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Sameer Sharma : «La réforme de la retraite s’impose, mais le GM s’est trompé de méthode»

Par Jean-Marie St Cyr
Publié le: 27 July 2026 à 12:30
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Pour Sameer Sharma, la réforme des pensions est indispensable, mais elle doit s’inscrire dans une stratégie plus large de croissance, de productivité et d’assainissement des finances publiques.

L’économiste Sameer Sharma estime que la réforme de la retraite était inévitable, mais critique une approche qu’il juge trop comptable et précipitée. Il plaide pour des réformes structurelles, davantage de pédagogie et un consensus national.

Malgré les contestations autour de la réforme de la retraite, le gouvernement persiste et signe avec le Finance Bill. Comment interprétez-vous cette détermination ?
Il faut être équitable envers l’exécutif : le gouvernement cherche sincèrement à stabiliser les finances publiques et à protéger le pays. Personne ne conteste la nécessité de réformer les pensions : la démographie l’impose. La critique porte sur la méthode comptable et la brutalité d’un calendrier mal calibré.

Le gouvernement veut forcer un désendettement sous les 75 % du PIB d’ici 2029. Cette précipitation est irréaliste au vu des données du ministère des Finances (Budget 2025/26 - Macroeconomic Framework) et du rapport de l’Article IV du FMI (2026) avec d’un côté la cible comptable de l’État. Le budget veut compresser la dette de 87,8 % (2025/26) à 85,6 % (2026/27) pour viser 75 % d’ici 2029. Les pensions étant le premier poste de dépense, l’ajustement retombe lourdement sur les retraités.

De l’autre, il y a la réalité du Fonds monétaire international (FMI). Le FMI montre que la dette mauricienne restera au-dessus des 75 % du PIB bien après 2029 sans réformes de l’économie.

Il fallait se donner un horizon raisonnable de sept ans, bâtir un consensus national transpartisan et sabrer dans le gaspillage public. Éliminer les dépenses inutiles ne nuit pas à la croissance. Cette méthode aurait permis de chercher l’efficacité ailleurs : en taxant la rente foncière, en restructurant le portefeuille des entreprises publiques (SOE) et en stimulant la croissance.

Le gouvernement affirme qu’il n’y a pas de baisse du montant de la pension et qu’il réforme un système obsolète. Est-ce un choix courageux ou politiquement suicidaire ?
Nominalement, la State Age Pension (SAP) reste fixée à Rs 16 555 au 1er janvier 2027. L’intention de stabiliser le système est louable, mais la méthode des conseillers de l’État reste purement comptable : raboter les passifs du pilier 1 (âge, éligibilité) sans s’attaquer aux dysfonctionnements structurels et sans procéder à des coupes dans les dépenses publiques inutiles.

C’est un choix politiquement destructeur pour le contrat social, car il manque de pédagogie. Dans un pays où la santé et l’éducation publiques se dégradent et où les oligopoles captent la rente, la pension universelle constituait le dernier filet garanti par l’État. Le devoir du gouvernement était d’expliquer pourquoi l’ancien modèle était insoutenable et d’articuler une vraie réforme à trois piliers, plutôt que d’imposer une rigueur perçue comme unilatérale.

La façon de procéder est un choix politiquement destructeur pour le contrat social, car il manque de pédagogie»

Comment interprétez-vous l’abandon du means test ? Quel impact ce revirement aura-t-il sur la viabilité des finances publiques ?
L’abandon du means test sous la pression populaire révèle une impréparation dans la conduite de la réforme. Le principe du ciblage est pourtant sain : les 10 % les plus riches ont-ils réellement besoin d’une pension financée par le contribuable ? C’est la méthode qui a été désastreuse, en cherchant à couper brutalement dans la classe moyenne.

Une approche mesurée et expliquée aurait dû s’appuyer sur une dégressivité (tapering) fluide avec le maintien à 100 % pour les revenus inférieurs à Rs 80 000 par mois; une progressivité / Tapering avec une dégressivité étalée entre Rs 80 000 et Rs 100 000 ou Rs 120 000; et la récupération fiscale (Tax Clawback), au-delà, suppression ou récupération à travers l’impôt sur le revenu.

