Santa Deenoo : l’indomptable gardienne du lagon
Par
Azeem Khodabux
Par
Azeem Khodabux
Figurant parmi les pionnières de la pêche au féminin à Maurice dans les années 1970, cette sexagénaire affronte l’océan depuis son enfance, partageant sa vie et ses filets avec son unique complice : son époux.
À trois heures du matin, alors que le village de Petit-Sable dort encore sous un ciel étoilé, Santa Deenoo, 65 ans, se lève. Depuis plus de 50 ans, ce rituel immuable rythme son existence. Les pieds nus sur le sable frais, elle prépare son embarcation, comme elle l’a fait chaque jour, ou presque, depuis son enfance. « Depuis que je suis jeune, j’ai toujours ressenti un lien spécial avec la mer », explique-t-elle. « Kan mo mont lor bato, mo gagn enn santiman liberte ki difisil pou explike. Lamer inn akonpagn mwa pandan tou mo lavi. »
Dans les années 1970, à Maurice, les femmes pêcheuses étaient une rareté. « Beaucoup trouvaient cela étrange qu’une femme aille en mer », se souvient Santa, un sourire malicieux aux lèvres. « Mais j’ai toujours cru qu’un travail honnête reste un travail honnête, qu’on soit un homme ou une femme. »
Elle a tenu bon. Malgré les regards sceptiques, les commentaires et parfois les critiques, elle a persévéré, gagnant peu à peu le respect de la communauté des pêcheurs. « Si j’avais écouté les autres, j’aurais abandonné depuis longtemps. Mais j’ai toujours cru qu’avec de la détermination, rien n’est impossible. » Aujourd’hui, son courage et sa persévérance forcent l’admiration.
À ses côtés, depuis plus de 40 ans, se tient Manickchaund Sookur, son mari, son compagnon de vie et de pêche. Ensemble, ils ont écrit une histoire d’amour aussi profonde que les eaux qu’ils sillonnent. Santa avait 21 ans lorsqu’elle a rencontré Manickchaund. « Quand je l’ai vu pour la première fois, je n’ai pas pu expliquer ce que j’ai ressenti », avoue-t-elle, les yeux brillants. « C’était comme si nous nous connaissions depuis toujours. » Leur complicité est immédiate.
Très vite, ils deviennent inséparables, partageant tout : le travail, les rires, les difficultés, et même les dangers de la mer. De leur union naîtront deux fils, Akash et Aniketh, qui rejoindront Visham et Vimal, ses deux fils aînés issus d’une première union. « Il n’est pas seulement mon mari. Il est mon meilleur ami, mon confident, mon âme sœur », explique-t-elle. « Ena dimounn marye me sakenn fer so kote. Nou, nou fer tou ansam. Nou travay ansam, nou riye ansam e nou travers bann difikilte ansam. »
Élever quatre enfants tout en exerçant le métier de pêcheuse ? Santa a relevé le défi avec une rigueur et un amour inébranlables. « Je me levais à trois heures tous les jours. Avant même de penser à la pêche, je devais préparer le petit-déjeuner et le goûter pour mes enfants », raconte-t-elle.
À quatre heures, elle était déjà sur le bateau, souvent dans l’obscurité, et rentrait avant sept heures. « Je rentrais vite à la maison, je déposais les enfants, et je repartais en mer. » Ce n’est qu’aux alentours de 13 heures qu’elle rentrait enfin chez elle, épuisée mais épanouie.
Son moteur : ses enfants. Lorsqu’ils étaient petits, elle les emmenait souvent avec elle à la pêche, « parski mo pa ti ena swa ». Les journées étaient longues, parfois épuisantes. « Ena fwa mo ti bien fatige me kan mo get mo bann zanfan, mo trouv kouraz ankor. » Grâce à son travail et à celui de son époux, les enfants n’ont jamais manqué de l’essentiel. « Bondie inn touzour la. Mem kan lapes pa ti bon, nou finn touzour resi avanse. »
Chaque poisson vendu était une victoire, une contribution à la construction de leur foyer. « Grâce à la mer, nous avons pu construire notre maison », dit-elle avec reconnaissance. « La mer nous a nourris pendant toutes ces années. » Aujourd’hui, elle est fière du parcours de ses enfants. « Quand je vois mes enfants bien installés et travailler honnêtement, je ressens un grand bonheur. »
Parmi les nombreux souvenirs de sa vie de pêcheuse, un épisode reste gravé dans sa mémoire. 2005, un matin comme les autres… jusqu’à ce que tout bascule. Son époux plonge en apnée pour pêcher, tandis qu’elle reste seule sur le bateau. « Je regardais l’eau quand soudain, le bateau a chaviré », raconte-t-elle, la voix encore émue. « Je me suis retrouvée projetée à sept mètres sous la mer. » Blessée et désorientée, elle lutte pour remonter à la surface. « Pendant quelques secondes, j’ai cru que je n’allais pas survivre. »
Heureusement, Manickchaund refait surface, réalise qu’elle a disparu, et replonge pour la sauver. « Il ne m’a pas trouvée sur le bateau. Il a tout de suite replongé. Sans lui, je ne serais peut-être plus là aujourd’hui », confie-t-elle, la voix tremblante.
Beaucoup auraient abandonné la pêche après un tel accident. Pas Santa. Quelques semaines plus tard, elle rembarque, aussi déterminée que jamais. « La peur ne peut pas avoir le dernier mot dans ma vie », affirme-t-elle. La mer fait partie intégrante de son identité. « Mo pa kapav viv san lamer. Kan mo respir ler marin, mo resanti enn lape interyer. »
Aujourd’hui, entourée de ses trois petits-enfants, Santa mesure le chemin parcouru. « Mo remersie Bondie pou tou seki li’nn fer dan mo lavi », murmure-t-elle, les mains posées sur les genoux. Les sacrifices, les réveils avant l’aube, les longues journées sous le soleil, les dangers de la mer… tout cela a porté ses fruits.
Et quand on lui demande son secret, elle sourit, sereine : « Dan lavi, bizin zame abandone. Kan enn laport ferme, Bondie ouver enn lot. Mwa, mo finn touzour krwar sa. »
Quand on la voit embarquer au lever du soleil, le sourire aux lèvres, on comprend une chose : Santa Deenoo ne vieillit pas. Elle continue simplement à vivre sa passion avec la même intensité que le premier jour. Et l’océan, lui, l’attend toujours.