Richard Li : «Quelle promesse voulons-nous faire aux citoyens ?»
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Le Défi Quotidien
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La réforme de la Basic Retirement Pension a remis en lumière la question de la pérennité du modèle social mauricien.
Mais, pour l’actuaire Richard Li, le véritable débat ne porte pas uniquement sur les chiffres. Avant de s’interroger sur la capacité de l’État à financer les pensions, il estime indispensable de clarifier le rôle même de cette prestation et les engagements que la société souhaite prendre envers ses citoyens. Selon lui, l’avenir de l’État-providence dépend autant de la confiance entre les générations que de l’équilibre des finances publiques.
La réforme de la Basic Retirement Pension annoncée dans le Budget 2026-2027 relance le débat sur la soutenabilité des finances publiques. En tant qu’actuaire, estimez-vous que le modèle actuel de pension universelle est encore viable à long terme ? Quels sont les principaux défis auxquels Maurice est confrontée ?
Avant de parler de viabilité, il faut répondre à une question beaucoup plus fondamentale que nous n’avons jamais véritablement tranchée collectivement : à quoi sert la pension de l’État ? Est-elle un filet de sécurité destiné à protéger les personnes âgées contre la pauvreté ? Une reconnaissance d’une vie de contribution au pays ? Ou un véritable revenu de remplacement au moment de la retraite ?
Ces trois objectifs sont différents et impliquent des modes de financement distincts. Pourtant, au fil des années, nous avons demandé à un seul dispositif de remplir simultanément ces trois fonctions.
Comme tout système de protection sociale, la pension repose sur un principe de solidarité : un grand nombre de personnes contribuent afin que celles qui en ont besoin puissent être protégées. Ce mécanisme fonctionne tant que l’équilibre entre les cotisants et les bénéficiaires est maintenu.
Or, avec le vieillissement de la population, le nombre de retraités augmente plus rapidement que celui des actifs. Le principal défi n’est donc pas uniquement financier.
C’est aussi une question de clarté et de contrat social. Beaucoup de Mauriciens ont organisé leur avenir autour d’attentes qui n’ont jamais été formalisées comme des garanties. Lorsque les circonstances changent, le contrat social doit évoluer lui aussi. Mais si cette évolution donne l’impression que les règles sont modifiées sans préparation ni adhésion de la population, elle sera difficilement acceptée, même lorsqu’elle est économiquement justifiée.
À mes yeux, le système peut rester viable, à condition de répondre honnêtement à trois questions essentielles : quelle promesse voulons-nous faire, à qui s’adresse-t-elle et qui est prêt à la financer ? Une fois ces réponses clairement établies, il faut laisser aux citoyens le temps de s’y adapter.
Au-delà de la pension de retraite, Maurice offre également un système de santé gratuit et plusieurs prestations sociales. Pensez-vous que le modèle actuel de l’État-providence puisse être maintenu dans les prochaines décennies ?
C’est précisément l’expression « tel quel » qui mérite d’être interrogée. Rien de ce qui est fourni collectivement n’est réellement gratuit. Chaque prestation est financée, directement ou indirectement, par les impôts, les cotisations, l’endettement public ou par des arbitrages qui limitent les ressources disponibles pour d’autres priorités.
Un État-providence repose avant tout sur un vaste mécanisme de solidarité entre les générations, entre les actifs et les retraités, entre les personnes en bonne santé et celles qui sont malades.
La véritable question n’est donc pas de savoir si ces transferts doivent exister. Ils sont au cœur même de notre modèle social. En revanche, il faut s’assurer que leurs règles soient comprises, acceptées et perçues comme équitables, notamment par les générations qui devront financer les décisions prises aujourd’hui.
Il existe également des arbitrages inévitables. Une prestation universelle préserve la dignité des bénéficiaires, puisqu’elle évite à chacun d’avoir à démontrer sa pauvreté. Elle est aussi plus simple à administrer. À l’inverse, une prestation ciblée permet de concentrer les ressources sur ceux qui en ont le plus besoin, mais elle peut créer un sentiment d’injustice chez ceux qui se retrouvent juste au-dessus des critères d’éligibilité.
Le même dilemme se pose pour la santé gratuite. Une population vieillissante consomme naturellement davantage de soins au moment même où la base des contributeurs diminue. Plusieurs pays, notamment le Japon et de nombreuses nations européennes, ont déjà été confrontés à cette réalité. Aucun n’a renoncé à son État-providence. Tous ont cependant dû le réformer pour tenir compte des nouvelles réalités démographiques et économiques.
Maurice devra probablement suivre la même voie : préserver le principe de solidarité tout en adaptant les mécanismes qui permettent de le financer durablement.
Quelles réformes devraient être engagées dès aujourd’hui afin d’assurer la pérennité de notre système de protection sociale tout en préservant l’équité entre les générations ?
Je me garderai bien de défendre une solution unique. Il n’existe pas de réponse parfaite. Il existe avant tout des choix de société qui doivent être débattus ouvertement.
À mes yeux, quatre pistes méritent toutefois une réflexion sérieuse. La première consiste à définir clairement le niveau minimal de protection que Maurice souhaite garantir à chaque personne âgée. Aujourd’hui, ce seuil reste implicite et varie au gré des budgets et des échéances électorales. Une définition claire, assortie de règles d’indexation transparentes, offrirait davantage de visibilité à tous.
La deuxième priorité est d’établir des mécanismes d’ajustement prévisibles. Un système qui ne s’adapte jamais finit par devenir insoutenable. Mais un système qui change constamment détruit la confiance et empêche chacun de préparer sereinement sa retraite.
Troisièmement, toute réforme devrait respecter un principe fondamental d’équité : ne pas modifier brutalement les règles pour ceux qui sont déjà proches de la retraite et n’ont plus le temps de réorganiser leur épargne ou leurs projets de vie.
Enfin, il est indispensable d’élargir le débat.
L’équité entre les générations ne concerne pas uniquement les pensions. Elle touche également l’éducation, la santé, le logement, les infrastructures, l’environnement et, plus largement, le modèle économique que nous souhaitons transmettre aux générations futures.
Au fond, la véritable question n’est peut-être pas de savoir comment financer une pension, mais quel modèle de société nous voulons construire pour permettre à chacun de vieillir dans la dignité.
La force d’un système de protection sociale ne repose pas uniquement sur ses équilibres financiers. Elle dépend avant tout de la confiance que les citoyens lui accordent. Cette confiance se construit au fil des décennies, mais elle peut être fragilisée en quelques décisions seulement.
À mes yeux, préserver cette confiance constitue aujourd’hui la plus importante des réformes.