Interview

Sam Lauthan : «Il faut démanteler la brigade anti-drogue»

Le 27 juillet 2018, la commission d’enquête sur la drogue soumettait son rapport. Une année après la publication, la Task Force mène son enquête et poursuit la mise en application des recommandations du rapport. Une chose est sûre : les trafiquants ne sont nullement découragés. Cocaïne, methaphétamines, drogue de synthèse… La liste est longue et la brigade anti-drogue ne chôme pas. Les records sont battus en termes de saisie. La dernière en date : 95 kilos de cocaïne cachées dans une pelleteuse le 11 juillet dernier. Un des commissaires et co-rédacteur du rapport donne son avis. Sam Lauthan, travailleur social et ancien ministre, nous fait le bilan. 

  • Une année après la publication du rapport de la commission d’enquête sur la drogue, présidée par l’ancien juge Paul Lam Shang Leen, pensez-vous que les recommandations aient été prises en considération ?
    Nous sommes venus avec 400 recommandations. Ce que je note, c’est que la National Drugs Commission ne siège pas régulièrement. Il faut instituer des sous-comités. Il faut démanteler la brigade anti-drogue et revoir son fonctionnement au plus vite, car il faut l’admettre, il y a des infiltrés à tous les niveaux.
     
  • Les institutions jouent-elles leur rôle dans la guerre contre la drogue ?
    La commission anti-corruption, la brigade anti-drogue, la douane et la prison mènent un combat acharné. Mais les fuites existent toujours, car la drogue est toujours présente en grande quantité sur le sol mauricien. À la prison, il faut dire que les choses ont changé. Un des changements, ce sont  les visites effectuées par les avocats. Les échanges d’informations entre détenus se faisaient lors des visites collectives par des avocats. Il faut mettre sur pied d’autres institutions comme un tribunal avec à sa tête, un juge d’application des peines. 
     
  • Pourquoi un tel tribunal ?
    C’est simple : il faut séparer les trafiquants des consommateurs. Un jeune qui est enfermé pour avoir fumé ne doit pas côtoyer les trafiquants, il risque de sombrer. Le système de détention préventive doit être aboli dans certains cas. Il faut réformer et réhabiliter. 
     
  • Pourquoi autant d’institutions pour combattre la drogue ?
    Au contraire, ce n’est pas suffisant. Il faut que la communauté s’implique. Ce combat n’est pas qu’une affaire de l’État. Il faut que la population aide les institutions. En 1982, j’avais alerté les associations religieuses sur la propagation de cette drogue. On m’a dit que seules les régions comme Plaine-Verte, cité Barkly et Roche-Bois qui sont concernées. Aujourd’hui, chaque coin et recoin de Maurice est infesté de ce poison. 
     
  • Que notez-vous en voyant le nombre de saisies de drogue ? Les mesures prises à nos frontières sont-elles fiables ?
    Pendant que la commission d’enquête siégeait, il y a eu la saisie de 135 kilos d’héroïne. Après, la valeur des saisies était à deux et, voire même, trois chiffres. Finalement, il y a eu la saisie de 95 kilos de cocaïne dans une pelleteuse. Les mesures sont prises, mais le trafic ne cesse pas. Les trafiquants cherchent toujours un moyen de faire entrer de la drogue. 
     
  • Comment réagissent les trafiquants ?
    Ils s’adaptent. Après le rapport de la commission, il y a eu d’autres saisies et nous pouvons voir que les méthodes changent. Par exemple, ils utilisent les enfants. Ils testent de nouvelles méthodes. 

Les gros bonnets emploient des spécialistes, des penseurs rusés et intelligents, pour trouver des failles"

  • Voulez-vous dire que les trafiquants sont au courant des méthodes utilisées par les autorités ?
    Je l’ai dit plus haut, il y aura toujours des fuites. Mais, d’un côté, c’est un fait que les gros bonnets emploient des spécialistes, des penseurs rusés et intelligents, pour trouver des failles en se basant sur des informations venant des taupes.  Les trafiquants procèdent ainsi : ils testent une piste avant de l’emprunter. Je vous cite un exemple: nous avions noté lors des auditions de la commission qu’un habitant de Vallée-des-Prêtres avait importé plusieurs pelleteuses avant de disparaître. Je me demande s’il y a eu des efforts pour retracer ce monsieur.
     
  • Grâce à la commission d’enquête, pouvons-nous dire que la mafia de la drogue a un visage ?
    Cessez d’associer la mafia au gros bras et aux armes. Les experts étrangers sur le sujet affirment que le chef d’une mafia peut bien être aussi respectable qu’un directeur d’une multinationale. Cela ne m’étonnera pas que ce soit aussi le cas ici. 
     
  • La drogue synthétique se propage dans le pays, pourquoi une telle propagation ? 
    En 1986, j’avais déposé devant la commission Rault. Lorsque j’avais parlé de designed drugs, on m’avait dit que c’est un concept flou. Aujourd’hui, des produits de quincaillerie sont utilisés pour confectionner cette drogue, un cocktail mortel qui rend le combat difficile, car il est fabriqué à l’intérieur de nos frontières. C’est une drogue facile à confectionner et peut prendre la forme de liquide, de poudre, de crystal, de bonbons et j’en passe. 
     
  • Quelles sont les barrières qui existent dans la mise en place des recommandations du rapport ?
    Il faut que le gouvernement implémente les recommandations dans l’intérêt de la population et dans son propre intérêt. Mais il y a des barrières incontrôlables. Il faut, d’abord, que lors des saisies, les détails cessent d’être communiqués à la presse. Cela aide les trafiquants à changer de méthode et à perpétrer leurs crimes. Il faut aussi que la brigade anti-drogue, la douane, la commission anti-corruption, la police travaillent ensemble. En Europe, l’Europol, regroupant 17 pays, a mis deux ans pour démanteler un réseau de contrefaçon et de drogue. Il faut collaborer ! 
     
  • Le rapport de la commission Lam Shang Leen a-t-il servi à quelque chose ?
    Nous avons levé le voile sur l’ampleur de la drogue à Maurice. Nous avons démontré la puissance de l’argent et de la mafia. Nous avons dévoilé certains principes de la mafia, dont l’omerta, la loi du silence. Les trafiquants qui sont arrêtés ne dévoilent pas les noms de ceux faisant partie du réseau. En échange de ce silence, la mafia protège ses proches et les gardent en vie. Nous avons aussi dévoilé qu’il y avait des ripoux dans plusieurs institutions, que la drogue est entrée dans les écoles et dans chaque couche sociale de la communauté mauricienne. 
     
  • Cette commission d’enquête suffira-t-elle pour combattre la drogue ou il en faudra-t-il une autre dans le futur ? 
    Nous avons fait 400 recommandations. Maintenant, il y a des suivis à faire pour la mise en place de ces recommandations. Il faut que les autres institutions suivent. La police doit pouvoir fournir des données détaillées des délits criminels et des accidents liés aux drogues.


 

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