Ce recul crée un trou de Rs 6,2 milliards pour le semestre janvier-juin 2027. Faute d’avoir étalé la trajectoire de désendettement sur sept ans, l’État va procéder à des coupes d’urgence et augmenter la fiscalité indirecte.

Dans l’émission Au cœur de l’info, vous avez déclaré que « le gouvernement exagère l’importance des notations de Moody’s ». Pouvez-vous expliciter votre pensée ?
On peut comprendre le stress des décideurs politiques qui cherchent à bien faire, mais la panique autour de Moody’s repose sur une méconnaissance des marchés de capitaux. Faire croire qu’une rétrogradation d’un cran (de Baa3 à Ba1) provoquerait une fuite massive des dépôts Global Business (GBC) et l’effondrement de l’économie est une stratégie de la peur.

Maurice enregistrerait des retraits ciblés de la part de fonds souverains ou de pension conservateurs tenus par des mandats stricts. Ce qui concerne une minorité des dépôts GBC. La majorité des sociétés restent pour l’efficience transactionnelle, les traités fiscaux et le cadre juridique. 

Des banques comme ABSA Mauritius opèrent très bien à Ba1, et AfrAsia gère d’immenses liquidités en dollars sans aucune notation. Les banques gèrent leurs durées d’actifs et de passifs (ALM). La MCB détient Rs 286 milliards d’actifs liquides en devises (dont 190 milliards en cash et placements interbancaires) et plus de 54 % de ses prêts en devises sont à court terme. Lors de ses présentations aux investisseurs internationaux, la MCB met en avant sa solidité pour lever des fonds.

Le régulateur et les banques ne paniquent pas. La Banque de Maurice réalise des stress tests et n’a émis aucune directive d’urgence pour rehausser les ratios LCR ou CAR. L’exemple du Panama le prouve : dégradé par Fitch en 2024, son centre financier a quand même vu ses dépôts non résidents progresser de 15 % en deux ans. Une rétrogradation augmente légèrement les coûts d’emprunt que la MCB a déjà subis dans sa dernière émission obligataire de 400 millions de dollars à 6,15  % (les investisseurs le catégorisent déjà comme ce qu’on appelle cross over credit), mais des pays comme le Maroc ou le Brésil fonctionnent très bien à Ba1. Nos dirigeants sous-vendent notre juridiction par manque de conseils internationaux aguerris.

Personne ne conteste la nécessité de réformer les pensions. La critique porte sur la méthode comptable et la brutalité d’un calendrier mal calibré »

Le passage de la BRP à la State Age Pension (SAP) au 1er janvier 2027 est-il un simple changement de nom ? Quels sont les changements structurels ?
C’est la fin du droit universel inconditionnel payable à 60 ans au profit d’un système à éligibilité modulée. Le texte emploie des termes vagues (« may » au lieu de « shall ») concernant la revalorisation des prestations, sans garantir d’indexation obligatoire. De plus, Maurice ne dispose d’aucun indice officiel du coût de la vie propre aux séniors (Old-Age Retirement Cost of Living Index). Sans cet indice et sans obligation légale, le pouvoir d’achat des retraités sera grignoté par l’inflation.

Pouvez-vous clarifier l’âge effectif de départ à la retraite prévu par le Finance Bill ? L’âge de 60 ans demeure-t-il la norme ?
L’âge de 60 ans n’est plus la norme à taux plein. Le texte prévoit un relèvement de l’âge légal de départ étalé sur dix ans :

  • Nés avant sept. 1965 : Droit maintenu à 60 ans.
  • Cohorte sept. 1965 – août 1966 : Âge légal porté à 61 ans.
  • Cohorte sept. 1966 – août 1967 : Âge légal porté à 62 ans.
  • Cohorte sept. 1967 – août 1968 : Âge légal porté à 63 ans.
  • Cohorte sept. 1968 – août 1969 : Âge légal porté à 64 ans.
  • Nés à partir de sept. 1969 : Âge légal fixé à 65 ans.

