Mise à jour: 26 janvier 2026 à 16:00

Saison des longanes à Maurice : un trésor sucré menacé par le ciel

Par Ajagen Koomalen Rungen 
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longane

Chaque été à Maurice, le longane réapparaît avec discrétion. Petit, rond et sucré, il n’a rien d’un fruit spectaculaire, mais incarne une tradition bien ancrée. Fruit de saison, de partage et de souvenirs, le longane reste un symbole fort de la mémoire collective et des cours familiales mauriciennes.

Selon les chiffres de la Food and Agricultural Research and Extension Institute (FAREI), Maurice produit environ 80 tonnes de longanes par an. Une production modeste à l’échelle agricole, mais significative culturellement. Car ici, le longane n’est pas un fruit de plantation massive. Il pousse surtout dans les cours des maisons, derrière les clôtures, près des varangues, dans les jardins familiaux. Chaque arbre est presque une histoire de famille.
Cependant, cette année, la saison est différente. La pluie, omniprésente, inquiète.

Un fruit intimement mauricien

Le longane, souvent comparé au litchi pour sa forme et sa chair, occupe pourtant une place bien à part dans le cœur des Mauriciens. Plus petit, plus délicat, il est surtout beaucoup plus sucré lorsqu’il est cultivé localement. « Longane Maurice », disent certains, comme une appellation officieuse, presque un label.

Dans les marchés, il apparaît sans fanfare. Pas de grandes campagnes promotionnelles, pas de conditionnement sophistiqué. Il est vendu en petites grappes, parfois encore avec des feuilles, preuve de sa fraîcheur. Il est consommé tel quel, partagé en famille, offert au voisin, donné aux enfants qui grimpent aux arbres.

Contrairement à d’autres fruits tropicaux, le longane n’a jamais été au centre d’une politique agricole ambitieuse à Maurice. Et pour cause : il n’existe pas de grandes exploitations commerciales de longanes. La production repose presque entièrement sur des arbres dispersés à travers l’île.

80 tonnes par an… mais aucun champ à perte de vue

Les données de la FAREI sont claires : environ 80 tonnes de longanes sont produites chaque année à Maurice. Un chiffre qui peut sembler respectable, mais qui cache une réalité très particulière.

Contrairement à la canne à sucre, à l’ananas ou même au litchi, le longane n’est pas cultivé en vergers industriels. Il pousse là où il a toujours poussé : dans les cours des maisons, sur des terrains familiaux, parfois planté par un grand-père il y a plusieurs décennies.

Ces arbres sont rarement entretenus de manière professionnelle. Ils donnent des fruits selon les caprices du climat, de la pluie, du soleil. Certaines années sont généreuses, d’autres beaucoup moins. Et pourtant, le longane mauricien conserve une réputation solide : une chair très sucrée, un goût intense, bien plus prononcé que celui des longanes importés.

Le goût du terroir, sans label

À Maurice, personne ne parle de « terroir » quand il s’agit de longanes. Et pourtant, tout y est. Le sol, le climat, l’exposition, le savoir-faire empirique transmis de génération en génération.

« Nou longane isi pli doux », entend-on souvent sur les marchés. Une affirmation que les consommateurs répètent sans hésitation. Et pour cause : les longanes cultivés localement mûrissent lentement, généralement sans traitement chimique, nourris par un sol riche et un climat tropical stable… du moins en temps normal. Mais cette année, la stabilité climatique fait défaut.

La pluie, grande ennemie du longanier

Le longanier est un arbre robuste, mais capricieux. S’il apprécie la chaleur, il n’aime pas l’excès d’humidité, surtout durant la floraison et la phase de maturation des fruits.

La pluie excessive peut provoquer :
• une chute prématurée des fleurs,
• une mauvaise nouaison,
• des fruits moins sucrés,
• voire des maladies fongiques.

Or, cette saison, les pluies ont été plus fréquentes que la normale, perturbant le cycle naturel du fruit. Pour les arbres isolés dans les cours, l’impact reste limité. Mais pour ceux qui ont fait le choix audacieux d’une culture à plus grande échelle, l’inquiétude est bien réelle.

Krishna Mdhin Bhageeruth, l’exception qui confirme la règle

À Maurice, les planteurs de longanes se comptent sur les doigts d’une main. Parmi eux, Krishna Mdhin Bhageeruth fait figure de pionnier discret.  Là où la majorité se contente d’un ou deux arbres pour la consommation familiale, lui a fait un pari rare : cultiver le longanier de manière structurée. Sur ses terres, il entretient environ une centaine de longaniers, un chiffre presque inédit à l’échelle mauricienne.

