Sanjay Goolab : «Le véritable défi en 2026 sera l’exécution des réformes»
Par
Christina Vilbrin
Par
Christina Vilbrin
L’année 2026 s’annonce décisive pour l’économie mauricienne. Entre nécessité de relance et urgence de discipline budgétaire, l’enjeu ne réside plus uniquement dans les diagnostics, mais dans la capacité du pays à exécuter efficacement les réformes annoncées. Pour Sanjay Goolab, Managing Director – Securities and Execution Desk chez AXYS, l’heure est à l’action : sans une coordination rigoureuse des politiques publiques, le risque de déclassement par Moody’s plane, et la soutenabilité de la dette pourrait devenir le talon d’Achille de la relance.
Maurice vient de tourner la page de 2025. Une année marquée par l’enclenchement de la politique d’assainissement fiscale. Quels enseignements peut-on tirer sur le plan économique ?
L’année 2025 marque avant tout un tournant de réalisme budgétaire. Après plusieurs années de politiques très accommodantes, l’enclenchement de l’assainissement fiscal était devenu inévitable compte tenu du niveau élevé de la dette publique et des déséquilibres hérités du passé. L’enseignement principal est que cette transition vers plus de discipline s’est faite au prix d’un net ralentissement de l’activité économique.
La croissance est retombée autour de 3,1 % en 2025, contre 4,9 % en 2024, traduisant l’impact combiné du resserrement budgétaire, du recul de l’investissement et de l’essoufflement de certains secteurs clés comme la construction et l’industrie manufacturière. L’économie reste largement portée par les services, ce qui confirme une dépendance structurelle à quelques moteurs, sans véritable diversification productive.
Un autre enseignement majeur concerne la qualité de la croissance. L’investissement demeure fortement orienté vers l’immobilier, qui représente plus de 40 % de la formation brute de capital, au détriment des investissements productifs susceptibles d’améliorer la productivité, l’exportation et la création de valeur durable. Cela limite le potentiel de croissance à moyen terme.
Enfin, 2025 montre que l’assainissement fiscal ne peut être uniquement comptable. Pour être crédible et soutenable, il doit s’accompagner de réformes structurelles, d’une meilleure efficacité de la dépense publique et d’une stratégie claire de relance de l’investissement privé productif. Sans cela, le risque est de rester durablement dans une phase de croissance molle, avec des tensions sociales accrues et une marge de manœuvre budgétaire toujours plus étroite.
Quels seront, selon vous, les principaux défis économiques qui guetteront le pays en 2026 ?
L’année 2026 s’annonce comme une période charnière pour l’économie mauricienne. Le premier défi sera de réconcilier l’assainissement des finances publiques avec la relance de la croissance. La consolidation budgétaire est indispensable pour préserver la crédibilité macroéconomique, mais elle doit être menée de manière à ne pas étouffer l’investissement privé ni la création d’emplois.
Un défi tout aussi crucial sera la stabilisation du taux de change. La dépréciation de la roupie a accentué l’inflation importée, renchérissant le coût de la vie et les coûts de production. Une monnaie plus stable contribuerait à contenir ces pressions inflationnistes, à améliorer la prévisibilité économique et à renforcer la confiance des investisseurs, condition essentielle pour attirer des capitaux durables à Maurice.
La relance de l’investissement productif demeure un enjeu central. L’économie reste encore trop orientée vers des secteurs à faible effet d’entraînement, tandis que l’investissement dans l’industrie, l’innovation, les technologies et les activités exportatrices reste insuffisant pour soutenir une croissance plus robuste et durable.
Parallèlement, Maurice fait face à une pénurie croissante de main-d’œuvre, en particulier dans les métiers qualifiés. La combinaison de l’érosion du pouvoir d’achat, de perspectives salariales jugées peu attractives et d’opportunités plus intéressantes à l’étranger alimente un risque accru de fuite des talents. Cette situation pèse directement sur la productivité des entreprises, freine les projets d’investissement et limite la capacité de l’économie à monter en gamme.
Enfin, le défi déterminant pour 2026 sera celui de l’exécution des réformes. Qu’il s’agisse de stabiliser le cadre macroéconomique, d’améliorer l’environnement des affaires, de renforcer les compétences ou d’attirer et retenir les talents, les résultats dépendront avant tout de la capacité à transformer les orientations stratégiques en actions concrètes, rapides et cohérentes.