Aligner l’âge légal sur 65 ans sur dix ans est une mesure conforme aux normes de l’OCDE (moyenne à 64,4 ans). Ce qu’il faut condamner, c’est de vouloir faire porter tout l’effort financier sur un ajustement fiscal brutal visant 2029 au lieu de faire des réformes de productivité.

Quel sera l’impact financier de la réduction de 0,5 % par mois appliquée en cas de demande anticipée de la pension ?
La réduction de 0,5 % par mois applique une décote de 6 % par an (soit -30 % sur la prestation pour un départ à 60 ans au lieu de 65 ans). Inversement, différer son départ entre 66 et 70 ans donne droit à une majoration de 0,75 % par mois (+9 % par an).

Ce barème respecte la neutralité actuarielle appliquée à l’international. C’est une incitation à prolonger l’activité. Toutefois, sans régimes dérogatoires pour pénibilité, cette règle frappe indifféremment les travailleurs manuels incapables de poursuivre leur emploi jusqu’à 65 ans.

Le Finance Bill durcit les critères d’éligibilité à la SAP (quinze ans de résidence cumulés après 40 ans, dont douze mois continus sur les trois dernières années). Quel est l’impact sur la diaspora et la MRA a-t-elle les moyens de contrôler ?
Cette disposition vise à empêcher le versement d’une pension non contributive à des personnes installées à l’étranger n’ayant pas participé à l’effort fiscal durant leurs années de pleine productivité.

La MRA dispose des moyens techniques requis. Grâce au Digital Travel Authorisation (Immigration Act) et à l’interconnexion avec les registres d’état civil, le contrôle de la résidence effective est entièrement automatisable.

Préserver un régime d’exception pour la classe politique détruit la légitimité morale de la réforme et empêche de bâtir le consensus national nécessaire»

Ces mesures rassurent-elles les futurs retraités ? Les citoyens peuvent-ils avoir confiance dans la stabilité de leur niveau de vie ?
La confiance est sapée parce que le système mauricien souffre d’un déséquilibre majeur entre les piliers. Il faut être clair : le pilier 1 (la SAP) est financé exclusivement par les impôts et subit toute la pression budgétaire. Pourquoi ? Parce que le pilier 2 contributif (NPF/NSF) n’a jamais rempli son rôle.

Historiquement, le NPF et le NSF ont été conçus avec des plafonds de cotisation et de prestations très bas, offrant des rentes dérisoires à la retraite. De plus, la gestion de leurs actifs a failli :

  1. Benchmark et allocation stratégique défaillants (SAA/TAA) : les comités d’investissement non professionnels ont appliqué un cadre d’allocation biaisé, surinvesti dans le marché local étroit et dans des obligations d’État à faible rendement qui ne couvraient pas l’inflation et la hausse des passifs.
  2. Absence de gestion actif-passif (LDI) : les rendements réels générés ont été très faibles faute d’investissement dans les actifs internationaux et alternatifs de croissance.

Comme le pilier 2 offrait des rentes dérisoires et que le pilier 3 (retraites privées) relève du libre choix individuel, toute la charge s’est effondrée sur le pilier 1 d’État. À l’instar du modèle canadien, Maurice doit se doter d’un pilier 2 fort, géré par une Mauritius National Investment Authority (MNIA) autonome, afin que des actifs bien investis financent de vraies rentes contributives et soulagent le budget fiscal.

Les nouvelles taxes prévues par le Finance Bill (assurances, numérique, jeux) seront-elles suffisantes pour financer le régime de pension ?
Absolument pas. Ce sont des rustines fiscales. Augmenter la fiscalité indirecte et faire grimper les frais de permis des services financiers risque de nous faire perdre notre compétitivité face aux Seychelles.

Il faut refondre la philosophie fiscale du pays pour stimuler l’investissement productif avec un impôt sur les sociétés à deux niveaux. D’un côté, fixer un taux d’imposition standard à 22 % ou 23 %, mais accorder des crédits d’impôt conditionnels aux entreprises qui investissent dans des secteurs productifs et créent des emplois locaux pour les Mauriciens, ramenant le taux effectif à un plancher de 15 %.

