Services de santé publique : le manque de personnel menace l’effondrement du système
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Le Défi Quotidien
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Ram Nowzadick de la Nursing Association, et le Dr Vinesh Sewsurn, président de la MHOA, s’adressent au ministre de la Santé, Anil Bachoo. Ils soulignent que critiquer le Services de santé publique risque d’aggraver les difficultés et appellent à des mesures concrètes pour soutenir le personnel et le système.
Le verdict est sans équivoque : la santé publique du pays est en grande difficulté. Le ministre de la Santé, Anil Bachoo l’a lui-même reconnu il y a encore quelques jours. C’était durant sa visite surprise au National Cancer Centre le jeudi 8 janvier dernier. En cause, un manque de personnel, tous grades confondus, qui impacte indéniablement la qualité des services offerts à la population.
À plusieurs reprises, les syndicats du service de santé public ont tiré la sonnette d’alarme pour faire comprendre que le service est en péril. Toutefois, cet appel n’a pas suffisamment trouvé d’écho au cours de ces dernières années. Les recrutements sont restés bien en deçà des besoins.
Or, le service de santé public est en pleine expansion, porté par la construction de nouveaux établissements médicaux.
Les médicliniques, les hôpitaux modernes appelés à remplacer des infrastructures obsolètes comme l’ancien hôpital de Flacq, l’ENT ou l’établissement ophtalmologique de Moka témoignent de cette dynamique. À cela s’ajoutent des structures spécialisées, telles que le National Cancer Center, qui redessinent le paysage sanitaire. De nouveaux services ont également été créés dans l’optique d’offrir une meilleure qualité de soins aux patients.
Si des efforts ont été consentis pour moderniser les infrastructures, le recrutement des ressources humaines ne s’est pas fait de manière proportionnelle. Dans ce contexte, les départs à la retraite, l’attrait du secteur privé et les opportunités à l’étranger accentuent, année après année, le manque de personnel. D’ailleurs, les conditions de travail et les salaires plus attractifs du privé attirent de plus en plus les membres du personnel public, ainsi que les jeunes diplômés.
La publication du rapport du Pay Research Bureau (PRB), qui a laissé de nombreux fonctionnaires sur leur faim, risque d’accentuer cette hémorragie selon les syndicats. Même s’ils craignent un effondrement du service de santé public, ils croient aussi dans le professionnalisme d’un bon nombre de membres du personnel qui, en dépit des difficultés, continuent à assurer le service dans l’intérêt des patients. Mais pour combien de temps encore ? L’inquiétude porte notamment sur la capacité du pays à faire face à une grande épidémie nécessitant la mobilisation de tout le personnel.
Lorsque le ministre de la Santé critique le personnel ou déplore leur absence, il aggrave la situation plutôt que de l’améliorer. Ram Nowzadick, président de la Nursing Association (NA), et le Dr Vinesh Sewsurn, président de la Medical Health Officers Association (MHOA), le soulignent clairement. « En critiquant le service de santé public, il ne fait que se tirer une balle dans le pied », font-ils ressortir.
Ram Nowzadick estime que les déclarations du ministre Anil Bachoo en 2025 et en ce début d’année restent inchangées. « Il tient le même discours, en constatant qu’il y a un manque de personnel. Cela a un impact sur les patients, qui doivent attendre plus longtemps pour obtenir le service recherché », dit-il. Selon lui, la situation se dégrade malgré les nouvelles infrastructures, car le personnel reste insuffisant.
Le manque de personnel ne sera pas résolu rapidement, malgré les recrutements récents. « Sur les 300 aspirants infirmiers recrutés l’année dernière, 100 se sont déjà désistés. Les 200 restants ne seront qualifiés que dans trois ans », précise-t-il. Une nouvelle cohorte de 500 aspirants est prévue cette année, mais sans une restructuration du School of Nursing et des moyens adéquats, il doute qu’ils acquièrent les compétences nécessaires. Pendant ce temps, environ 150 infirmiers partent à la retraite chaque année, et d’autres montent en grade pour occuper des fonctions administratives, laissant peu de recrutement au bas de l’échelle.
