lacunes dans la supervision, l’audit interne et la transparence des opérations. Elles révèlent notamment des insuffisances dans la vigilance sur certaines clientèles à haut risque et une application parfois inégale des obligations de due diligence. Il ne doit y avoir aucune exception dans l’application des exigences KYC, quel que soit le profil ou l’origine des clients. 

Il est également crucial d’éviter à tout prix les structures opaques qui empêchent l’identification claire des « ultimate beneficial owners ». Si le cadre réglementaire existe, l’enjeu demeure son application effective, l’indépendance de la supervision et des sanctions réellement dissuasives, afin de préserver la crédibilité et la réputation internationale de Maurice.

Le pays sera évalué en 2027 par l’ESAAMLG, avec le risque d’un retour sur la liste grise du GAFI. À quel point ce scénario est-il crédible et quelles seraient les conséquences concrètes pour la réputation et la compétitivité du centre financier mauricien ?
Le risque d’un retour de Maurice sur la liste grise du GAFI lors de l’évaluation de l’ESAAMLG en 2027 est réel, mais pas inévitable. Des progrès notables ont été réalisés depuis la sortie de la liste grise en 2021, notamment sur le cadre législatif et institutionnel. Toutefois, les faiblesses persistent au niveau de l’effectivité : qualité des enquêtes financières, poursuites pour blanchiment, confiscation des avoirs et supervision de certains secteurs non financiers. L’évaluation de 2027 examinera non seulement la conformité aux normes, mais l’efficacité opérationnelle, c’est-à-dire comment les systèmes fonctionnent dans la pratique.

Un retour sur la liste grise aurait des conséquences immédiates et concrètes. Sur le plan réputationnel, cela fragiliserait la crédibilité durement reconstruite du centre financier mauricien. Sur le plan économique, cela se traduirait par un renchérissement des transactions internationales et un renforcement des diligences des banques correspondantes.

Maurice subirait également une perte d’attractivité pour les investisseurs étrangers et, à terme, un affaiblissement de sa compétitivité régionale. La clé réside donc dans l’effectivité et la cohérence de la mise en œuvre, au-delà des textes.

La démission de figures clés, comme le Dr Rama Sithanen à la Banque de Maurice ou Kishore Beegoo à Airport Holdings Ltd l’année dernière, interroge. Que faut-il retenir de ces départs en termes de gouvernance, d’indépendance des institutions et de responsabilité ?
Ces démissions sont révélatrices de tensions structurelles persistantes entre gouvernance formelle et indépendance réelle des institutions. Le Dr Sithanen est parti en invoquant des pressions politiques sur la politique monétaire indépendante. Monsieur Beegoo a quitté ses fonctions après des audits révélant des contrats irréguliers, soulignant un comité d’administration largement dominé par des nominations partisanes.

Ainsi, on peut se questionner sur la marge d’autonomie, les interférences politiques, la clarté des rôles et le respect des contre-pouvoirs. Elles traduisent aussi une responsabilité partagée : celle des conseils d’administration, de l’actionnaire public et du cadre réglementaire. À terme, ces départs fragilisent la crédibilité institutionnelle et alimentent la perception d’une gouvernance instable. 

Le principal enseignement est l’urgence de renforcer les mécanismes protégeant l’indépendance et la transparence des processus décisionnels. Il est également crucial d’assurer l’obligation de rendre des comptes, non seulement sur le papier, mais dans la pratique quotidienne. 

Le ministère des Services financiers a publié en 2025 un plan stratégique pour le secteur. Selon vous, ce plan répond-il réellement aux défis de gouvernance et de conformité internationale, ou faudra-t-il aller plus loin pour restaurer la confiance ?
Le plan stratégique 2025 du ministère des Services financiers est un pas positif, en ce qu’il formalise des priorités claires en matière de gouvernance et de conformité internationale. Il met l’accent sur le renforcement des cadres réglementaires, la transparence et la surveillance des acteurs financiers. Il fait aussi ressortir la volonté de moderniser la régulation, stimuler l’innovation (incluant fintech et digitalisation) et améliorer l’attractivité internationale. Des réformes ciblées visent à raccourcir les délais d’approbation, intégrer des technologies comme l’e-KYC et repositionner Maurice dans les classements internationaux.

Cependant, face à des exigences internationales toujours plus strictes, ce plan reste essentiellement déclaratif et devra s’accompagner de mesures concrètes : audits indépendants, sanctions effectives, formation continue et digitalisation des contrôles. Pour restaurer pleinement la confiance des investisseurs et partenaires internationaux, il faudra aller au-delà des simples intentions. Il s’agira de démontrer concrètement une application rigoureuse, cohérente et durable des normes de gouvernance et de conformité.
 

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