Magazine

Rue La Corderie : l’invasion du prêt-à-porter

Il y a une vingtaine d’années la rue La Corderie, à Port-Louis, était le lieu de référence pour trouver du tissu pour la confection des vêtements sur mesure. Aujourd’hui, cette rue a perdu sa vocation sous la pression des magasins de prêt-à-porter. Rencontre avec ceux qui résistent tant bien que mal à cette invasion.

S’il y a une chose qui n’a pas changé à la rue La Corderie, c’est bien l’incessant va-et-vient de piétons et de véhicules. Mais cette rue n’est plus la même depuis que plusieurs magasins de tissus se sont reconvertis dans le prêt-à-porter.Évolution oblige, diront certains.

Mohammed Mahomed, 61 ans, a été l’un des témoins de ce revirement de situation. « La rue La Corderie était réputée pour ses épices et ses tissus. Les Mauriciens sortaient des quatre coins de l’île pour y trouver ce qui donnerait du goût à leur mets ou encore pour acheter de quoi leur donner fière allure. Mais petit à petit les choses ont changé et la rue a un peu perdu de son effervescence. Le prêt-à-porter est un peu responsable certes, mais c’est le développement des régions rurales qui a fait baisser notre chiffre d’affaires », témoigne-t-il.

Et pour cause, avec le développement, les petits villages se sont aussi dotés de leurs propres magasins. « Avant, les gens des régions rurales venaient acheter leurs tissus à la rue La Corderie. Aujourd’hui ils n’ont aucune raison de le faire, parce que leurs localités disposent de magasins similaires », explique Mohammed Mahomed.

Mais, si le sexagénaire a pu pendant 45 ans nourrir sa famille grâce à son magasin, cela est dû à sa clientèle. « Comme beaucoup de magasins qui vendent de la toile comme le mien ont pu résister au prêt-à-porter grâce à cette clientèle qui est restée fidèle aux vêtements taillés sur mesure. »

À quelques pas du magasin de Mohammed Mahomed, se retrouve celui de Zaida Ruhoutally. Directrice de l’enseigne US2, cette dernière estime que seule la qualité du tissu permet encore aux magasins qui ont choisi de vendre de la toile de survivre. « Le prêt-à-porter est certes moins cher, mais force est aussi de constater que la qualité n’est pas la même. Par exemple, chez nous, nos clientes ne trouveront que du haut de gamme. C’est d’ailleurs, pour cette raison que nous sommes encore là », insiste-t-elle.

Cependant, pour satisfaire les clients, il faut absolument suivre la mode. «  Il faut être à l’affût de ce qui se fait sur le plan mondial quand on importe du tissu de l’étranger. C’est encore plus compliqué, quand la clientèle est exclusivement féminine comme la nôtre, parce que la tendance bouge très vite quand il s’agit de tissus pour dames », explique la commerçante.

Ameen Emambux est à la tête du magasin Textile Vision depuis 1985. Il estime qu’il y a un autre facteur qui est venu altérer la frénésie de cette rue. « Il n’y a pas si longtemps, on pouvait vendre nos tissus dans la rue. Aujourd’hui avec les nouvelles lois on n’a plus le droit de le faire. Ce folklore, si mauricien, d’acheter dans la rue, a joué contre nous », déplore-t-il.
Mais tout n’est pas si sombre. Et pour cause, comme Reza Ibrahim, il y a encore ceux qui gardent espoir que la rue La Corderie retrouvera son lustre d’antan.

« Le prêt-à-porter c’est pour un temps. En effet, de plus en plus de Mauriciens retournent vers les vêtements taillés sur mesure et ce, même s’ils sont relativement plus chers. Ces derniers préfèrent ainsi investir plutôt dans des vêtements qu’ils vont pouvoir porter pendant longtemps que dans du prêt-à-porter qui s’abîme facilement. »

Rachid Caunhye de Royal Garments est lui d’un avis contraire : « Dans le passé, et ce pendant trois générations, ma famille a vendu du tissu. Aujourd’hui, ce commerce n’est plus ce qu’il était. À un certain moment, il a fallu que je sois réaliste. C’est pour cette raison que j’ai converti mon magasin de tissus en magasin de prêt-à-porter qui est beaucoup plus profitable. »

Photos:  R. Panchoo