La croissance a été modérée pour ne pas dire molle en 2025. Peut-on s’attendre à un regain d’activité ou à un ralentissement en cette nouvelle année ?
L’année 2026 devrait se situer davantage dans un scénario de reprise graduelle plutôt que de véritable accélération. Après une croissance modérée en 2025, l’économie dispose encore de certains moteurs, notamment dans les services, le tourisme et certaines activités orientées vers l’exportation. Toutefois, les conditions ne sont pas réunies pour un rebond rapide et généralisé.
L’évolution de la croissance dépendra largement de la stabilisation du cadre macroéconomique, en particulier du taux de change. Une roupie plus stable contribuerait à réduire l’inflation importée, à restaurer la confiance des ménages et à améliorer la visibilité pour les entreprises. À l’inverse, une poursuite de la volatilité du change pèserait sur les coûts, la consommation et l’investissement.
La dynamique de l’investissement privé sera également déterminante. Sans un redémarrage plus marqué de l’investissement productif notamment dans l’industrie, l’innovation et les technologies, la croissance risque de rester en deçà de son potentiel. La persistance de pénuries de main-d’œuvre et de compétences constitue à cet égard un frein important à l’expansion de l’activité.
Enfin, le contexte international et les choix de politique économique joueront un rôle clé. Une consolidation budgétaire bien calibrée, combinée à des réformes structurelles crédibles et à une amélioration du climat des affaires, pourrait soutenir un regain progressif de l’activité. À défaut, le risque est de voir l’économie s’installer durablement dans une phase de croissance molle.
Le coût de la vie reste une préoccupation majeure pour les ménages. Si, concernant les produits de base qui entrent dans le calcul de l’inflation, les prix ont été quelque peu contenus, beaucoup de ménages sont écrasés par la hausse des prix des produits de consommation. Si bien que la compensation salariale de Rs 635 est jugée insuffisante. Comment analysez-vous la situation ?
Le sentiment de malaise exprimé par de nombreux ménages est largement compréhensible. Même si certains prix des produits de base ont été relativement contenus, le coût de la vie tel qu’il est vécu au quotidien a continué d’augmenter. De nombreux biens et services de consommation courante – notamment ceux qui ne sont pas pleinement pris en compte dans le panier de référence – ont vu leurs prix progresser, ce qui érode directement le pouvoir d’achat.
Un facteur déterminant reste l’inflation importée, largement alimentée par la dépréciation de la roupie. Dans une économie fortement dépendante des importations, toute faiblesse du taux de change se traduit rapidement par une hausse des prix, que ce soit pour l’alimentation, l’énergie, les biens durables ou les intrants des entreprises. Tant que la monnaie reste sous pression, le coût de la vie demeurera un sujet sensible.
Dans ce contexte, une compensation salariale uniforme de Rs 635 apparaît insuffisante pour beaucoup de ménages. Elle ne reflète ni la diversité des situations individuelles ni la structure réelle des dépenses, et elle intervient souvent avec un décalage par rapport aux hausses de prix déjà subies. Cela explique le décalage entre les indicateurs officiels d’inflation et la perception des consommateurs.
À moyen terme, la réponse ne peut pas être uniquement salariale. Elle passe par une stabilisation du cadre macroéconomique, en particulier du taux de change, par une amélioration de la productivité, une concurrence plus efficace dans les circuits de distribution et une maîtrise des coûts structurels. Sans ces leviers, les mesures de compensation risquent de rester ponctuelles et insuffisantes face à une pression durable sur le pouvoir d’achat.
Les salariés touchant plus de Rs 50 000, pour la plupart des professionnels, n’ont pas eu droit pendant deux années consécutives à la compensation salariale. Ce qui suscite une vraie frustration. Certains observateurs sont d’avis que le débat sur l’exode des talents sera plus que jamais d’actualité en 2026. Vos commentaires ?
Le malaise exprimé par de nombreux professionnels est réel et ne peut plus être ignoré. Il existe aujourd’hui un sentiment croissant que travailler dur, se former et réussir financièrement devient presque pénalisant à Maurice. Les salariés qualifiés ont le sentiment de contribuer davantage par l’impôt, les charges et l’absence de compensation sans bénéficier en retour de mesures adaptées à leur réalité économique.
