Sans passeport, sans identité, séparée de ses proches : Nandanee Soornack accuse l’État mauricien
Par
Jean-Marie St Cyr
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Jean-Marie St Cyr
Après plus d’une décennie d’exil, de procédures judiciaires et de privation de passeport, Nandanee Soornack a fait un live sur sa page Facebook et répondu aux questions de Murvind Beetun et Priscilla Sadien, lors d'un entretien exclusif. Elle a dénoncé ce qu’elle qualifie de " persécution orchestrée par vengeance politique" et a annoncé des poursuites contre l’État mauricien.
C’est la voix – et non le visage – de Nandanee Soornack qui s’est fait entendre pendant plus de deux heures. « Par le passé, des captures d’écran de mes photos ont été utilisées de différentes manières », explique-t-elle pour justifier ce choix.
Interrogée sur les raisons de cette sortie publique après plus d’une décennie, elle a affirmé vouloir défendre ses droits ainsi que ceux de ses enfants. « Aujourd’hui si mo pe fer sa, c’est parski mo pa trouve ena aukenn differans ant le gouvernman avan ek gouvernman maintenant... mwa mo pe koz aujourd’hui plutôt lor mo droit, droit mo zenfan, human rights ek seki mo merite, mo deserve », a déclaré Nandanee Soornack.
Elle a également affirmé ne bénéficier du soutien de personne. « Mo pa pe benefisye support personn ek mo pa bizin benefisye support personn. Mo kone mo liv kouma ete. Tou seki mo pe dir ou la, mo ena prev tou », a-t-elle soutenu.
Ce que Nandanee Soornak raconte dessine le portrait d’une femme qui affirme avoir tout perdu - sa liberté de mouvement, son identité administrative et des années auprès de ses enfants - non pas à cause de faits criminels prouvés, mais en raison de ce qu’elle appelle une « vendetta politique ».
Nandanee Soornack affirme qu’elle résidait depuis 2011 en Italie, où elle disposait d’un permis de séjour. Elle rejette catégoriquement la version selon laquelle elle aurait quitté Maurice en fuite après les élections de novembre 2014. « Depuis 2014, tout le monde dit que j’ai quitté Maurice, que j’ai fui. ». Elle affirme avoir quitté son enfant pour rentrer à Maurice afin de « chanter ». Le jour du dépouillement, elle reçoit un appel téléphonique lui disant qu’elle allait être arrêtée à son départ. « Pour moi, cet appel était une plaisanterie », dit-elle tout en ajoutant avoir pris l’avion sans imaginer ce qui l’attend à son retour en Italie.
À son arrivée, elle est arrêtée et emprisonnée pendant cinq jours. Des proches l’ont aidée financièrement, puis elle enchaîne les petits boulots. Elle conteste également les accusations liées à ses bagages : « Des gens disent que j’ai voyagé en jet privé. Non, en classe économique. À Dubaï et en Italie, ils n’ont rien vu de compromettant sur moi. C’est seulement l’aéroport de Maurice qui a dit que j’avais 12 valises et Rs 800 millions. » Elle affirme être arrivée en Italie avec trois valises et accompagnée de quatre personnes - trois adultes et un enfant - et que ses affaires s’y trouvaient déjà. « À l’époque, c’est un gouvernement qui a lancé ces accusations, sans vérification. »
Sur le plan judiciaire, Nandanee Soornack évoque l’affaire de Bologne et une Red Notice émise contre elle. « Jamais Maurice n’a pu apporter la moindre preuve contre moi. » Elle affirme que l’État mauricien a dépensé entre Rs 20 millions et 25 millions en frais divers liés à son dossier, « pour une histoire de valises qui n’a pas existé ». Elle remercie ses avocats pour leur travail et indique que Maurice a perdu ce dossier, avec des frais à payer. Elle mentionne également la visite de Me Ravi Yerrigadoo en Italie : « Il est venu me rencontrer alors qu’il a nié l’avoir fait. »
Concernant ses activités professionnelles, Nandanee Soornack affirme avoir géré ses propres entreprises de manière indépendante depuis 2013. Elle évoque notamment Airway Coffee, société incorporée en 2010, dont elle était codirectrice avec Rakesh Gooljaury. «On a laissé entendre que j’avais obtenu ce contrat facilement. C’est faux. J’ai suivi toutes les procédures légales. » Elle précise avoir d’abord obtenu un contrat à l’ancien aéroport, avant d’en décrocher un autre au nouveau terminal. Afin de financer ses activités, elle a contracté un emprunt totalisant Rs 120 millions, déboursé en deux ou trois tranches, en mettant en garantie sa propriété située à Floréal. « Si vous voulez plus de détails, je dois faire un rapport. » La société employait environ 150 personnes, « autant d’employés qui ont perdu leur travail lorsque j’ai rencontré des difficultés avec Airway Coffee », a-t-elle ajouté. Elle s’est également interrogée sur le traitement réservé à son dossier : « D’autres personnes ont obtenu des contrats à l’aéroport de Plaisance, pourtant personne ne se demande comment elles les ont obtenus. »
Elle dément également avoir bénéficié de commissions de Frydu et Dufry : « La compagnie a été créée en 2012, après trois mois je suis partie. Qui a encaissé cet argent ? Je ne sais pas. » Elle a également rejeté les allégations selon lesquelles des fonds auraient été versés en son nom sur un compte bancaire en Suisse. Elle affirme avoir transmis l’ensemble des détails relatifs à ses transactions à son avocat avant que celui-ci n’accepte d’assurer sa défense. Concernant les comptes bancaires, elle a été catégorique : « Il n’existe aucun compte en Suisse. »
Le témoignage le plus marquant reste toutefois celui lié à la confiscation de son passeport. En 2021, bloquée en Angleterre après un séjour de deux semaines de vacances, elle voit les frontières de l’Italie se fermer avec la Covid-19. Sa sœur se retrouve bloquée à Maurice.Elle entreprend alors des démarches pour renouveler son passeport mauricien. « Mon avocat m’a informée qu’ils refusaient de délivrer mon passeport et qu’on exigeait ma présence personnelle », explique-t-elle.
