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Reza Uteem : «Sans Bérenger au MMM, il y a davantage d’échanges d’idées»

Par Patrick Hilbert
Publié le: 2 May 2026 à 17:30
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Reza Uteem

Le ministre du Travail, Reza Uteem, parle des grands chantiers pour améliorer le sort des travailleurs. Il insiste sur le fait que le gouvernement compte bien appliquer son programme durant ce mandat. En tant que président de parti, il commente le MMM sans Paul Bérenger, mais aussi la position des Mauves au sein du gouvernement.  

Quels sont les grands dossiers prioritaires sur votre table ?
La priorité de mon ministère demeure l’amélioration continue des conditions de travail des salariés, ainsi que la garantie du respect de leurs droits et du règlement des litiges dans des délais raisonnables. Dans les jours à venir, je référerai un certain nombre de sujets au National Tripartite Council, récemment constitué, pour examen. Ces sujets porteront notamment sur la semaine de travail de 40 heures, la nécessité d’étendre la protection du Workers’ Rights Act aux travailleurs percevant plus de Rs 50 000 par mois, la révision du mode de fonctionnement du Workfare Programme et du Portable Retirement Gratuity Fund, l’indépendance des comités disciplinaires, les congés parentaux, ainsi que les mesures visant à améliorer les relations industrielles, entre autres.

Par ailleurs, le comité interministériel que j’ai eu l’honneur de présider, chargé d’élaborer le protocole applicable en cas de pluies torrentielles, a finalisé son rapport. Le Conseil des ministres sera très prochainement appelé à avaliser ses recommandations, afin de mettre un terme à toute discrimination entre les employés du secteur privé et les fonctionnaires lors des avis de pluies torrentielles.

Où en sont les choses par rapport à la semaine de 40 heures ? Est-ce que ce sera une mesure qui viendra bientôt ? Quelle est votre position par rapport au secteur privé qui souhaite une baisse des salaires en cas de 40 heures ?
Le programme gouvernemental prévoit l’introduction d’une semaine de travail de 40 heures dans les secteurs non essentiels. Il s’agit d’une réforme majeure, marquant une évolution significative par rapport au cadre actuel de 45 heures hebdomadaires.

Nous n’avons malheureusement pas pu dégager de consensus sur cette question lors des Assises du travail et de l’emploi tenues l’année dernière. En conséquence, le sujet sera de nouveau examiné au sein du National Tripartite Council, qui regroupe à la fois les représentants syndicaux et patronaux. Il appartiendra ensuite au Conseil des ministres de trancher. Mais soyons bien clairs : le gouvernement n’est l’otage de personne et nous comptons appliquer pleinement notre programme gouvernemental tout au long de notre mandat.

Le marché de l’emploi reste sous tension dans beaucoup de secteurs : quelles mesures concrètes comptez-vous prendre à court terme ? 
Le marché de l’emploi connaît de profondes mutations et est influencé par plusieurs facteurs majeurs. Tout d’abord, notre pays est confronté à une crise démographique marquée par le vieillissement de la population et la diminution de la population active. Dans ce contexte, nous n’avons d’autre choix, du moins à court terme, que de recourir à la main-d’œuvre étrangère. C’est pourquoi le gouvernement a procédé à une simplification et à une accélération des procédures de délivrance des permis de travail, notamment par la suppression des quotas et du système de Permission in Principle. Ces mesures s’accompagnent toutefois d’une exigence claire : les employeurs doivent, en priorité, privilégier le recrutement de travailleurs locaux.

Il existe également un problème de skills mismatch, c’est‑à‑dire un décalage entre l’offre et la demande de main-d’œuvre. De nombreux jeunes ne sont pas disposés à travailler dans plusieurs secteurs qui peinent pourtant à recruter, car ils nourrissent d’autres aspirations professionnelles.

Nous devons donc revoir en profondeur notre politique de formation et accorder davantage d’importance à la valorisation des métiers. Il est grand temps de mettre en place une véritable école des métiers, offrant une formation professionnelle de qualité, capable de mieux répondre aux besoins du marché du travail et de faciliter l’insertion et l’embauche de nos jeunes.

À cela s’ajoute la mobilité croissante de la main-d’œuvre à l’échelle mondiale, qui entraîne une concurrence accrue pour le recrutement et la rétention des talents. Lorsqu’un travailleur n’est pas suffisamment rémunéré, n’est pas satisfait de ses conditions de travail ou ne se sent pas valorisé, il ira tout simplement voir ailleurs.

