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Sécurité alimentaire : le retour à la terre comme réponse à notre dépendance?

Par Kinsley David
Publié le: 11 May 2026 à 14:00
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Les  producteurs locaux doivent disposer des moyens nécessaires pour produire durablement.
Les producteurs locaux doivent disposer des moyens nécessaires pour produire durablement.

Hausse des prix, crises mondiales et dérèglement climatique exposent la fragilité alimentaire de Maurice. Dans un pays dépendant des importations, la question de renforcer la production locale devient plus urgente que jamais.

La sécurité alimentaire s’impose aujourd’hui comme l’un des défis stratégiques majeurs pour Maurice. Petit État insulaire largement dépendant des importations alimentaires, le pays se retrouve particulièrement exposé aux secousses du marché mondial. Lorsque les routes commerciales sont perturbées ou que le coût du fret grimpe, les conséquences se répercutent rapidement sur les prix à la consommation.

Les tensions géopolitiques au Moyen-Orient, qui affectent le transport maritime international, ont rappelé avec force cette vulnérabilité structurelle. Dans un tel contexte, la question n’est plus théorique : le pays est-il réellement préparé à faire face à une crise alimentaire majeure ?

Pour plusieurs observateurs du secteur, la réflexion doit aller au-delà de la simple notion de sécurité alimentaire. Jacqueline Sauzier, secrétaire générale de la Chambre d’Agriculture, préfère parler de souveraineté alimentaire. « Il faut d’abord revoir ce terme. Selon moi, il faut parler de souveraineté alimentaire », affirme-t-elle. 

Derrière cette nuance se cache une idée fondamentale : celle de permettre aux producteurs locaux de disposer des moyens nécessaires pour produire durablement et vivre dignement de leur activité, tout en réduisant progressivement la dépendance du pays envers l’extérieur.

Mais selon elle, le pays souffre avant tout d’un manque de continuité dans sa vision agricole. « Tous les plans nationaux depuis 1999 ont été reproduits d’année en année. Cependant, un plan ne peut fonctionner que si on donne les moyens pour qu’il soit réellement opérationnel ». 

Le constat est sévère : trop souvent, les changements politiques successifs ont empêché toute stratégie à long terme de s’installer durablement. « À chaque changement de gouvernement, le plan stratégique part à la poubelle et on recommence à zéro. On ne peut pas faire un plan agricole sur une année. Il faut une vision sur dix ans », déplore-t-elle.

Vers un modèle plus équitable 

Cette fragilité institutionnelle se reflète directement sur le terrain. Amarjeet Beegoo, planteur et consultant en agriculture durable, estime que le modèle actuel décourage ceux qui produisent. « Le système n’est pas économiquement viable.

Aujourd’hui, le planteur investit gros, avec beaucoup de contraintes, mais les avantages partent aux marchands. Le commerce n’est pas du tout équitable », fait-il remarquer. Pour lui, tant que cette disparité persistera, attirer une nouvelle génération vers l’agriculture restera un défi majeur.

En effet, l’un des grands problèmes du secteur demeure le vieillissement des planteurs et le manque de relève. L’agriculture peine à séduire les jeunes, souvent rebutés par un métier jugé pénible, incertain et peu valorisant. Malgré tout, selon Amarjeet Beegoo, des solutions existent, notamment à travers des mesures incitatives, du « capacity building » et une meilleure mise en œuvre des recommandations issues des assises de l’agriculture. Cependant, il insiste : sans véritable volonté politique et sans un modèle économique plus juste, les résultats resteront limités.

Changer nos habitudes de consommation

Maurice dispose pourtant d’un potentiel agricole réel. Jacqueline Sauzier rappelle que le pays produit plus de 120 000 tonnes de légumes chaque année, mais cette réalité doit être nuancée. L’agriculture reste soumise aux cycles naturels, aux saisons et aux contraintes climatiques. Certains produits ne peuvent être cultivés localement toute l’année. C’est le cas, par exemple, de la pomme de terre, dont la culture reste limitée à certaines périodes en raison du climat.

