Secteur financier - Affaire Epstein et finance offshore : où se situe Maurice ?
Par
Fabrice Laretif
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Fabrice Laretif
Maurice apparaît dans les Epstein Files par le biais d’une société de services financiers, alors que les autorités américaines analysent le rôle d’intermédiaires dans la gestion de fortunes liées à Epstein.
L’affaire Jeffrey Epstein continue de produire des répercussions bien au-delà des frontières américaines. À mesure que des milliers de documents sont rendus publics, les contours d’un système complexe se précisent, mêlant exploitation sexuelle, montages financiers sophistiqués et influences politiques.
Plusieurs noms de premier plan émergent de ces révélations, dont ceux d’anciens et d’actuels présidents américains, notamment Donald Trump et Bill Clinton, ainsi que de personnalités britanniques telles que le prince Andrew ou Peter Mandelson. Cette affaire, qui ne se limite ni à la seule sphère pénale ni à la question des abus sexuels, met également en lumière des mécanismes financiers élaborés et le rôle de divers intermédiaires opérant à l’échelle internationale.
Dans ce vaste ensemble documentaire, une question interpelle à Maurice : comment le pays se retrouve-t-il mentionné dans ce dossier tentaculaire ? La réponse tient essentiellement à l’apparition du nom de GFin Corporate Services, une société dirigée par les frères Santosh et Tej Gujadhur, dans ce que l’on appelle désormais les « Epstein Files ».
Selon les informations disponibles, le lien initial remonte à 2011. Cette année-là, un courriel de présentation de GFin avait été transféré à Jeffrey Epstein. Il s’agissait d’un message à caractère commercial, décrivant les services de gestion et d’administration de fonds proposés par la société. Toutefois, ces services n’ont pas été retenus et aucune relation d’affaires n’a été établie par la suite. S’exprimant sur Radio Plus le 3 février, Santosh Gujadhur a d’ailleurs affirmé qu’aucune rencontre n’avait suivi cet échange de courriels.
Si cet élément peut sembler mineur pris isolément, il s’inscrit néanmoins dans un contexte d’enquête beaucoup plus large menée par la commission des finances du Sénat américain. En 2024 et 2025, sous la direction du sénateur démocrate Ron Wyden, cette commission a intensifié ses travaux sur le réseau financier d’Epstein. L’objectif était notamment de comprendre comment ce dernier, sans qualifications reconnues en matière fiscale ou juridique, avait pu percevoir plus de 170 millions de dollars de la part de Leon Black, fondateur du fonds d’investissement Apollo Global Management.
Les travaux du Sénat se sont concentrés sur les structures utilisées pour organiser et protéger cette fortune, en particulier les montages offshore. Dans son rapport de 2025, la commission a analysé le recours à plusieurs juridictions internationales, dont Maurice, afin de déterminer comment certaines d’entre elles avaient été utilisées pour mettre en place des schémas d’optimisation ou d’évitement fiscal.
C’est dans ce cadre précis que GFin a été examinée. La société agissait comme administrateur mauricien de fonds liés à Apollo Global Management ainsi que de véhicules d’investissement privés associés à Leon Black. Les enquêteurs se sont intéressés à son rôle en tant que prestataire chargé de la direction locale, de la comptabilité et des obligations réglementaires de certaines entités offshore. Les registres de GFin ont ainsi été saisis pour permettre au Sénat d’évaluer si ces structures disposaient d’une substance réelle ou si elles relevaient de montages sans activité économique tangible.
Selon le rapport, Epstein aurait aidé Leon Black à éviter le paiement de plus d’un milliard de dollars d’impôts américains liés aux donations et aux successions, au moyen de fiducies complexes. Dans ce contexte, les documents administrés par GFin ont été utilisés pour déterminer si une partie des flux financiers avait transité par des fonds domiciliés à Maurice avant de parvenir sur des comptes contrôlés par Epstein, notamment via Southern Trust, aux îles Vierges américaines.