Cette frustration est d’autant plus vive que l’investissement dans l’éducation est considérable. Beaucoup de familles consentent d’importants sacrifices pour financer des études supérieures de qualité, souvent à l’étranger. Le coût d’une formation dans une université britannique de premier plan peut facilement atteindre Rs 6 millions à Rs 7 millions. Or, une fois sur le marché du travail, ces diplômés se retrouvent confrontés à une érosion rapide de leur pouvoir d’achat, à une fiscalité ressentie comme lourde et à une absence de reconnaissance économique de cet investissement humain et financier.
Dans ces conditions, une question légitime se pose : quand et comment ces professionnels peuvent-ils espérer rentabiliser leur investissement en capital humain avant de réellement en tirer les bénéfices ? Pour certains, la réponse semble de plus en plus évidente, les opportunités à l’étranger offrent de meilleures perspectives salariales, une progression de carrière plus rapide et une valorisation plus claire des compétences.
Si cette perception perdure, le risque de brain drain pourrait devenir structurel en 2026. Pour y remédier, il est impératif de repenser le contrat social avec la classe moyenne qualifiée : reconnaissance du capital humain, politiques favorisant la progression professionnelle, environnement économique plus stable et attractif, et cadre fiscal perçu comme plus équitable. À défaut, la tentation de partir à la recherche d’opportunités ailleurs continuera de s’intensifier, au détriment du potentiel de croissance du pays.
Sur le plan sectoriel, quels secteurs devraient tirer leur épingle du jeu en 2026 ? Lesquels pourraient connaître des difficultés ?
En 2026, les secteurs qui devraient relativement bien performer sont ceux capables de créer de la valeur, d’exporter et de monter en gamme. Les services à forte valeur ajoutée, notamment les services financiers, les Tics, les activités liées à la technologie et à l’innovation, disposent d’un potentiel important, à condition que l’environnement macroéconomique soit plus stable et que les compétences nécessaires soient disponibles.
Le tourisme devrait également continuer à jouer un rôle moteur, surtout s’il poursuit sa stratégie de montée en gamme et de diversification. Toutefois, sa performance restera sensible aux chocs externes, aux coûts locaux et à la disponibilité de main-d’œuvre, ce qui exige une adaptation continue du modèle du secteur.
À l’inverse, certains secteurs pourraient être davantage sous pression. L’industrie manufacturière traditionnelle et certaines branches de la construction et de l’immobilier pourraient connaître un ralentissement, en raison de la hausse des coûts, du durcissement des conditions financières et d’un essoufflement de la demande.
Il est toutefois important de souligner que l’évolution sectorielle en 2026 dépendra largement de la capacité du gouvernement à mettre en œuvre, de manière effective et rapide, les mesures annoncées dans le Budget. De nombreuses initiatives ont été présentées pour soutenir l’investissement, l’innovation, la formation et la productivité, mais leur impact reste pour l’instant limité par une exécution jugée trop lente, parfois mal coordonnée et sans stratégie clairement définie en matière de mise en œuvre.
Sans une accélération tangible et une meilleure lisibilité de l’action publique, même les secteurs disposant d’un fort potentiel risquent de ne pas pleinement tirer parti des opportunités annoncées. En 2026, la performance sectorielle dépendra donc autant des conditions économiques que de la qualité et de la crédibilité de l’exécution des politiques publiques.
La dette publique continue d’augmenter, avec une levée de Rs 28,5 milliards annoncée pour le premier semestre 2026. Ce qui représente l’équivalent de 3,8 % du PIB. Sans compter que le gouvernement a prévu de contracter des emprunts auprès de la France et de l’Inde. Quand on sait que la dette publique était à 89,3 % en septembre 2025, est-ce qu’elle devrait inévitablement dépasser la barre des 90 % du PIB ?
Au vu de la trajectoire actuelle, le dépassement du seuil des 90 % du PIB apparaît comme un scénario hautement probable, voire inévitable à court terme. Avec un niveau de dette déjà très élevé, toute nouvelle levée significative, combinée à des emprunts extérieurs, exerce mécaniquement une pression supplémentaire sur le ratio dette/PIB, surtout dans un contexte de croissance encore modérée.