Je constate que les entreprises mauriciennes prennent progressivement conscience de cet enjeu, et j’espère qu’elles adopteront les mesures nécessaires pour garantir davantage d’équité et de transparence dans leurs processus de recrutement et de promotion.

Par ailleurs, il ne faut pas sous-estimer l’impact des nouvelles technologies et de l’intelligence artificielle sur l’emploi. Les robots et les logiciels informatiques remplacent progressivement les humains à différents niveaux. Ce phénomène est inévitable et, dans l’ensemble, souhaitable. Il sera donc essentiel d’investir dans des politiques ambitieuses de reskilling et d’upskilling, favorisant la réorientation et la reconversion professionnelles, ainsi qu’une formation continue et un perfectionnement systématique des compétences des travailleurs.

Les entreprises dénoncent un manque de main-d’œuvre qualifiée : faut-il revoir la politique de formation professionnelle ? 
Oui, et il faut être lucide : le manque de main-d’œuvre qualifiée que dénoncent les entreprises est bien réel, mais il révèle avant tout un décalage entre les compétences disponibles et les besoins du marché du travail. C’est dans cette optique que nous travaillons en étroite collaboration avec des institutions telles que le MITD, Polytechnics Mauritius et d’autres partenaires afin de développer des formations courtes, pratiques et directement liées à l’emploi, notamment dans des secteurs porteurs comme le digital, l’agro-business et les métiers techniques.

Nous allons prochainement mettre en place un observatoire du marché du travail, afin de disposer de données fiables qui nous permettront d’anticiper plus efficacement les besoins en compétences, notamment grâce à l’utilisation d’outils numériques et de l’intelligence artificielle.

En parallèle, nous renforçons les mécanismes d’accompagnement des demandeurs d’emploi : orientation professionnelle, ateliers de préparation, job fairs et mise en relation directe avec les employeurs.

Un des soucis souvent évoqués est la productivité des salariés à Maurice. Qu’est-ce qui peut être fait à ce niveau ?
Je crois sincèrement qu’un travailleur heureux est un travailleur productif. Ainsi, lorsqu’une entreprise souhaite améliorer la productivité de ses salariés, elle doit avant tout veiller à leur bien être, à leur valorisation et à leur satisfaction quant à leurs conditions de travail. Il est également essentiel pour chaque entreprise de prendre en compte le bien être psychologique et la santé mentale de ses employés. La promotion du télétravail et des horaires flexibles, la mise en place d’initiatives de gestion du stress et de soutien à la santé mentale, ainsi que des mesures d’accompagnement comme les services de garde d’enfants, peuvent considérablement renforcer l’engagement des travailleurs.

Enfin, il est indispensable d’assurer une formation adéquate des employés et de leur fournir les outils de travail nécessaires afin qu’ils puissent donner le meilleur d’eux mêmes et atteindre des résultats optimaux.

Le recours aux travailleurs étrangers continue de susciter des débats. Quelle est la ligne gouvernementale ? 
Le gouvernement a une position équilibrée sur les travailleurs étrangers eu égard aux impératifs économiques : il les autorise dans les secteurs en pénurie de main-d’œuvre, mais uniquement de manière encadrée et conditionnelle. La priorité demeure le recrutement de travailleurs locaux, et les employeurs doivent démontrer leur incapacité de recruter localement avant qu’on leur permette de le faire à l’étranger. 

Comment garantir que les Mauriciens ne soient pas pénalisés face à cette main-d’œuvre étrangère ? 
La main-d’œuvre étrangère n’est pour l’instant pas une menace pour les salariés mauriciens dans la mesure où les entreprises n’ont recours aux travailleurs étrangers que si elles n’arrivent pas à embaucher localement. Les travailleurs étrangers bénéficient du même salaire et des mêmes conditions que le travailleur mauricien. Cela évite toute concurrence déloyale. 

La main-d’œuvre étrangère n’est pas bon marché. En revanche, les salariés étrangers sont généralement plus disposés à faire des heures supplémentaires et à travailler la nuit ainsi que durant le week-end. Le taux d’absentéisme parmi ces employés est nettement inférieur à celui des travailleurs mauriciens dans plusieurs secteurs.

