Satyam Jaggeshar, directeur général de l’Irrigation Authority : «Le modèle actuel de gestion de l’eau doit évoluer»
Par
Fernando Thomas
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Fernando Thomas
Face à la sécheresse et aux restrictions d’eau qui frappent Maurice, Satyam Jaggeshar, directeur de l’Irrigation Authority, fait le point. Il aborde l’état des réservoirs, les infrastructures modernisées et l’urgence climatique, tout en répondant aux critiques des agriculteurs.
Peut-on s’attendre à une aggravation des coupures d’eau dans les mois à venir pour l’irrigation agricole ?
L’irrigation agricole dépend principalement des réservoirs, des rivières et des nappes souterraines exploitées à travers les forages. Lorsque les précipitations sont insuffisantes pendant plusieurs mois, l’ensemble de ces ressources subit progressivement une baisse de niveau.
Nous traversons actuellement une période marquée par un déficit pluviométrique important. Cette situation exerce une pression croissante sur nos réserves hydriques et nous oblige à adopter une gestion prudente des ressources disponibles. Dans un tel contexte, l’agriculture est généralement le premier secteur affecté, car l’approvisionnement en eau potable demeure une priorité nationale.
Si la sécheresse se prolonge et que les précipitations hivernales restent insuffisantes, il est effectivement possible que les restrictions destinées à l’irrigation soient renforcées. Toutefois, nous suivons quotidiennement l’évolution de la situation afin d’éviter des mesures plus sévères que nécessaire.
L’avenir dépendra largement des pluies qui alimentent les bassins versants, les réservoirs et les nappes phréatiques.
Chaque épisode pluvieux contribue à soulager la pression sur le système.
Quels sont aujourd’hui les secteurs agricoles les plus touchés par les restrictions d’eau ?
L’agriculture irriguée est naturellement l’un des secteurs les plus exposés lorsqu’une pénurie d’eau survient. Parmi les différentes filières agricoles, la canne à sucre est généralement la première concernée par les restrictions.
Cette approche s’explique par plusieurs facteurs. D’abord, la canne demeure l’une des cultures qui consomment le plus d’eau à Maurice. Ensuite, elle possède une meilleure capacité d’adaptation aux périodes de sécheresse que la plupart des cultures vivrières.
Les légumes, les fruits et d’autres cultures destinées à l’alimentation locale nécessitent un apport en eau plus fréquent afin de préserver leur croissance et leur rendement. C’est pourquoi nous cherchons à les protéger autant que possible lorsque des restrictions deviennent nécessaires.
Cependant, il faut reconnaître qu’aucune culture n’est totalement épargnée lorsque la sécheresse s’installe durablement. Une réduction prolongée de l’irrigation entraîne un ralentissement de la croissance végétative, une diminution des rendements et parfois des pertes économiques importantes.
Le Nord du pays a particulièrement souffert de cette situation au cours des dernières années. Les restrictions répétées ont eu un impact direct sur la production agricole et notamment sur les rendements de la canne à sucre.
L’Irrigation Authority dispose-t-elle d’un plan d’urgence si les niveaux des réservoirs deviennent critiques ?
Oui. L’Irrigation Authority dispose d’un plan de contingence détaillé qui peut être activé progressivement en fonction de l’évolution de la situation hydrique. Les réservoirs de La Nicolière et de Midlands, qui jouent un rôle essentiel dans l’alimentation des plaines du Nord, restent actuellement à des niveaux gérables. Nous ne sommes pas encore dans une situation alarmante, mais nous devons rester vigilants.
Si les réserves devaient atteindre un seuil critique, plusieurs mesures seraient immédiatement mises en œuvre. Parmi elles figure la réduction du nombre de jours d’irrigation accordés aux cultures vivrières. L’alimentation pourrait passer de cinq à trois jours par semaine. Concernant la canne à sucre, l’irrigation serait limitée aux nouvelles plantations nécessitant un apport hydrique indispensable à leur établissement.
Ces décisions ne sont jamais prises à la légère. Elles visent à préserver les réserves disponibles tout en permettant au secteur agricole de continuer à fonctionner dans des conditions difficiles.
