Publicité

Sandrine Julien, directrice d’OUT Moris : «Le mariage civil pour tous n’est pas un privilège»

Par Le Dimanche /L' Hebdo
Publié le: 17 May 2026 à 17:30
Image
sandrine

À l’occasion de la Journée mondiale contre l’homophobie, ce 17 mai, OUT Moris plaide pour une réflexion autour du mariage civil pour tous. La directrice Sandrine Julien estime que la reconnaissance civile des couples LGBT relève avant tout de l’égalité et de la protection juridique.

Dans une société mauri-cienne multiculturelle et multireligieuse, comment OUT Moris compte-t-elle ouvrir ce débat sans créer de fractures ? Votre campagne prône une réflexion « apaisée » : quelle est votre stratégie pour que chacun se sente écouté ?
Franchement, notre objectif n’est pas de « casser » la société mauricienne ou de créer un clash. Maurice est déjà diverse, avec de nombreuses visions différentes de la famille, de la religion et des traditions… et malgré cela, nous arrivons à vivre ensemble.

Ce que nous demandons surtout, c’est de pouvoir parler calmement d’une réalité qui existe déjà. Des couples LGBT existent à Maurice. Ils travaillent, paient leurs impôts, prennent soin de leurs proches et, parfois, élèvent même des enfants… mais juridiquement, ils restent invisibles.

Quand nous parlons d’une réflexion « apaisée », cela signifie écouter les inquiétudes sans se moquer des gens, mais aussi écouter les personnes concernées, parce qu’elles sont souvent absentes du débat. Nous voulons sortir des cris et des fantasmes pour parler de choses concrètes : sécurité, protection, dignité et droits.

Reconnaître un couple LGBT civilement n’enlève absolument rien aux couples hétéros ou aux traditions religieuses»

En quoi l’ouverture d’une réflexion sur le mariage civil pour tous peut-elle, selon vous, servir le bien commun au-delà de la communauté LGBT et bénéficier plus largement à la société mauricienne ?
Il faut déjà arrêter de voir cela uniquement comme un « sujet LGBT ». Lorsqu’un pays protège mieux ses citoyens, cela bénéficie à toute la société.

Reconnaître civilement les couples de même sexe apporterait davantage de sécurité juridique, moins de situations compliquées devant les tribunaux, plus de stabilité pour les familles et une société qui fonctionne de manière plus cohérente.

Il y a aussi un aspect économique et international. Maurice se positionne souvent comme un pays moderne, démocratique, stable et ouvert sur le monde. Aujourd’hui, les questions de droits humains, d’égalité et d’inclusion comptent dans l’image d’un pays, notamment pour certains investisseurs, partenaires internationaux, talents étrangers ou encore pour le tourisme.

Depuis la décision de la Cour suprême en 2023, l’homosexualité n’est plus un crime à Maurice. Pourtant, au niveau civil, rien n’a changé : deux personnes de même sexe qui partagent leur vie restent des « étrangers » devant la loi. Pourquoi la simple dépénalisation ne suffit-elle plus aujourd’hui ?
Il faut d’abord clarifier un point important : l’homosexualité n’a jamais été un crime à Maurice dans le sens où « être gay est illégal ». Ce qui existait, c’était une ancienne loi coloniale qui criminalisait certains rapports sexuels consentis entre hommes adultes.

La décision de la Cour suprême, en 2023, a supprimé cette discrimination, et cela a constitué une avancée historique. Mais aujourd’hui, dans la vie quotidienne, rien n’a changé pour les couples de même sexe. Deux personnes peuvent vivre ensemble pendant 20 ans, acheter une maison ensemble, construire toute une vie… et rester légalement des étrangers.
Donc oui, supprimer une loi discriminatoire était important. Mais désormais, la question est la suivante : est-ce que l’on laisse ces couples sans protection juridique pour toujours ou commence-t-on enfin à réfléchir à l’égalité civile ?

Deux personnes peuvent vivre ensemble pendant 20 ans, acheter une maison ensemble, construire toute une vie… et rester légalement des étrangers»

Beaucoup de personnes LGBT vivent leur relation dans la discrétion. Concrètement, qu’implique ce manque de reconnaissance juridique, lorsqu’il s’agit de gérer un compte bancaire joint, d’hériter d’un toit commun ou de prendre une décision médicale urgente pour son partenaire ?
Cela change énormément de choses, surtout dans les moments difficiles. Lorsqu’un couple construit quelque chose ensemble – une maison, des économies, une vie –, il n’existe pas toujours de protection claire, si l’un des partenaires décède. Dans certaines situations médicales également, le partenaire peut ne pas être reconnu comme personne de confiance.

Il y a aussi tout l’aspect invisible : devoir constamment expliquer sa relation, prouver sa place et dépendre parfois de la « bonne volonté » des autres plutôt que de bénéficier d’une véritable protection légale.

En fin de compte, ce que nous demandons, ce n’est pas un « privilège ». C’est simplement que des familles qui existent déjà puissent avoir un minimum de sécurité et de reconnaissance.

L’une des principales craintes concerne les valeurs religieuses. Votre communiqué précise que vous demandez une évolution du cadre civil uniquement, sans toucher aux mariages religieux. Comment expliquez-vous cette distinction aux Mauriciens qui craignent un bouleversement de leurs traditions ?
Parce qu’il s’agit de deux choses différentes. Notre demande concerne le mariage civil, donc le cadre légal de l’État : les droits, les protections et les démarches administratives. Nous ne demandons pas aux religions de modifier leurs croyances ou leur définition spirituelle du mariage.

Quelqu’un peut rester totalement opposé au mariage homosexuel sur le plan religieux, tout en comprenant que l’État doit protéger tous ses citoyens de manière égale. Et surtout, reconnaître civilement un couple LGBT n’enlève absolument rien aux couples hétérosexuels ni aux traditions religieuses. Les mariages religieux continueront exactement comme avant.

L’étude Fear & Fairness indique que 50 % des Mauriciens sont favorables à l’égalité des droits. Selon vous, est-ce le signe que la société mauricienne est plus prête que ses lois ne le laissent paraître ?
Honnêtement, oui. Nous pensons que Maurice est souvent plus nuancée qu’on ne le croit. Le fait que 50 % des Mauriciens soient favorables à l’égalité des droits montre déjà que ce n’est plus un sujet « impensable ». Cela ne signifie pas que tout le monde est d’accord, mais cela montre qu’il y a une véritable évolution.

Nous voyons aussi beaucoup de Mauriciens dire : « Je ne comprends peut-être pas tout, ce n’est peut-être pas ma réalité, mais je ne vois pas pourquoi ces personnes devraient avoir moins de droits. »

Et pour nous, cela constitue déjà une base importante pour entamer une discussion mature et respectueuse.

Quelle est votre réaction ?
0
0
Publicité
À LA UNE