Sécurité routière : malgré le permis à points, 59 morts sur nos routes en cinq mois
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Malgré l’introduction du permis à points il y a près de six mois, l’insécurité routière demeure préoccupante à Maurice. Les accidents mortels continuent de toucher l’ensemble des usagers, tandis que les spécialistes appellent à davantage de prévention, de contrôle et d’éducation routière.
Un motocycliste revenait d’une réunion familiale organisée à l’occasion de la fête des Mères lorsqu’un accident a brutalement interrompu son trajet. Quelques jours plus tard, un autre jeune perdait lui aussi la vie sur les routes mauriciennes.
Deux drames parmi tant d’autres, qui rappellent une réalité inquiétante : malgré les campagnes de sensibilisation, les contrôles routiers et l’entrée en vigueur du permis à points il y a près de six mois, la route continue de faire des victimes.
À fin mai 2026, le bilan est lourd. Derrière les chiffres se cachent autant de familles endeuillées, de projets interrompus et de vies brisées. Si le permis à points avait pour objectif de responsabiliser davantage les conducteurs, les statistiques démontrent que le combat contre l’insécurité routière est loin d’être gagné. Et les données compilées dressent un constat sans appel : les motocyclettes figurent en tête des véhicules impliqués dans les accidents mortels.
Pendant longtemps, la question de la sécurité routière à Maurice a été associée principalement aux deux-roues. Certes, ces derniers continuent de payer le plus lourd tribut — les hommes de 26 à 50 ans étant de loin les plus touchés. Mais les chiffres révèlent une réalité plus complexe et plus préoccupante (voir hors-texte).
L’année 2024 s’impose comme la plus meurtrière de la période observée, avec une hausse sensible des implications aussi bien chez les motocyclistes que chez les conducteurs de voitures particulières. Cette évolution suggère que Maurice ne fait plus uniquement face à un problème lié aux deux-roues, mais à une problématique globale de sécurité routière.
Pour Alain Jeannot, président de Prévention Routière Avant Tout (PRAT) , il serait prématuré de conclure à l’échec ou au succès du permis à points. Selon lui, six mois ne suffisent pas pour mesurer l’impact réel d’une réforme aussi importante sur les habitudes des conducteurs..
« Le nombre d’accidents augmente en raison de l’accroissement constant du parc automobile. Un autre fait troublant demeure la vitesse excessive, souvent à l’origine de nombreux accidents mortels », souligne-t-il.
Selon Alain Jeannot, l’augmentation du nombre de véhicules en circulation exerce une pression croissante sur des infrastructures qui n’ont pas connu d’évolution majeure au cours des dernières années.
Il cite notamment le cas des deux-roues motorisés. « Maurice compte aujourd’hui plus de 200 000 deux-roues motorisés, alors que l’île de La Réunion en compte environ 20 000. Cette différence s’explique notamment par des choix de politique publique. Là-bas, les autorités ont davantage encouragé le transport public et mis en place une stratégie de sécurité routière adaptée à cette réalité », poursuit-il.
Alain Jeannot attire aussi l’attention sur plusieurs phénomènes qui continuent d’alimenter l’insécurité routière. Selon lui, l’usage de stupéfiants et la conduite sous l’influence de substances illicites constituent désormais une problématique difficile à ignorer.
« Aujourd’hui, avec l’ampleur prise par la drogue dans notre société, nous avons vu de nombreux jeunes conduire sous l’emprise de substances illicites. Certains motocyclistes sont également concernés », affirme-t-il.
Il s’interroge sur l’avenir de certaines mesures annoncées par le passé. « Ma question aujourd’hui est simple : où en est le projet de permis probatoire ? »
« Entre 2014 et 2024, nous avons connu une augmentation de près de 60 % du nombre de véhicules sur nos routes et rien n’a véritablement changé. Il faut davantage de contrôles de vitesse et surtout des campagnes de sensibilisation adaptées à la réalité actuelle. Nous parlons souvent des accidents, mais il faut également mettre l’accent sur la vitesse excessive et certaines formes de négligence qui continuent de faire des victimes », insiste-t-il.