Les enquêteurs ont également relevé ce qu’ils ont qualifié de « double casquette » des fondateurs de GFin, actifs à la fois à New York et à Maurice. Bien qu’aucune inculpation n’ait été retenue contre eux, le rapport du Sénat souligne que des prestataires de services financiers ont pu fournir une infrastructure administrative permettant à Epstein de continuer à opérer dans le système financier international, même après sa condamnation en 2008.
En juillet 2025, le sénateur Wyden a par ailleurs critiqué l’Internal Revenue Service (IRS) pour son manque de contrôle sur environ 100 millions de dollars de paiements effectués par Leon Black en faveur d’Epstein. Là encore, les documents de GFin ont servi à retracer d’éventuels passages de fonds par Maurice, sans que cela n’aboutisse, à ce stade, à des accusations formelles contre la société.
Depuis le rachat de GFin par le groupe Apex en 2021, l’essentiel de ses activités a été intégré au sein de cette structure internationale. Toutefois, les noms de ses fondateurs continuent d’apparaître dans les documents de l’enquête, alors que les autorités américaines finalisent leur analyse du rôle des « facilitateurs » et des administrateurs ayant géré les avoirs de clients liés à Epstein. Selon des sources proches du dossier, GFin n’est pas soupçonnée d’avoir participé aux activités criminelles de ce dernier. Elle est plutôt considérée comme un prestataire tiers ayant travaillé pour des particuliers et des institutions aujourd’hui au cœur de l’enquête.
Une source familière du rachat de GFin par Apex indique que les documents mentionnant la société se limitent à un courriel marketing général adressé à Epstein. « Il n’y a eu ni interaction ni suivi après ce message », précise-t-elle, rappelant que Maurice avait déjà été cité dans des affaires internationales comme les Panama Papers, sans conséquences judiciaires pour la juridiction.
Du côté des acteurs du secteur financier mauricien, les réactions se veulent mesurées. Shamima Mallam-Hassam, présidente de Mauritius Finance, estime qu’il convient avant tout d’analyser l’ensemble des informations disponibles. Selon elle, le fait pour un prestataire de proposer une cotation ou une structure ne constitue pas en soi un problème, en l’absence d’inculpation. Elle souligne que, si Maurice est mentionné via GFin, cela ne signifie pas que des activités illicites aient été menées à travers la juridiction.
Interrogée sur l’évaluation prévue en 2027 par l’ESAAMLG, elle considère que cette mention ne préjuge pas d’un jugement négatif, mais appelle à une lecture attentive des faits. Quant à une éventuelle communication officielle du ministère, elle privilégie une approche générale visant à rappeler la solidité du cadre réglementaire mauricien, plutôt qu’une prise de parole ciblée sur l’affaire Epstein, qui risquerait selon elle d’attirer inutilement l’attention.
Toutefois, certaines voix restent critiques. Un opérateur du secteur s’interroge sur l’efficacité des institutions chargées de la lutte contre le blanchiment d’argent, notamment la FSC et la Financial Crimes Commission. Il estime également que la nomination de Tej Gujadhur à la présidence de la Mauritius Revenue Authority, en avril 2025, pose aujourd’hui un problème de crédibilité dans ce contexte sensible.
La ministre des Services financiers, Dr Jyoti Jeetun, indique que, selon les informations disponibles, le courriel envoyé en 2011 n’a donné lieu à aucune relation commerciale. Elle précise que la simple mention du nom d’une entreprise dans un vaste ensemble de documents, dont nombre relèvent de communications non sollicitées, ne justifie pas automatiquement l’ouverture d’une enquête. « Si une enquête complémentaire s’avère nécessaire, il appartiendra aux autorités de régulation compétentes d’en décider », souligne la ministre. Elle rappelle le rôle des instances de contrôle, notamment la Financial Services Commission, et dit faire confiance à la capacité des institutions à intervenir si la situation l’exige.