Certains planteurs estiment que la gestion de l’eau manque d’anticipation. Que leur répondez-vous ?
Je comprends ces inquiétudes. Lorsqu’un agriculteur voit ses cultures souffrir du manque d’eau, il est naturel qu’il s’interroge sur les décisions prises.
Cependant, il faut rappeler que la gestion de l’eau est devenue beaucoup plus complexe qu’auparavant. Les schémas climatiques ont changé. Les pluies sont moins régulières, plus imprévisibles et souvent concentrées sur de courtes périodes.
Nous travaillons continuellement avec les différentes institutions concernées afin d’anticiper les risques et d’adapter nos opérations. Les décisions sont prises à partir de données hydrologiques, de prévisions météorologiques et de scénarios élaborés par les experts.
Nous ne pouvons malheureusement pas créer de l’eau lorsque la pluie n’est pas au rendez-vous. Notre responsabilité consiste donc à gérer au mieux une ressource limitée tout en garantissant l’équité entre les différents utilisateurs.
Quelles mesures prenez-vous pour réduire les pertes d’eau dans le réseau ?
Contrairement à certaines idées reçues, les pertes techniques sur le réseau de l’Irrigation Authority sont relativement faibles. Nos estimations indiquent qu’elles sont inférieures à 10 %, ce qui représente une performance très satisfaisante pour un réseau de cette envergure. À titre de comparaison, les pertes observées sur certains réseaux de distribution d’eau potable sont nettement plus élevées.
Notre principal défi n’est donc pas la fuite d’eau, mais plutôt les prélèvements illégaux. Dans certaines régions, des raccordements non autorisés compromettent l’efficacité du système et pénalisent les planteurs respectueux des règles. Pour lutter contre ce phénomène, nous avons renforcé les patrouilles de terrain et intensifié les inspections. Nous encourageons également les agriculteurs à signaler toute activité suspecte.
Quels projets sont actuellement en cours pour renforcer les infrastructures d’irrigation ?
Nous avons lancé plusieurs projets majeurs au cours de l’exercice financier 2025-2026. L’un des plus importants concerne le remplacement de quatre systèmes d’irrigation par pivot dans les régions de Fond-du-Sac, Triolet et Forbach. Cet investissement de Rs 26 millions permettra d’améliorer considérablement la qualité du service offert aux planteurs.
Nous modernisons également la station de filtrage de Solitude afin d’optimiser le fonctionnement des réseaux de goutte-à-goutte. À cela s’ajoute l’acquisition d’un nouvel enrouleur d’irrigation qui servira de solution de secours lorsqu’un pivot doit être temporairement mis hors service. Nous investissons également dans le remplacement de pompes à Palma et à Plaisance ainsi que dans la réhabilitation complète du projet d’irrigation de Souvenir.
Ces projets représentent des investissements importants, mais nécessaires pour préparer le secteur agricole aux défis de demain.
Travaillez-vous en étroite collaboration avec la Central Water Authority ?
Oui, et cette collaboration est devenue plus importante que jamais. L’Irrigation Authority et la Central Water Authority siègent ensemble au sein du Water Resources Monitoring Committee. Ce comité joue un rôle essentiel dans la coordination de la gestion des ressources hydriques du pays. Nos échanges sont quotidiens. Nous partageons des informations sur les niveaux des réservoirs, les besoins des différentes régions et les perspectives climatiques.
Peu de personnes savent que l’Irrigation Authority transporte environ 30 000 mètres cubes d’eau par jour vers plusieurs réservoirs stratégiques de la CWA dans le Nord, notamment à Plaine-des-Papayes, Rouge-Terre, Rouillard et Goodlands. Notre mission dépasse donc largement le simple soutien à l’agriculture.
Les agriculteurs dénoncent souvent des coupures imprévisibles. Pourquoi ?
Les coupures planifiées sont systématiquement annoncées à l’avance. Malheureusement, certaines interruptions sont causées par des événements imprévus : rupture de conduite, panne mécanique, éclatement de tuyaux ou défaillance d’équipements hydrauliques. Dans ces situations, nous devons intervenir rapidement afin d’éviter une détérioration plus importante du réseau. Je tiens néanmoins à souligner que nos équipes sont mobilisées jour et nuit pour rétablir le service dans les meilleurs délais.