De l’autre avec une taxe sur la valeur des terrains (Land Value Tax) pour sanctionner la rente foncière et la spéculation des grands propriétaires qui bloquent des terres non agricoles pour des Smart Cities au lieu de les injecter dans la production.

Le renforcement des pouvoirs de la MRA (accès aux données CEB, CWA, état civil) est-il lié au financement des pensions ?
Ce croisement de données vise à vérifier la résidence réelle des demandeurs de pension et à traquer l’évasion fiscale. En analysant les consommations d’eau (CWA) et d’électricité (CEB), la MRA identifie l’occupation effective des logements.
C’est un outil d’efficacité administrative, mais il illustre la dérive fiscaliste d’un État aux abois, posant des questions éthiques sur le respect de la vie privée.

Que signifie la création d’un Steering Committee spécifique aux pensions plutôt que la mise en place d’une autorité de régulation autonome ?
S’en remettre à un simple Steering Committee politique pour piloter la réforme de la retraite montre une impréparation technique et une réticence à lâcher le contrôle de l’État. Un comité ministériel de pilotage ne possède ni la neutralité, ni l’expertise financière, ni le pouvoir de supervision. Ce qu’il fallait instaurer immédiatement, c’est une autorité de régulation et de gestion autonome (une MNIA) indépendante du pouvoir politique, dotée de mandats clairs en matière d’Asset-Liability Management (ALM) pour le pilier 2 et comptable directement devant le Parlement.

L’absence des syndicats et de la société civile au sein du comité de réforme est-elle préoccupante ?
C’est une faute politique majeure. La littérature économique de l’OCDE montre que la viabilité d’une réforme des retraites repose sur l’explication, la pédagogie et le consensus tripartite (État, patronat, syndicats).

Exclure les partenaires sociaux empêche de faire comprendre la nécessité de la réforme et condamne le texte à la contestation permanente.

La fin de l’exonération fiscale des pensions présidentielles est-elle une mesure symbolique ou à fort impact ?
L’amendement à la President’s Emoluments and Pension Act imposant la taxation des allocations des anciens dirigeants est une mesure à l’impact budgétaire insignifiant.

Son rôle est purement cosmétique : afficher une forme d’équité fiscale au sommet de l’État pour faire accepter la rigueur à la population.

Comment justifier le maintien d’un système à deux vitesses pour les parlementaires ?
Ce maintien de privilèges pour les députés ayant accompli deux mandats est moralement et économiquement indéfendable. Alors que l’État ordonne des décotes dures et le départ à 65 ans aux travailleurs ordinaires, préserver un régime d’exception pour la classe politique détruit la légitimité morale de la réforme et empêche de bâtir le consensus national nécessaire.

Pour rétablir durablement ses finances d’ici sept ans sans détruire son tissu social, Maurice doit cesser de se focaliser uniquement sur l’austérité des pensions et exécuter de vraies réformes de productivité et de croissance : à travers la structuration stratégique des SOE et aborder le portefeuille des entreprises publiques de manière professionnelle. Il faut liquider les entités qui ne sont pas viables, rationaliser les doublons, ouvrir le capital des entités commerciales au private equity, nouer des partenariats public-privé (PPP) ou procéder à des cotations en Bourse (SEM) afin de réduire l’empreinte de l’État et assainir la dette.

Il faut aussi éliminer le gaspillage public et raquer les dépenses inutiles. Couper dans le gaspillage de l’État ne nuit pas à la croissance et libère immédiatement des marges budgétaires.

Il faut également avoir une ouverture à l’immigration choisie (modèle Singapour par exemple) et cesser de se cantonner à l’importation de main-d’œuvre à bas coût. Ouvrir le pays aux jeunes entrepreneurs talentueux africains, indiens et européens pour renouveler la base fiscale, stimuler l’innovation et alimenter les cotisations du pilier 2.

Une autre mesure, la productivité administrative et le démantèlement des oligopoles. Il faut automatiser la délivrance des permis via des guichets uniques numériques pour éliminer la corruption. Il faut donner de vrais pouvoirs à la Competition Commission pour casser les oligopoles d’importation et faire baisser le coût de la vie.

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