Pour Barlen Munusami, ex-sergent de police et expert en sécurité routière, les chiffres actuellement enregistrés ne sont malheureusement pas surprenants.
Selon lui, le problème des accidents impliquant les deux-roues existe depuis plusieurs décennies et continue de représenter l’un des principaux défis de la sécurité routière à Maurice. « Le problème des accidents impliquant les deux-roues à Maurice est une réalité qui existe depuis de nombreuses années. Les motocyclistes demeurent des usagers particulièrement vulnérables sur nos routes », explique-t-il.
L’ancien policier rappelle également que certaines périodes de l’année sont traditionnellement associées à une hausse des accidents. « Il faut savoir qu’il existe généralement deux périodes durant lesquelles les accidents connaissent une augmentation : la première se situe pendant l’hiver avec une visibilité réduite dès la fin de l’après-midi ; la seconde correspond à la période des fêtes de fin d’année, lorsque les déplacements sont plus nombreux », fait-il ressortir.
Pour Barlen Munusami, les 59 décès enregistrés depuis le début de l’année doivent pousser à une réflexion collective. « Cinquante-neuf morts en cinq mois, dont une grande partie concerne des usagers de deux-roues, c’est déjà beaucoup. Il faut un changement de comportement sur nos routes, notamment chez certains motocyclistes », préconise-t-il.
Selon lui, les mesures répressives et les nouvelles réglementations ne pourront produire des résultats durables sans un travail permanent de sensibilisation. « Les autorités doivent cibler davantage la sécurité routière et développer une véritable culture de prévention. Cela doit se faire de façon continue, persistante, régulière et systématique. Une campagne ponctuelle n’est pas suffisante », insiste-t-il.
Pour l’instructeur, l’évolution des mentalités demeure un travail de longue haleine. « Pour inculquer ces valeurs, cela prend du temps. On ne change pas les habitudes du jour au lendemain. Il faut un effort constant impliquant les autorités, les écoles, les familles et l’ensemble des usagers de la route », conclut-il.
Six mois après l’introduction du permis à points, les spécialistes s’accordent sur un point : il est encore trop tôt pour dresser un bilan définitif de cette réforme. Mais une chose est déjà certaine : les 59 décès enregistrés à fin mai rappellent que la sécurité routière demeure l’un des défis majeurs auxquels Maurice est confronté.
Entre l’augmentation constante du parc automobile, la vitesse excessive, les comportements à risque, l’usage de stupéfiants et la vulnérabilité des motocyclistes, les causes du problème sont multiples. Pour Alain Jeannot comme pour Barlen Munusami, les sanctions à elles seules ne suffiront pas. La réduction durable du nombre d’accidents passera également par une transformation progressive des comportements, une meilleure adaptation des infrastructures et l’instauration d’une véritable culture de sécurité routière. Car derrière chaque chiffre se cache une vie humaine, et derrière chaque accident mortel, une famille qui attend encore des réponses.
Les statistiques compilées entre le 1er janvier 2021 et le 28 mai 2026 démontrent que l’insécurité routière demeure un défi majeur à Maurice. Durant cette période, 938 véhicules ont été impliqués dans des accidents mortels à travers le pays. Les motocyclettes restent les plus concernées avec 302 implications, soit près de 32 % du total. Elles sont suivies de très près par les voitures particulières avec 286 implications. Les camionnettes comptent 124 implications, tandis que les véhicules de marchandises en totalisent 68.
L’année 2024 demeure la plus meurtrière de la période observée. Pas moins de 195 véhicules ont été impliqués dans des accidents mortels, contre 145 en 2022. Cette même année, les motocyclettes ont enregistré 68 implications et les voitures particulières 64, illustrant une hausse généralisée du risque routier.
Les données révèlent également que les hommes restent les principales victimes de la route. Plus de 98 % des motocyclistes décédés durant la période étaient de sexe masculin. La tranche d’âge des 26 à 50 ans est la plus touchée avec 225 victimes recensées. À fin mai 2026, Maurice déplorait déjà 59 décès sur ses routes.