Pourquoi insistez-vous autant sur le goutte-à-goutte ?
Parce qu’il s’agit probablement de l’une des solutions les plus efficaces pour l’avenir de l’agriculture mauricienne. Avec le goutte-à-goutte, l’eau est apportée directement au niveau des racines. Les pertes par évaporation et par ruissellement sont fortement réduites.
Dans un contexte de changement climatique, chaque goutte compte. Nous devons apprendre à produire davantage avec moins d’eau. C’est pourquoi nous encourageons activement les planteurs à adopter cette technologie.
Quels soutiens financiers sont proposés aux petits planteurs ?
Nous avons mis en place un programme spécifique destiné aux petits producteurs de canne à sucre. Une aide de Rs 50 000 par arpent est accordée pour l’installation de systèmes de goutte-à-goutte, avec un plafond fixé à Rs 150 000 par bénéficiaire. Cette aide vise à réduire le coût initial de l’investissement, qui demeure un frein pour de nombreux petits exploitants.
Nous poursuivons également nos campagnes de sensibilisation et nos programmes de formation afin d’accompagner cette transition.
Comment arbitrer entre les besoins en eau potable et ceux de l’agriculture ?
C’est probablement la question la plus difficile. Lorsque les ressources deviennent limitées, l’eau potable doit rester la priorité absolue. Aucun gouvernement ne peut prendre le risque de compromettre l’approvisionnement des ménages.
Cela ne signifie pas que l’agriculture est négligée. Nous cherchons constamment à trouver un équilibre entre les différents usages. Mais lorsqu’une décision difficile doit être prise, l’intérêt général impose de garantir l’accès à l’eau pour les besoins essentiels de la population.
Les petits planteurs sont-ils suffisamment protégés ?
Nous sommes conscients des difficultés qu’ils rencontrent. Les producteurs de canne disposent d’un mécanisme d’indemnisation à travers la Sugar Insurance Fund Board lorsqu’ils subissent des pertes importantes liées à la sécheresse. Pour les cultures vivrières, d’autres formes d’assistance existent, notamment les facilités de crédit, les aides à l’achat d’intrants et certains programmes gouvernementaux de soutien. Nous continuons à travailler avec les autorités afin d’améliorer ces dispositifs.
L’Irrigation Authority aide-t-elle aussi les consommateurs ?
Indirectement, oui. Notre réseau contribue chaque jour à renforcer l’approvisionnement en eau potable de plusieurs régions du Nord.
Nous participons également à l’alimentation de la centrale thermique exploitée par Terragen Ltd, ce qui démontre l’importance stratégique de nos infrastructures pour l’économie nationale.
Quels investissements sont nécessaires pour faire face au changement climatique ?
Le changement climatique est désormais une réalité incontournable. L’irrigation constitue aujourd’hui l’un des principaux outils permettant à l’agriculture de s’adapter aux nouvelles conditions climatiques.
Nous devons investir dans des infrastructures plus résilientes, moderniser les équipements existants, développer des technologies économes en eau et améliorer les capacités de stockage.
Le modèle actuel de gestion de l’eau est-il encore adapté aux défis futurs ?
Il a bien servi le pays pendant plusieurs décennies, mais il doit évoluer. Nous devons passer à une approche plus intégrée, davantage basée sur les données scientifiques et mieux adaptée aux réalités climatiques actuelles.
Le gouvernement travaille déjà sur un nouveau cadre stratégique qui permettra de renforcer la coordination entre toutes les institutions concernées.
Que répondez-vous aux critiques sur le manque de transparence ?
La transparence est au cœur de notre démarche. Nous avons entrepris de revitaliser les comités consultatifs régionaux afin d’associer davantage les planteurs aux décisions. Nous souhaitons instaurer une véritable culture de partenariat avec les agriculteurs. La gestion de l’eau ne peut plus être uniquement l’affaire des institutions publiques.
Face aux défis climatiques qui s’annoncent, chaque utilisateur de l’eau devra devenir un acteur de sa préservation. C’est seulement à cette condition que Maurice pourra garantir sa sécurité hydrique, protéger son agriculture et assurer un développement durable pour les générations futures.