Faut-il pour autant continuer à importer systématiquement pour maintenir certaines habitudes de consommation ? Pour Jacqueline Sauzier, la réponse passe aussi par un changement de mentalité : « Il faut changer notre façon de manger ». Selon elle, lorsque certaines cultures locales ne sont pas disponibles, il serait plus pertinent de se tourner vers des alternatives produites localement plutôt que de renforcer notre dépendance aux importations. Manioc, arouille, fruit à pain : autant de produits qui pourraient retrouver une place plus importante dans nos assiettes.

Cette idée d’un retour à des habitudes alimentaires plus ancrées dans notre réalité locale rejoint la réflexion d’Olivier Fanfan, directeur de Viaterra Agroecology Consulting. Mais ce dernier appelle aussi à la prudence. Si la souveraineté alimentaire est un objectif séduisant, encore faut-il tenir compte des limites naturelles du pays. 

« Avons-nous réellement les ressources nécessaires ? Avons-nous suffisamment d’eau pour l’irrigation ? », interroge-t-il.

Pour lui, Maurice évolue dans un environnement fragile, vulnérable aux infestations, aux déséquilibres écologiques et à certaines pratiques agricoles peu durables. La monoculture, notamment, affaiblit les écosystèmes et réduit la résilience des cultures. « Les gens plantent souvent tous la même chose. Il faut rééduquer la population. Restaurer certaines habitudes. Manger ce que nous produisons », fait-il ressortir.  Le débat dépasse donc largement la simple question de la production. Il touche aussi à notre rapport à la consommation, à notre capacité à adapter nos habitudes et à notre volonté collective de valoriser davantage ce que notre territoire peut produire.

De son côté, le ministre de l’Agro-industrie, Arvin Boolell reconnaît lui-même les difficultés accumulées au fil des années. Agriculture négligée, terres abandonnées, obstacles structurels : le constat est posé. Il affirme aujourd’hui vouloir impulser une nouvelle dynamique à travers un plan stratégique, des subsides, l’utilisation de la technologie et une meilleure collaboration entre institutions.

Entre ambition politique et réalité du terrain, le défi reste immense, car au fond, la sécurité alimentaire ne se résume pas à une question de production ou d’importation. Elle interroge notre capacité à penser le long terme, à soutenir ceux qui nourrissent le pays et à reconstruire un lien plus cohérent entre notre terre et notre assiette.


Retour à la terre : Rodrigues est un exemple à suivre

À Rodrigues, le lien avec la terre fait encore partie du quotidien. Pour Jameson Ravina, 32 ans, un habitant de Montagne-Goyaves, cultiver la terre n’est pas une démarche ponctuelle, mais un mode de vie hérité de ses parents et de ses grands-parents. « J’ai appris à respecter la nature. Elle nous nourrit, elle nous protège. » Marié et père de deux enfants, il continue de cultiver ses champs et de produire une partie de ce qu’il consomme, convaincu que cette proximité avec la terre est une richesse qu’il faut préserver. « Le contact avec la terre est unique. Je ne pourrais pas vivre autrement. »

Dans le débat sur la sécurité alimentaire, Rodrigues offre ainsi un exemple inspirant. Là où la dépendance aux importations inquiète, l’île conserve encore cette culture du retour à la terre, de la production locale et d’un rapport plus direct à l’alimentation.

Mais pour Jameson, cet héritage doit être transmis. Éducateur, il a introduit cette approche auprès de ses élèves à travers des activités concrètes autour de l’environnement et de la terre. Et l’expérience, dit-il, fonctionne. « Si nous voulons un changement durable, il faut commencer par les enfants. » À ses yeux, intégrer davantage le retour à la terre dans le cursus scolaire mauricien permettrait de reconnecter les jeunes à la nature. Cette démarche permettrait aussi de leur apprendre des compétences essentielles dans un monde de plus en plus vulnérable aux crises.
 

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