Depuis 2021, Nandanee Soornack affirme avoir multiplié les courriels adressés au Passport and Immigration Office afin d’obtenir des explications, mais sans succès. Après les élections de 2024, elle relance ses démarches et reçoit pour toute réponse qu’elle doit soumettre une nouvelle demande complète. « Je n’ai jamais obtenu la moindre explication concernant ce qu’il est advenu de mes informations et de ma demande déposée en 2021 », a-t-elle déclaré.
Privée de passeport, elle affirme ne pas pouvoir faire établir de documents d’identité pour son enfant. Depuis février 2021, elle réside en Angleterre, où elle bénéficie désormais d’un work permit, obtenu à la suite d’un jugement reconnaissant qu’elle aurait été victime d’une « vendetta politique ». Elle précise toutefois ne pas avoir obtenu l’asile politique.
Sur place, elle dit gérer une activité de consultance dans les secteurs de la santé, de la mode et du e-commerce, tout en louant son logement à son propre nom.
Parmi les épreuves les plus douloureuses qu’elle évoque figure le décès de son père. « En 2014, des agents bien habillés harcelaient mes parents. J’ai été arrêtée en avril et, deux mois plus tard, mon père est décédé », raconte-t-elle.
Elle décrit également les derniers instants de ce dernier avec émotion : « Pendant trois jours, ses yeux sont restés ouverts, fixés sur la porte. Je l’ai appelé pour lui parler, pour l’aider à partir. »
Ni elle ni sa sœur n’ont pu assister aux funérailles. « À cause de cette vendetta personnelle, ni ma sœur ni moi n’avons pu être présentes au décès de notre père », affirme-t-elle.
Elle évoque également les conséquences personnelles de cette situation sur sa vie familiale. Son enfant, âgé de 12 ans à l’époque, approche aujourd’hui de ses 18 ans. « Mon fils est devenu père à son tour, mais je n’ai toujours pas pu prendre mon petit-enfant dans mes bras à cause de cette vendetta politique et des accusations portées contre moi », confie-t-elle.
Concernant sa relation avec le Parti travailliste, elle se montre catégorique : « J’ai travaillé pour le PTr depuis 1999 et j’ai continué même après les défaites électorales. J’ai collé des affiches, sans jamais rien demander en retour », affirme-t-elle. Elle soutient également avoir refusé des propositions de plusieurs millions de roupies visant, selon elle, à la pousser à tenir des propos compromettants contre certaines personnes. « Si j’avais accepté, je n’aurais sans doute pas connu autant de problèmes », estime-t-elle.Nandanee Soornack souligne avec une conviction intacte : « Zordi mo pena enn identite. » Elle annonce des démarches auprès d’organisations internationales de droits humains et de droits de l’enfant, et confirme son intention de poursuivre l’État mauricien. « Après onze ans de mort civile et d’abus administratifs, je réclame mes droits. » Interrogée sur son rapport au système, elle nuance : « Je ne suis pas dégoûtée par la politique, mais déçue par le système. » Sur l’affaire Roche-Noires, Nandanee Soornack s’est montrée prudente et laconique. Elle reconnaît avoir été présente, mais se définit comme « plutôt une victime ». Elle refuse toutefois d’aller plus loin : « Le fait que cette affaire a été classée, je ne veux pas en parler. Les choses qu’on dit s’être passées là, je n’étais pas en position de prendre des décisions. » Quant aux propos de Navin Ramgoolam, qui a publiquement qualifié leur relation avec elle d’« erreur », elle répond sobrement : « Il faut avoir de la classe pour dire ça. Qu’il vienne corriger son erreur s’il m’a qualifiée de telle. »
(Voir l’intégralité de l’entretien sur la page Facebook du Défi Media Group.)