Seniors au volant : vers une nouvelle règle du jeu ?
Par
Kinsley David
Par
Kinsley David
À mesure que le trafic s’intensifie et que la population vieillit, la conduite après 60 ans divise. Faut-il instaurer des contrôles médicaux réguliers pour renforcer la sécurité routière, ou éviter de pointer du doigt une génération expérimentée ? Entre prudence, liberté et réalités locales, le débat s’impose à Maurice.
Lors d’une récente réunion du National Road Safety Council, le ministre du Transport, Osman Mahomed a rappelé que les capacités de conduite peuvent être affectées avec l’âge. Aujourd’hui, un certificat médical n’est exigé qu’à la première demande de permis à partir de 60 ans. Toute obligation de contrôles périodiques avait cependant été jugée illégale par la Cour suprême, faute de base légale.
Face à ce vide juridique, le ministre a proposé un amendement législatif visant à introduire formellement des examens médicaux réguliers pour les conducteurs âgés. L’objectif est de s’assurer qu’ils demeurent aptes à prendre le volant. Cette annonce a relancé un débat sensible : sécurité nécessaire ou ciblage injuste ?
Pour Asraf Sohawon, moniteur d’auto-école et membre de la Defensive Driving Instructors Association (DDIA), la question ne peut être réduite à l’âge seul. Il reconnaît qu’avec le temps, la vue et les réflexes diminuent, mais rappelle surtout que les routes mauriciennes ne sont plus celles des années 70. « Aujourd’hui, le trafic est beaucoup plus dense, les infrastructures plus complexes, avec davantage d’intersections, de détours et de changements de direction. À cela s’ajoute, une augmentation des comportements dangereux sur la route. Les conducteurs de plus de 60 ans ont certes l’expérience, mais celle-ci peut être fragilisée par des problèmes de santé ou une vision déclinante », souligne-t-il.
Selon lui, il ne s’agit pas de polémiquer, mais de trouver des solutions, notamment un encadrement et des tests réguliers qui permettraient d’éviter des accidents évitables. Il estime par ailleurs que les contrôles médicaux et les tests de conduite doivent aller de pair. L’évaluation ne se limite pas aux connaissances théoriques des seniors ; elle vise surtout leur capacité à s’adapter aux nouvelles exigences de la route. Des évaluations ciblées sur la vision et les réflexes seraient essentielles. Son message est clair : chacun doit assumer sa responsabilité afin de ne pas mettre sa propre vie ni celle des autres en danger.
De son côté, Alain Jeannot, président de l’ONG Prévention Routière Avant Tout (PRAT) et du National Road Safety Council, rappelle que Maurice n’est pas seule face à ce dilemme. Dans plusieurs pays européens, ainsi qu’à Singapour et Hong Kong, des évaluations médicales sont exigées pour les conducteurs au-delà de 70 ans, parfois même dès 60 ans.
À l’inverse, la Suède, pourtant considérée comme un modèle mondial en matière de sécurité routière, n’impose pas ce test. En France, l’obligation de contrôle médical pour les seniors a même été supprimée en 2026. Ces différences montrent qu’il n’existe pas de solution universelle.
Selon lui, la logique derrière ces tests repose sur le risque de déclin des facultés sensorielles, physiologiques et cognitives avec l’âge, alors qu’il est crucial d’être pleinement alerte et efficace au volant. Toutefois, avec les progrès de la médecine et l’amélioration des conditions de vie, il devient difficile de placer toutes les personnes âgées dans la même catégorie. C’est pourquoi il salue l’initiative du ministre, mais insiste sur un point clé : ce n’est pas l’idée qui pose un problème, mais sa mise en œuvre le modus operandi.
Il plaide pour une meilleure synergie entre les services médicaux et les autorités routières. « Si un médecin estime qu’un patient n’est plus apte à conduire, il pourrait l’en informer, ainsi que ses proches, et sous réserve du cadre légal transmettre l’information aux autorités compétentes. Une telle approche permettrait un ciblage plus pertinent, plutôt qu’une mesure uniforme s’appliquant à tous les seniors », fait-il valoir.
Alain Jeannot rappelle aussi que les statistiques montrent une réalité souvent oubliée : les jeunes de 15 à 40 ans sont les plus touchés par les accidents graves, ce qui signifie que la sécurité routière ne peut pas se limiter aux seniors. Il appelle à une politique globale incluant un permis à points réellement appliqué, l’amélioration et l’entretien des infrastructures routières, et surtout davantage de radars fixes. Alors que le nombre de véhicules a augmenté d’environ 60 % en une décennie, le pays ne dispose toujours que d’une soixantaine de caméras de vitesse.
Il insiste également sur la nécessité de lutter contre la prolifération des drogues au volant, rappelant que plus de 1 000 tests positifs récents sont alarmants. La sensibilisation reste, selon lui, un pilier essentiel. « Plus de 55 % des piétons tués sur les routes mauriciennes sont âgés de 60 ans ou plus, ce qui montre que les seniors sont souvent des victimes plutôt que des responsables. Dans un pays où le diabète et les maladies cardiovasculaires figurent parmi les premières causes de décès, la dimension médicale ne peut être ignorée », affirme Alain Jeannot. Il poursuit en expliquant que ces pathologies, si elles sont mal gérées, peuvent compromettre la conduite, notamment lorsque le diabète provoque des cataractes ou une baisse de vision. Sur la route, rappelle-t-il, la vue, c’est la vie.
