Mise à jour: 18 janvier 2026 à 16:30

Rodrigues tremble : ce qui se passe vraiment sous nos pieds

Par Jenna Ramoo
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Un séisme de magnitude 5,4 a été enregistré près de l’île Rodrigues le mardi 6 janvier 2026.

Si Rodrigues vit au rythme des craquements de la croûte terrestre, Maurice possède un profil de risque bien différent. Pourquoi une telle différence ? Plongée avec le chercheur Murughen Sadien au cœur des Mascareignes pour démystifier les séismes.

Le sol a tremblé à Rodrigues. Des objets se sont déplacés, la population a ressenti les secousses. Un séisme de magnitude 5,4 a été enregistré près de l’île le mardi 6 janvier 2026. Sans causer de gros dégâts aux bâtiments solides, l’événement rappelle que cette petite terre émergée à 650 kilomètres à l’est de Maurice n’est pas à l’abri des mouvements de la croûte terrestre.

« Un séisme est un tremblement du sol causé par la libération soudaine d’énergie accumulée dans la croûte terrestre, le plus souvent le long des failles où les plaques tectoniques se déplacent ou s’entrechoquent », explique Murughen Sadien, océanographe physique et doctorant au Earth and Ocean Lab de l’Université des Mascareignes et l’Université de Maurice (UoM). Pour comprendre ce phénomène, il faut remonter aux fondements de la tectonique des plaques. Une plaque tectonique est un vaste bloc rigide de la lithosphère, la couche externe solide de la Terre. Ces plaques se déplacent très lentement, de quelques millimètres à quelques centimètres par an, sur une couche plus chaude et plus ductile du manteau appelée l’asthénosphère.

« Les mouvements des plaques exercent une pression croissante sur les roches le long des failles. Tant que la friction et le poids des roches bloquent le glissement, l’énergie s’accumule », détaille le chercheur. Mais lorsque la pression dépasse cette résistance, parfois favorisée par l’érosion ou la présence de fluides, la faille cède brusquement. L’énergie libérée se propage alors sous forme d’ondes sismiques qui font vibrer le sol et peuvent déclencher des phénomènes secondaires comme des tsunamis.

Trois types de failles dans l’océan Indien

La majorité des séismes dans l’océan Indien est liée aux mouvements des plaques tectoniques, en particulier au niveau des dorsales océaniques, des zones de fracture et des zones de subduction. Les scientifiques distinguent trois grands types de failles, chacun présentant des caractéristiques et des risques spécifiques.

Les failles normales se forment lorsque la croûte terrestre s’étire et s’amincit, comme le long des dorsales océaniques où les plaques s’écartent. Dans l’océan Indien, elles sont surtout présentes le long de la dorsale médio-indienne et de la dorsale sud-est indienne. Elles génèrent généralement des séismes peu profonds, de magnitude faible à modérée.

Les failles transformantes apparaissent lorsque deux plaques glissent horizontalement l’une par rapport à l’autre, sans création ni destruction de croûte terrestre. Elles se trouvent principalement le long des zones de fracture reliant les segments des dorsales comme la zone de fracture Marie-Céleste (MCFZ) et celle d’Egeria (EFZ). Ces failles peuvent provoquer des séismes modérés à forts, parfois supérieurs à magnitude 6, notamment près de Rodrigues.

Les failles inverses et chevauchantes se produisent dans des contextes de convergence tectonique, lorsque deux plaques se rapprochent, notamment lors d’une subduction, où une plaque plonge sous une autre, ainsi que lors de collisions continent–continent, comme dans le cas de l’Himalaya. Ce type de faille est à l’origine de certains des séismes les plus puissants au monde tels que le séisme de Sumatra–Andaman en 2004 (Mw 9,1) et celui du Makran en 1945 (Mw 8,1), souvent accompagnés de tsunamis. Ce sont les failles les plus dangereuses, capables de générer de très fortes secousses et des vagues géantes susceptibles d’affecter même des zones éloignées comme les côtes basses et les installations côtières des Mascareignes.

Rodrigues : une position géologique particulière

Rodrigues se trouve à l’extrémité est de la dorsale de Rodrigues, à environ 250 kilomètres de la partie sud active de la dorsale médio-indienne centrale où se produisent la plupart des séismes de la région. Cette proximité avec des structures tectoniques actives explique l’activité sismique régulière observée dans la zone.