Cependant, le véritable enjeu ne se limite pas à un seuil symbolique. Ce qui importe avant tout, c’est la dynamique de la dette ; le rythme d’endettement, la capacité à générer une croissance nominale suffisante, la structure de la dette (maturité, coût, exposition aux devises) et la crédibilité de la trajectoire budgétaire annoncée.
Le recours accru à l’endettement extérieur mérite une attention particulière. S’il peut être justifié pour financer des projets structurants ou à fort rendement économique, il expose également le pays à un risque de change dans un contexte où la roupie a déjà été sous pression. Sans amélioration durable du cadre macroéconomique et du taux de change, ce type de financement accroît la vulnérabilité globale.
En définitive, le risque n’est pas tant de franchir les 90 % que de ne pas démontrer une capacité claire à stabiliser, puis à réduire progressivement la dette. Cela passe par une croissance plus forte, une meilleure qualité de la dépense publique et une exécution rigoureuse des engagements budgétaires. Sans ces éléments, la soutenabilité de la dette restera une source majeure de préoccupation en 2026.
Moody’s a récemment exprimé son insatisfaction concernant le rythme de réduction de la dette. Un déclassement de la notation souveraine est-il à craindre ?
Le risque d’un déclassement ne peut pas être écarté, même s’il n’est pas automatique ni imminent. Lorsqu’une agence de notation exprime clairement ses préoccupations, cela constitue avant tout un signal d’alerte sur la trajectoire des finances publiques et sur la crédibilité de l’ajustement budgétaire.
Les agences de notation ne se focalisent pas uniquement sur le niveau de la dette, mais surtout sur sa dynamique et sur la capacité des autorités à présenter – et surtout à exécuter un plan crédible de stabilisation et de réduction progressive du ratio dette/PIB. Tant que la dette continue d’augmenter et que la croissance reste modérée, les marges de tolérance se réduisent.
Un autre élément clé concerne la qualité de la gouvernance économique. Les marchés et les agences attachent une importance croissante à la cohérence entre les annonces et leur mise en œuvre effective. Des retards répétés dans l’exécution des réformes, une visibilité limitée sur la trajectoire budgétaire ou des signaux contradictoires en matière de politique économique peuvent peser négativement sur la perception du risque souverain.
Enfin, un déclassement aurait des conséquences concrètes : hausse du coût de financement, pression supplémentaire sur le taux de change et réduction de l’appétit des investisseurs. Pour éviter ce scénario, la priorité en 2026 devra être de restaurer la confiance par une discipline budgétaire crédible, une amélioration de la qualité de la dépense publique et une exécution rigoureuse des engagements annoncés.
Récemment, Amédée Darga a déclaré que Maurice manque d’ambition et connaît une panne dans la création de richesse. Y a-t-il une part de vérité dans cette observation ?
Il y a une part de vérité dans ce constat. La création de richesse progresse moins rapidement et repose encore sur des moteurs traditionnels, sans émergence suffisante de nouveaux secteurs à forte valeur ajoutée. Cela alimente l’impression d’une économie qui tourne en rond.
Le problème n’est pas tant l’absence d’idées ou d’ambition que la lenteur d’exécution et le manque de cohérence dans la mise en œuvre des réformes. Tant que l’investissement productif, l’innovation et la prise de risque ne seront pas davantage encouragés, cette perception de panne de création de richesse risque de perdurer.
Les problèmes structurels de notre économie persistent. Quelles réformes seraient nécessaires pour y remédier durablement ?
La priorité doit être donnée aux réformes qui améliorent la productivité et la création de valeur. Cela passe d’abord par une meilleure adéquation entre formation et marché du travail, la valorisation du capital humain et des politiques plus efficaces pour attirer et retenir les talents.
Il est également essentiel de réorienter l’investissement vers des secteurs productifs, innovants et orientés vers l’exportation, tout en améliorant le climat des affaires et en réduisant les lourdeurs administratives. Une stabilité macroéconomique accrue, notamment sur le plan budgétaire et du taux de change, est un prérequis indispensable.
Enfin, la réussite de ces réformes dépendra avant tout de leur mise en œuvre effective. Sans une exécution plus rapide, plus cohérente et mieux coordonnée des politiques publiques, les problèmes structurels risquent de continuer à freiner durablement le potentiel de croissance du pays.