Chaque année, il espère une production d’environ 10 tonnes de longanes. Un volume modeste comparé aux grandes cultures, mais considérable pour un fruit aussi peu exploité commercialement. « Longane, ce n’est pas une culture facile. Il faut de la patience, de l’observation, et surtout accepter que la nature décide », confie-t-il.

Une année sous haute surveillance

Cette saison, Krishna Mdhin Bhageeruth regarde le ciel plus que ses arbres. Les pluies répétées l’inquiètent. Car il le sait : le longane n’aime pas la pluie excessive. Il explique : « Trop de pluie, ça peut tout gâcher. Les fleurs tombent, les fruits deviennent aqueux, moins sucrés. Et parfois, on perd une partie de la récolte ».

Pour un planteur qui mise sur une production annuelle de 10 tonnes, chaque perturbation climatique est un risque économique. Contrairement aux grandes cultures subventionnées ou assurées, le longane reste une production marginale, sans filet de sécurité.

Une culture de passion plus que de profit

Pourquoi alors s’acharner à cultiver un fruit aussi incertain ? Pour Krishna Mdhin Bhageeruth, la réponse est simple : la passion. « Le longane fait partie de notre culture. C’est un fruit que les Mauriciens aiment, qu’ils attendent chaque année », dit-il. Certes, il sait que le marché est limité, que la demande est saisonnière, que les prix fluctuent. Mais il croit au potentiel du longane mauricien, à sa qualité, à son goût unique.

Au-delà des chiffres, la saison des longanes raconte quelque chose de plus profond sur Maurice. Elle révèle une agriculture encore très liée à la sphère familiale, à la transmission, à l’attachement à la terre. Le longanier planté dans une cour n’est pas seulement un arbre fruitier. Il est souvent un héritage, un souvenir d’enfance, un prétexte au partage.

Les enfants grimpent pour cueillir les grappes. Les voisins échangent les fruits. Les sacs circulent de maison en maison.

Pourquoi le longane n’a-t-il jamais été industrialisé ?

La question mérite d’être posée : pourquoi, malgré sa popularité, le longane n’a-t-il jamais fait l’objet d’une culture à grande échelle à Maurice ? Plusieurs raisons expliquent cette réalité :
• un rendement irrégulier,
• une forte dépendance au climat,
• une saison courte,
• une conservation limitée,
• et un marché essentiellement local.

À cela s’ajoute un facteur culturel : le longane est perçu comme un fruit « de maison », pas comme un produit de grande distribution.

FAREI et la réalité du terrain

Selon la FAREI, la production annuelle de longanes à Maurice reste stable autour de 80 tonnes, sans réelle perspective d’augmentation significative à court terme. L’institut reconnaît l’absence de grandes plantations et souligne le caractère dispersé de la culture.

Des essais ont été menés, des études réalisées, mais le longane reste un fruit marginal dans les politiques agricoles nationales.

Une saison attendue, malgré tout

Malgré les inquiétudes liées à la pluie, la saison des longanes reste très attendue. Sur les marchés, les consommateurs scrutent l’arrivée des premières grappes. Les discussions vont bon train : « Li doux ? », « Li bon sa lane-la ? » Chaque saison est différente. Chaque arbre raconte une autre histoire. Pour Krishna Mdhin Bhageeruth, l’espoir demeure : « Tant que les arbres donnent, on continue ».

À l’heure où l’agriculture mauricienne se transforme, où la pression foncière augmente, où les habitudes alimentaires évoluent, le longane reste un symbole de résistance douce. Il ne cherche pas à conquérir le monde. Il se contente d’exister, chaque été, dans les cours, sur les marchés, dans les mains collantes des enfants.

Cette année, plus que jamais, la qualité des longanes dépendra du ciel. Trop de pluie, et la douceur légendaire pourrait s’estomper. Un équilibre fragile, comme souvent dans l’agriculture. Mais à Maurice, on sait attendre. On sait savourer ce qui est rare. Et le longane, avec ou sans pluie, reste un fruit profondément ancré dans l’âme de l’île.


Le longane à Maurice

• Production annuelle : environ 80 tonnes
• Source : FAREI
• Type de culture : principalement arbres dans les cours
• Planteur notable : Krishna Mdhin Bhageeruth
• Nombre de longaniers : ~100
• Production estimée : 10 tonnes/an
• Risque principal : pluies excessives

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