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Shafick Osman, géopoliticien et observateur politique : «Un signe de la fin d'un cycle au MMM»

Par Patrick Hilbert
Publié le: 21 mars 2026 à 16:30
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Shafick Osman

La crise qui secoue le MMM ne surprend guère Shafick Osman, docteur en géopolitique, qui y voit « la suite logique des choses ». Mais l’opposition frontale entre Paul Bérenger, qui a démissionné du poste de Premier ministre adjoint, et la majorité de ses troupes marque « la fin d’un cycle ». Entre possible démission du leader du MMM, recomposition interne et affaiblissement du gouvernement, cette séquence pourrait constituer « l’un des actes politiques les plus importants de ces dernières décennies ». Le départ de Paul Bérenger affaibli considérablement le gouvernement, estime-t-il.

Ce que ce qui s’est passé cette semaine au MMM vous étonne-t-il ? 
Non, pas vraiment ! Cela fait un moment que Paul Bérenger parle d'insatisfaction, de mécontentement, de départ etc. Mais ce qui est différent cette fois-ci, c'est que la majorité des membres du comité central (CC) et des membres de l'Assemblée nationale est contre le départ du MMM du gouvernement, et cette décision prend à contre-pied de plein fouet, le leader dit historique du MMM, Paul Bérenger.

Quelle suite après l’annonce de Paul Bérenger de démissionner de son poste de PM adjoint vendredi ?
On saura plus lundi après-midi après la réunion du bureau politique (BP) mauve. Si Paul Bérenger décide de démissionner comme leader du parti, ce sera un acte historique de première importance, peut-être même l'acte politique le plus important de ces dernières années, voire de ces dernières décennies. Le MMM de Paul Bérenger a façonné l'histoire politique du pays depuis plus de 50 ans maintenant. S'il décide de démissionner comme membre du MMM - chose évoquée cette semaine - ce sera encore plus immense car jamais un leader d'un important parti politique mauricien a démissionné car il se trouve en minorité ! Et si jamais, il va créer un autre parti politique, ce sera une première également sur la scène politique locale.

Il a également indiqué qu’il annoncera sa décision concernant sa présence au MMM et au Parlement dans les prochains jours ?
Oui, c'est ce que je vous disais, s'il quitte le MMM, ce sera peut-être l'acte politique le plus important de ces dernières décennies, et si jamais il reste membre du MMM mais décide d'abandonner le leadership, ce sera aussi une action qui aura un poids significatif sur le plan politique. Et il faudrait alors se demander qui prendra le relais, mais je ne vois pas ce scénario possible mais sait-on jamais.

Aurait-on pu croire que son leader Paul Bérenger allait devoir faire face à un désaccord de la grande majorité des parlementaires du MMM, y compris les plus fidèles des fidèles que sont Rajesh Bhagwan et Reza Uteem, face à la proposition de quitter le gouvernement ?
C'est très surprenant quand on voit un Rajesh Bhagwan dire qu'il ne suivra pas Paul Bérenger cette fois-ci ! Je suis aussi étonné de la position de Deven Nagalingum (que Paul Bérenger chérissait tant au no 19) et de Fawzi Allymun, par exemple, mais vous m'excuserez car je ne pourrai parler de Reza Uteem, mon beau-frère. C'est un signe de la fin d'un cycle, la fin d'une épopée au MMM. Et le MMM de demain ne ressemblera absolument pas au MMM qu'on a connu depuis les années 80 ou 90, et ici, je fais abstraction des années 70.

Le MMM est-il aujourd’hui au bord d’une fracture interne irréversible ?
Le MMM a connu bien des fractures dans les passé : 1973 (avec le départ des militants de la première heure dont Dev Virahsawmy), 1983 (avec le départ d'Anerood Jugnauth qui fondera le MSM), 1993 (avec le départ de Prem Nababsing et de Jean Claude de l'Estrac qui formeront le RMM), et en 2014 avec le départ d'Ivan Collendavelloo qui fondera le ML. Ce n'est pas nouveau au MMM, et j'ai oublié le départ de feu Ram Seegobin et de Lindsey Collen en 1981 pour former Lalit de Klas. Ce qui va peut-être changer fondamentalement cette fois-ci, c'est le départ possible de Paul Bérenger lui-même ou de son abandon du leadership du parti, et ça, ce n'est nullement négligeable.

Quelle porte de sortie de cette situation pour Paul Bérenger aujourd’hui ?
Si j'étais Paul Bérenger, j'aurais pris la porte de sortie en laissant le MMM au gouvernement avec un nouveau leadership etc. Il est temps qu'il se mette en retrait ou qu'il prenne une position non-partisane pour continuer à suivre et observer la politique locale. Mais, à Maurice, les leaders politiques abandonnent rarement le leadership de leurs partis...

Peut-on imaginer le MMM sans lui ou l’imaginer lui sans le MMM ?
Une question existentielle ! Au fil des décennies, les membres ont réalisé que c'est possible, mais les Bérengistes ont l'air d'être en ultra-minorité ces jours-ci. Un MMM sans Paul Bérenger ou sans les deux Bérenger devrait donner une autre orientation au parti mauve. Personnellement, j'aimerais bien voir Paul Bérenger créer un autre parti, et on verra bien ce qu'il en fera. À la fin de sa vie, sir Gaëtan Duval avait dû, lui aussi, abandonner le leadership du PMSD pour créer le Parti Gaëtan Duval (PGD)...

