Sécurité routière - Seniors au volant : le tabou du troisième âge

Par Sharone Samy
Publié le: 5 février 2026 à 14:00
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À Maurice, aucun âge limite ni examen médical obligatoire n’est actuellement imposé aux conducteurs seniors.

Une quinzaine d’années après un jugement qui a supprimé tout contrôle médical lié à l’âge, les autorités mauriciennes envisagent un nouvel encadrement. Mais le consensus reste introuvable entre impératif de sécurité et autonomie des personnes âgées.

L’accident n’est pas passé inaperçu. Le 1er février, à Pamplemousses, un policier régulant la circulation lors des célébrations du Thaipoosam Cavadee a été violemment percuté par une voiture conduite par un homme de 73 ans, avant d’être traîné sur plusieurs mètres. Grièvement blessé, il a dû subir une intervention chirurgicale. Cette situation a relancé un débat plus ou moins tu depuis 2009 : faut-il imposer des contrôles aux conducteurs âgés ?

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L’expert Barlen Munisami plaide pour une réflexion fondée sur l’aptitude réelle des conducteurs.

La question n’est pas nouvelle. Jusqu’en 2009, une pratique administrative imposait des examens médicaux aux conducteurs de plus de 60 ans. Cette année-là, la Cour suprême y met fin dans l’arrêt Moossun Rashid v The State. Les juges estiment que le Road Traffic Act ne crée « aucune obligation systématique » liée à l’âge, « au nom du principe d’égalité et de non-discrimination ». Depuis, le vide juridique persiste : aucune limite d’âge pour conduire, aucun examen obligatoire.

Après l’accident de Pamplemousses, le ministre du Transport terrestre, Osman Mahomed, a reconnu la nécessité d’agir. « Il est désormais impératif de venir avec une réglementation pensée et réfléchie », a-t-il déclaré, précisant que toute évolution devra s’appuyer « sur un cadre légal clair, des recommandations médicales et une approche concertée, notamment avec le ministère de la Santé et le National Road Safety Council ». Mais quinze ans après le jugement, personne n’avait osé toucher au dossier.

Des statistiques qui tempèrent l’urgence

La résistance s’organise immédiatement. Pour l’ex-sergent Barlen Munisami, expert en sécurité routière, « on ne peut pas se baser sur ce qui s’est produit à Pamplemousses et ensuite prendre des décisions à la va-vite ». Son argument : les statistiques démontrent que « la majorité des accidents de la route à Maurice impliquent des conducteurs âgés entre 25 et 50 ans, et non des personnes du troisième âge ».

Les personnes âgées sont, selon lui, « dans leur grande majorité, des conducteurs prudents, expérimentés et responsables » qui utilisent leur véhicule « par nécessité, notamment pour se rendre au marché, percevoir leur pension ou honorer des rendez-vous médicaux ». Beaucoup « évitent même de conduire le soir en raison de la visibilité réduite », précise Prem Seebaruth, 85 ans, ancien président de la Senior Citizens Association. 

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Prem Seebaruth, ancien Chairman de la Senior Citizens Association.

« Il ne faut surtout pas instaurer un âge limite pour conduire », insiste Barlen Munisami. Prem Seebaruth partage cette réserve. « Le gouvernement semble toutefois aller un peu trop vite dans ce débat sensible », estime cet huissier de profession. « L’accident de Pamplemousses est certes malheureux, mais lorsqu’on analyse le nombre total d’accidents survenus depuis le début de l’année, on constate que le débat n’est pas forcément actualisé », souligne-t-il. Sa conclusion : « Avec une pension fixée à 65 ans, beaucoup souffrent déjà. Venir maintenant avec un âge limite pour conduire me semble un peu ridicule. »

L’aptitude médicale comme compromis

Pourtant, ni l’un ni l’autre ne rejettent totalement un encadrement. Barlen Munisami évoque « la possibilité d’instaurer des évaluations médicales à partir d’un certain âge, comme 70 ans, incluant des tests de vue, de réflexes et d’aptitude générale à conduire ». Mais il prévient : « La maladie ne concerne pas uniquement les personnes âgées. Un jeune peut aujourd’hui souffrir de problèmes cardiaques ou de troubles visuels. Il faut donc être extrêmement prudent dans toute prise de décision. »

Il élargit même la réflexion aux aptitudes liées au type de véhicule. « Dans certains pays, conduire un poids lourd est autorisé jusqu’à 45 ans. Au-delà, la personne ne peut conduire qu’un véhicule léger. Même pour les bus, il existe parfois un âge limite », explique-t-il, avant de s’interroger sur l’applicabilité de tels modèles à Maurice, où « l’âge de la retraite est fixé à 65 ans ». « Il ne faut surtout pas froisser la population du troisième âge. C’est un sujet extrêmement sensible qui exige beaucoup de doigté », dit-il.

Prem Seebaruth reconnaît qu’« une mesure encadrant la conduite à partir d’un certain âge n’est pas fondamentalement mauvaise, à condition qu’elle repose sur des critères médicaux clairs, objectifs et personnalisés, plutôt que sur une approche uniforme ».

Le modèle étranger

À l’étranger, les approches divergent. La France et le Royaume-Uni n’imposent aucune limite d’âge mais obligent les conducteurs à déclarer toute condition médicale susceptible d’affecter leur aptitude. Le Japon exige des tests cognitifs obligatoires dès 75 ans, « évaluant notamment l’attention, la mémoire et la capacité de prise de décision ». L’Australie et le Canada imposent généralement des examens médicaux périodiques à partir de 70 ou 75 ans. À Singapour, les conducteurs doivent renouveler leur permis plus fréquemment dès 65 ans, « conditionné à des tests médicaux et évaluations fonctionnelles ».

Les experts internationaux s’accordent sur un point : « l’âge chronologique, à lui seul, n’est pas un indicateur fiable ». De nombreux conducteurs âgés « conservent de très bonnes capacités physiques et cognitives, parfois supérieures à celles de conducteurs plus jeunes ». Mais certaines pathologies – troubles visuels, ralentissement des réflexes, déficits cognitifs — « peuvent affecter la conduite, parfois sans que la personne concernée en ait pleinement conscience ».

Le ministre Osman Mahomed n’a fixé aucun calendrier. Quinze ans après le jugement de 2009, Maurice peine encore à trancher.

La police annonce un renforcement des contrôles

La police demeure pleinement mobilisée sur les routes et appliquera la loi avec toute la rigueur requise. C’est ce qu’a indiqué le DASP Suhail Lidialam dans une déclaration accordée à Defimedia lundi 2 février.

Le haut gradé a annoncé un renforcement de la présence policière à travers l’île, tout en attirant l’attention sur la hausse des cas de conduite sous l’influence de l’alcool, de la drogue, ainsi que des excès de vitesse.

Au cours du week-end écoulé, 11 cas de conduite sous l’influence de l’alcool et quatre cas de conduite sous l’influence de la drogue ont été recensés. Par ailleurs, 78 conducteurs ont été verbalisés pour excès de vitesse à l’échelle nationale.

Au total, plus de 1 600 contraventions ont été émises durant le week-end.

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