Selon les données de l’Institut géologique des États-Unis (USGS), les séismes les plus forts enregistrés dans cette zone ont atteint des magnitudes de 6,3 en août 2010 et de 6,7 en juillet 2012, principalement le long de la zone de fracture Marie-Céleste. D’autres études menées entre 2014 et 2016 montrent qu’un grand nombre de petits séismes ont également été détectés : au total, 63 secousses de faible intensité avec des magnitudes comprises entre 1,6 et 3,7.

Les petites îles océaniques comme Rodrigues présentent une vulnérabilité particulière face aux aléas sismiques. Même des séismes de magnitude modérée peuvent être ressentis sur l’ensemble de l’île avec une amplification locale des secousses liée aux caractéristiques géologiques superficielles. « Ces mouvements sismiques peuvent provoquer des instabilités gravitationnelles et des phénomènes de déstabilisation côtière », avertit le chercheur.

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La dorsale médio-indienne centrale est une zone où les plaques tectoniques s’écartent. Les séismes enregistrés depuis 2000 sont en jaune. MCFZ et EFZ sont des failles sous-marines importantes. Représentation schématique de la Terre. Emplacements des événements hydroacoustiques enregistrés en 2012 (Source : Tsang-Hin-Sun et al., 2016).

Maurice : un profil de risque différent

La situation diffère pour l’île Maurice. « Située loin des grandes zones de subduction, Maurice n’est pas exposée à des séismes fréquents. Le risque local est faible car l’île ne possède pas de grandes failles actives », précise Murughen Sadien.

Cependant, Maurice n’est pas totalement à l’abri. De puissants séismes lointains comme ceux de Sumatra ou du Makran peuvent générer des tsunamis capables d’atteindre les côtes mauriciennes. Des glissements volcaniques sous-marins peuvent aussi provoquer des vagues géantes comme cela s’est produit près de La Réunion. Un bloc de corail de 90 m³ découvert à Beau-Champ en 2010 témoigne d’un tel événement survenu il y a environ 5 200 ans. L’exposition aux tsunamis, qu’ils soient d’origine régionale ou lointaine, combinée à la faible altitude des zones littorales, accroît le risque pour les populations et les infrastructures côtières.

Magnitude et intensité, deux mesures complémentaires

Les séismes peuvent être mesurés de deux manières : par la quantité d’énergie qu’ils libèrent (magnitude) ou par le degré de secousse du sol qu’ils provoquent en un lieu donné (intensité).

La magnitude évalue l’énergie libérée à la source du séisme. Elle est exprimée sur des échelles comme celle de Richter ou l’échelle de moment sismique (Mw). Un séisme de magnitude 7 libère beaucoup plus d’énergie qu’un séisme de magnitude 5. L’échelle est logarithmique.

L’intensité décrit les effets et la gravité du séisme en un endroit précis : ce que ressentent les personnes ainsi que les dommages aux bâtiments. Elle est mesurée à l’aide d’échelles comme l’échelle Medvedev-Sponheuer-Karnik (MSK) ou l’échelle de Mercalli Modifiée (MMI). Exemple : un séisme de magnitude 6 peut provoquer une intensité VII près de l’épicentre et une intensité III plus éloignée.

Un séisme de magnitude 5,4 est considéré comme modéré. Cependant, même des séismes de cette intensité peuvent provoquer des secousses importantes et des effets locaux, surtout si des zones habitées se trouvent à proximité de l’épicentre.

Des secousses indépendantes à Rodrigues

Les séismes enregistrés à Rodrigues sont-ils liés entre eux ? En général, non, affirme Murughen Sadien. La plupart des séismes enregistrés autour de Rodrigues ne sont pas liés entre eux.

Rodrigues se trouve dans l’océan Indien, près de grandes zones de fractures sous-marines et d’une dorsale océanique (une zone où les plaques tectoniques s’écartent lentement). Dans cette région, les secousses ne suivent pas un schéma unique.

Autour de Rodrigues, les séismes se produisent surtout de manière isolée. Ils apparaissent par petits groupes dans différentes zones, sans qu’un tremblement de terre en déclenche un autre. Chaque séisme est généralement causé par des tensions locales dans la croûte terrestre.

Certaines parties du fond océanique sont même étonnamment calmes, sans activité sismique notable. Cela s’explique par la nature particulière des roches en profondeur, qui absorbent ou répartissent les contraintes différemment.