Il a mis en avant plusieurs raisons qui font que, selon lui, rester n’est plus possible : la corruption (gang des 5), des nominations et la gestion économique, entre autres. Est-ce que ce sont des raisons valables ?
Je pense qu'il a ses raisons et nul ne peut remettre en question ces raisons, car le peuple, et plus particulièrement ceux et celles qui ont fait campagne pour le Changement et qui ont voté l'Alliance du Changement, sont très déçus depuis un moment de la performance et des actions du quatrième mandat du Dr Navin Ramgoolam. Quant à moi, j'ai dit haut et fort, en 2024, que l'alliance Navin-Paul ne marchera pas et qu'il n'y aura pas de Changement, et aujourd'hui, l'histoire me donne raison !

Le comité central ou l’assemblée des délégués peut-il réellement trancher cette crise sans laisser de séquelles ?
Non, ce n'est pas possible. Une crise de cette ampleur laisse bien évidemment des séquelles, et des séquelles importantes !

Assiste-t-on à une crise générationnelle au sein du MMM ?
J'ai dit cela sur les ondes d'une radio privée. Il y a une tendance jeune avec Joanna Bérenger, Nabil Moolna, Daniella Bastien etc. qui a de grandes difficultés à travailler avec les aînés, mais les aînés sont plus nombreux. Le MMM n'a pas réussi à se renouveler ces 20 ou 30 dernières années, et aujourd'hui, il paie le prix fort !

Le maintien au gouvernement est-il un choix stratégique ou opportuniste ?
Cela dépend de la vue, et de la perspective, mais quand j'entends Rajesh Bhagwan parler ces jours-ci, je me dis que ceux et celles qui vont rester au gouvernement doivent se dire qu'il est tellement difficile pour le MMM d'arriver au pouvoir qu'il vaut mieux y rester... même avec Navin Ramgoolam comme leader du gouvernement ! Comme d'autres l'ont fait en 1993 quand ils sont restés avec SAJ...

Cette crise va-t-elle redéfinir le leadership au sein du MMM ?
Si Paul Bérenger quitte le poste de leader, oui, définitivement. Car c'est le nouveau leader qui va redessiner le nouveau MMM, mais cela ne veut pas dire que le MMM survivra au-delà de 2029, mais il est un peu tôt de parler des prochaines législatives...

Cette sortie du gouvernement de Paul Bérenger, fragiliserait-elle le gouvernement ?
Oui, car le gouvernement du Changement, c'était surtout Navin Ramgoolam et Paul Bérenger. Avec le départ de Paul Bérenger, Navin Ramgoolam sera pratiquement seul à la barre, et il n'y aura plus de contre-pouvoir au sein du gouvernement. Cela peut être une bonne chose comme une très mauvaise chose...

Les alliances politiques à Maurice sont-elles aujourd’hui devenues purement tactiques ?
Malheureusement, oui ! Les partis ne font plus alliance pour le partage des mêmes idées et projets, mais pour avoir des chances plus réelles de se porter au pouvoir ! C'est très triste, mais c'est dans l'air du temps, car on vit une époque très opportuniste. Paul Bérenger a fini par dire vendredi que Navin et lui ont fait alliance pour faire perdre le MSM !

Cette crise profite-t-elle à d’autres partis de l’opposition, en l’occurrence le MSM et le PMSD ?
Le MSM va en bénéficier, c'est sûr, mais de façon indirecte. Le discours orange sera probablement axé sur les déceptions et mécontentements de Paul Bérenger, mais avec les élections récentes à la Mauritius Sanathan Dharma Temples Federation (MSDTF), on a vu que le MSM maintient solidement ses assises dans la communauté hindoue. Quant au PMSD, il lui sera difficile d'entrer au gouvernement avec le scénario de ces jours-ci, et il y aura des déçus côté Parti travailliste aussi car peu de postes ministériels seront vacants...

Les partis politiques sont-ils encore structurés autour d’idéologies ou seulement de stratégies électorales ?
Non, c'est fini le temps des idéologies, du moins chez les partis traditionnels, et cela depuis longtemps déjà. Les principaux partis politiques n'ont qu'une chose en tête : comment faire pour arriver au pouvoir à tout prix ou presque. C'est malheureux. C'est ainsi non seulement à Maurice mais un peu partout dans le monde.

Le rôle du leader est-il trop central dans les partis mauriciens ?
Il y a un gros problème dans les partis politiques à Maurice : il n'y a point de renouvellement des leaders ! Ces derniers restent, s'accrochent en temps de victoire comme en temps de défaite ! Le Dr Navin Ramgoolam est lui-même leader de son parti depuis 36 ans, et il n'est pas prêt de céder le témoin !

Assiste-t-on à un approfondissement de la crise de confiance entre les citoyens et la classe politique ?
On a commencé à voir cela depuis une dizaine d'années, et je pense que cela va s'accentuer avec les jeunes générations qui sont bien moins politisées que leurs aînés. On verra bien ce qui se passera en 2029, voire en 2034.

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