Avec la multiplication des services et des infrastructures, le personnel en place subit une pression accrue. « Alors que le nombre de ressources humaines diminue, les services augmentent, ce qui va entraîner une pagaille », explique Ram Nowzadick. Cette surcharge concerne l’ensemble du personnel, poussant parfois le ministère à recourir à des chirurgiens étrangers pour certaines opérations faute de personnel local qualifié.
Selon les syndicats, le ministre tient un double langage : il reconnaît le manque d’effectifs tout en dénonçant les dépenses liées aux heures supplémentaires. Les équipes sont contraintes de faire des « bank sessions » pour pallier le déficit. « Si tous les employés arrêtaient ces heures supplémentaires, le service de santé s’écroulerait », affirme Ram Nowzadick. Pour lui, les déclarations ministérielles restent des « discours creux » sans impact concret.
Ram Nowzadick insiste sur la nécessité d’agir immédiatement. « Avec les opportunités offertes aux jeunes à Maurice et à l’étranger, beaucoup quittent le service public pour des revenus plus élevés ailleurs. Sans les ressources humaines et les infrastructures adéquates, le personnel ne pourra pas faire de miracles », dit-il.
Le taux de personnel dans les cinq principaux hôpitaux est inférieur à 50 % des besoins. Selon lui, le gouvernement devrait investir pour renforcer le système de santé plutôt que de se contenter de descentes dans les hôpitaux et de critiques publiques.
Le Dr Vinesh Sewsurn souligne qu’un système vieux de plus de 25 ans ne peut plus imposer aux patients de passer par un médecin généraliste avant de voir un spécialiste. Il propose un système de « Registrar » où des médecins en spécialisation géreraient directement les patients, consultant le spécialiste seulement si nécessaire, pour accélérer les soins.
Selon lui, le système public peine à recruter et retenir des professionnels de santé.
Face à de nombreuses plaintes relayées via la hotline du ministère et les réseaux sociaux, le ministre de la Santé et du Bien-être, Anil Bachoo, s’est rendu de manière inopinée au National Cancer Centre (NCC) de Solferino, le jeudi 8 janvier 2026. L’objectif affiché : évaluer la situation sur le terrain et apporter des solutions rapides.
Sur place, la réalité a confirmé les inquiétudes : une forte affluence de patients, combinée à un personnel médical insuffisant, a provoqué des retards importants dans la prise en charge. La veille, seuls deux médecins étaient présents, mobilisés sur des cas prioritaires, laissant plusieurs secteurs en déficit. « Une semaine avant et une semaine après le Nouvel An, certains patients ne sont pas venus. Mais dès le mardi, nous avons enregistré entre 100 et 200 patients, souvent accompagnés de leurs proches », a expliqué le ministre, soulignant la surcharge du centre.
Lors de son état des lieux avec les directeurs et chefs de départements, Anil Bachoo a admis un manque criant de médecins, notamment de spécialistes en oncologie, et a rappelé au personnel l’importance de réagir rapidement aux dysfonctionnements. Il a insisté sur la nécessité de solutions concrètes pour assurer une prise en charge efficace et digne des patients.
Cependant, les constats révèlent les limites de ces interventions : le déficit de personnel infirmier reste alarmant. Selon le ministre, seulement 80 prises de sang ont pu être réalisées depuis le matin, alors que le nombre de patients à traiter était beaucoup plus élevé. Ce constat souligne que, malgré les visites ministérielles et les mesures ponctuelles, le système souffre de problèmes structurels persistants.
Si ces inspections ponctuelles permettent de mettre en lumière certaines difficultés, elles ne suffisent pas à résoudre les causes profondes : le manque de personnel, l’organisation défaillante et la pression croissante sur les équipes demeurent. Les patients, quant à eux, continuent de subir des retards et des frustrations qui n’ont rien d’exceptionnel.