Dans d’autres zones de l’océan Indien, le comportement des séismes est différent. Sur certaines dorsales océaniques très actives, les tremblements de terre peuvent être liés entre eux, surtout lorsqu’il y a des mouvements de magma sous la surface. Dans ces cas-là, un séisme peut en déclencher d’autres sur une courte période.

Glossaire

Océanographe physique

Scientifique qui étudie les mouvements de l’eau (courants, vagues, marées), les échanges avec l’atmosphère et l’impact des océans sur le climat et les zones côtières.

Sismologie

Science qui étudie les tremblements de terre afin de comprendre l’origine des secousses et les mouvements brusques de la Terre.

Géodésie

Science qui mesure la forme de la Terre et les déplacements lents du sol, notamment grâce aux données GPS.

Tectonique des plaques

Étude des grands morceaux de la croûte terrestre (plaques) et de leurs mouvements, qui provoquent les séismes et forment montagnes, volcans et océans.

Lithosphère

Couche rigide et solide de la Terre, composée de la croûte et de la partie supérieure du manteau, qui forme les plaques tectoniques.

Asthénosphère

Couche plus ductile (malléable) du manteau terrestre située sous la lithosphère, où les roches peuvent s’écouler lentement, permettant aux plaques tectoniques de se déplacer.

Faille

Fracture dans la croûte terrestre le long de laquelle des mouvements peuvent provoquer un séisme.

Subduction / zone de subduction

Zone où une plaque océanique glisse sous une autre plaque (continentale ou océanique), provoquant des séismes, des volcans et parfois des tsunamis.

Sismicité

Fréquence et répartition des tremblements de terre dans une région donnée.

Événements hydroacoustiques

Phénomènes détectés par le son sous l’eau, comme des séismes sous-marins, des éruptions volcaniques ou des explosions. Ces sons permettent aux scientifiques de suivre l’activité océanique.

Tsunami

Grande vague océanique générée par un séisme sous-marin, un glissement de terrain ou une éruption volcanique.

Glissement de terrain

Déplacement soudain de roches, terre ou sédiments sur une pente, parfois déclenché par des pluies, un séisme ou l’érosion.

Dorsale océanique

Chaîne de montagnes sous-marines où de nouvelles roches se forment lorsque les plaques tectoniques s’écartent.

Élévation du niveau de la mer

Augmentation du niveau moyen de la mer, souvent liée au réchauffement climatique, qui accentue les risques d’inondation et de submersion côtière.

Risque composé

Situation où plusieurs dangers (séismes, tsunamis, cyclones) peuvent se combiner et amplifier leurs impacts sur une zone.

Prévision sismique

Estimation des probabilités qu’un séisme se produise dans une région donnée ; impossible de prédire exactement date, heure et magnitude.

Modélisation hydrodynamique

Simulation informatique des mouvements de l’eau (vagues, tsunamis, inondations) pour évaluer les impacts sur les côtes.


Bio Express

Océanographe physique et doctorant au Earth and Ocean Lab de l’Université des Mascareignes et l’UoM, Murughen Sadien étudie la dynamique des océans, les interactions océan–atmosphère et les processus côtiers, avec un focus sur les environnements insulaires vulnérables. Spécialiste de la modélisation hydrodynamique, il analyse la circulation océanique, les risques littoraux et les tsunamis pour renforcer la résilience des communautés côtières.

Titulaire d’un diplôme d’ingénieur en Techniques et Instrumentation spatiales (ISAE-SUPAERO, Toulouse), d’un Master en océanographie physique (Université Toulouse III) et d’un BSc en physique avec électronique (Université de Maurice), il possède des compétences en télédétection, SIG, relevés océanographiques et modélisation numérique.

Son doctorat porte sur les failles sismiques et les risques de tsunami dans le sud-ouest de l’océan Indien, incluant Rodrigues, le Piton de la Fournaise et d’autres zones à risque. Il réalise des simulations pour anticiper la propagation des vagues, identifier les zones inondables et améliorer les plans d’évacuation.

Murughen Sadien a participé à des programmes régionaux et internationaux comme GMES & Africa et ECOFISH, contribuant à des stations climatiques régionales et collaborant avec des équipes multidisciplinaires pour intégrer la science dans les politiques publiques. Il s’investit également dans la formation technique et la planification côtière, transformant la recherche scientifique en solutions concrètes pour les sociétés insulaires.

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