Entre la protection collective et le respect des libertés individuelles, Maurice doit trouver un équilibre. Tester l’aptitude à conduire après 60 ans peut être pertinent, mais seulement s’il s’inscrit dans une stratégie globale incluant jeunes conducteurs, qualité des routes, contrôle des drogues et prévention continue. Au-delà de l’âge des conducteurs, l’enjeu véritable reste le même : rendre les routes mauriciennes plus sûres pour tous.
Alors que Maurice réfléchit à l’aptitude à conduire après 60 ans, l’expérience de l’Union européenne montre que la technologie peut être un allié précieux pour aider les seniors à rester autonomes au volant tout en réduisant les risques sur la route.
Les aides à la conduite, appelées ADAS, ne remplacent pas le conducteur, mais compensent certaines limites liées à l’âge, notamment la baisse de la vue, des réflexes ou de la vigilance. Le freinage d’urgence automatique, l’ABS et l’ESP stabilisent le véhicule en situation critique, tandis que la surveillance de la pression des pneus prévient des situations dangereuses liées au sous-gonflage.
Pour simplifier la conduite quotidienne, plusieurs dispositifs sont particulièrement adaptés aux conducteurs âgés : le limiteur de vitesse intelligent qui s’ajuste aux panneaux, l’alerte de franchissement de ligne, le détecteur de fatigue et l’assistance au stationnement qui peut manœuvrer la voiture quasi automatiquement. De nuit, les phares intelligents et l’affichage tête-haute réduisent la fatigue visuelle et améliorent la visibilité.
Depuis 2022, l’Union européenne rend obligatoires sur les véhicules neufs plusieurs de ces équipements, dont le freinage automatisé, la détection de marche arrière, l’aide au maintien de trajectoire et un dispositif facilitant l’installation d’un éthylotest antidémarrage. Un système d’appel d’urgence automatique (e-call) est également obligatoire depuis 2018 pour alerter rapidement les secours en cas d’accident grave. Au final, ces technologies montrent qu’il est possible de conduire plus longtemps à condition d’être bien équipé et de rester responsable derrière le volant.
Quel est votre avis sur la question de réglementer la conduite après 60 ans ?
À mon sens, cette réflexion arrive même tardivement. Nous aurions dû nous pencher sur cette question depuis longtemps. Je tiens à préciser que tous les accidents ne sont évidemment pas causés par des conducteurs âgés. Toutefois, il serait irresponsable d’ignorer que, avec l’âge, nous devenons plus vulnérables sur le plan physique et médical. Beaucoup de seniors vivent avec des maladies chroniques nécessitant des traitements à vie. Ceux-ci peuvent affecter la vision, la mobilité, le sommeil, les réflexes et la capacité à réagir rapidement dans des situations critiques sur la route.
Ces limitations peuvent influencer des décisions essentielles : quand freiner, accélérer, dépasser, contourner ou klaxonner. C’est pourquoi j’estime qu’une évaluation de l’aptitude à conduire à partir de 60 ans est non seulement pertinente, mais nécessaire y compris pour des personnes qui présentent des comorbidités avant même cet âge.
J’accueille donc favorablement la proposition du ministre d’introduire une évaluation à 60 ans. Bien sûr, cela soulève la question des personnes pour qui la conduite est un métier. Dans ces cas-là, il est essentiel que le gouvernement, le secteur privé et le secteur informel travaillent ensemble pour faciliter des programmes de reconversion professionnelle. Les Mauriciens ont, selon moi, une capacité d’adaptation remarquable face au changement. Je suis convaincu qu’il est nécessaire de définir un âge charnière, et 60 ans me semble un seuil raisonnable. Il n’y a pas de compromis possible sur la sécurité : un seul accident peut détruire des vies, y compris celle du conducteur impliqué.
Pensez-vous qu’il soit nécessaire d’apporter des changements à ce niveau ? Si oui, lesquels ?
Il existe déjà un projet en discussion, qui pourra être approuvé, modifié ou rejeté en partie ou en totalité. Ce qui est certain, c’est que notre trafic devient de plus en plus dense : les heures de pointe s’allongent et touchent désormais presque toutes les régions du pays.
Même lorsque la circulation est fluide, un conducteur doit disposer de toutes ses facultés pour réagir rapidement aux imprévus. À ce stade, je préfère attendre l’ébauche finale du projet avant de formuler des propositions précises de modification.
Cela dit, dans mes échanges avec d’autres seniors et acteurs de la société civile, la majorité se montre favorable à une telle réforme. Certes, il y a un aspect émotionnel difficile : devoir renoncer à conduire sa propre voiture, que ce soit pour un usage personnel ou professionnel. Mais le développement et la sécurité collective exigent parfois des ajustements individuels.
Selon vous, quelle serait la meilleure façon de procéder ?
Du point de vue de la société civile et des ONG, la priorité doit être l’éducation et la sensibilisation et cela doit concerner toutes les générations, pas seulement les seniors. Les jeunes conducteurs ont une culture de conduite dite « moderne » et partagent les mêmes routes, rues et ruelles que les plus âgés. Il faudra vulgariser les enjeux avec une pédagogie adaptée, simple et accessible, afin que chacun comprenne les raisons de ces mesures. Ce ne doit pas être perçu comme une sanction, mais comme une démarche de protection collective.
Par ailleurs, il s’agit d’un travail de long terme, car le nombre de personnes de plus de 60 ans ne cesse d’augmenter. Le Senior Citizens Council est pleinement disposé à participer activement à toute campagne nationale d’éducation, de sensibilisation et de communication sur ce sujet.