Le salaire minimum est-il appelé à évoluer dans le contexte actuel du coût de la vie ? 
Le National Wage Consultative Council est chargé de revoir le salaire minimum tous les cinq ans, et la dernière révision remonte à 2023, à ma connaissance. Cependant, chaque année le salaire minimum est réajusté en ligne avec la compensation salariale précisément pour prendre en considération la perte du pouvoir d’achat. 

Le recrutement d’étrangers par des agences qui loueront ensuite ces travailleurs à d’autres entreprises risque d’occasionner des abus de la part de ces agences. Comment les éviter ?
À ce jour, aucun permis n’a été octroyé à une entreprise pour recruter des étrangers et ensuite louer leurs services à d’autres compagnies. Cependant, le Conseil des ministres a donné son aval pour permettre à mon ministère d’autoriser les coopératives et associations regroupant les petits planteurs et éleveurs à enrôler du personnel étranger. Celui-ci pourra être mis à disposition exclusivement de leurs membres. Notre ministère travaille étroitement avec le bureau de l’Attorney General sur les règlements avec des paramètres stricts pour précisément s’assurer qu’il n’y ait pas d’abus.

Plusieurs cas d’abus envers des travailleurs étrangers ont été rapportés. Les contrôles sont-ils suffisants ?
Malheureusement certains employeurs ne respectent pas les droits des travailleurs étrangers. Au sein de mon ministère, nous avons un département, le Special Migrant Workers Unit entièrement dédié à la résolution des problèmes des travailleurs étrangers. Afin de prévenir les abus récurrents, le ministère n’octroie plus de nouveaux permis de travail aux entreprises qui ne respectent pas leurs droits. 

Cependant, il faut faire une différence entre les travailleurs étrangers qui sont en règle et ceux qui travaillent dans l’illégalité.  Malheureusement, plusieurs ressortissants étrangers travaillent au noir sans aucune protection et certains sont même victimes de trafic de personnes. Nous collaborons pleinement avec la police. Toutefois, il est dommage de constater que jamais aucun Mauricien n’a été poursuivi et encore moins condamné pour embauche de travailleur étranger sans permis !

En tant que président du MMM, comment voyez-vous l’évolution du parti maintenant que Paul Bérenger n’est plus là ?
Le MMM fonctionne normalement. Le bureau politique se rencontre chaque lundi et le comité central chaque quinzaine et nos 20 régionaux sont actifs. La plupart d’entre eux ont déjà remplacé leurs représentants qui ont démissionné ou ont été révoqués des instances du parti. Les dirigeants ont commencé à faire la tournée des régionaux. Le travail continue. On a beaucoup de messages de soutiens et beaucoup de personnes, surtout des jeunes, ont exprimé leur désir de se joindre à nous. 

Et quel regard jetez-vous sur la création d’un nouveau mouvement politique ?
Honnêtement, je suis pleinement occupé à résoudre les problèmes des travailleurs et à mettre en œuvre des mesures pour améliorer leurs conditions et faciliter l’embauche. Je n’ai donc pas le temps de me soucier de ce que font Monsieur Paul Bérenger et sa fille.

Est-ce qu’une direction collégiale à la tête du MMM peut fonctionner dans la durée ?
Pour l’instant, ça marche très bien. Vous savez, avant 1986, le MMM n’avait pas de leader. En vérité depuis que Bérenger n’est plus à sa tête, je trouve qu’il y a davantage de débats et d’échange d’idées dans nos réunions du bureau politique et comité central. Nos membres peuvent s’exprimer librement sans se faire insulter. Ce n’était malheureusement pas toujours le cas quand on avait un leader.

Certains affirment que son départ affaibli considérablement le « bargaining power » du MMM par rapport au Premier ministre, Navin Ramgoolam. Votre avis ?
Je ne sais pas qui sont ses « certains » et ceux qu’ils colportent. Au contraire, moi je trouve que le PM communique plus avec nous. Auparavant, c’était Bérenger qui monopolisait toute son attention et tout devait passer par lui. Aujourd’hui, le PM nous consulte individuellement sur un bon nombre de dossiers et cherche notre avis sur des nominations.

Au niveau des « backbenchers » travaillistes, certains sont d’avis que la représentation numérique du MMM au conseil des ministres devrait être revue à la baisse. Que leur répondez-vous ?
La décision de nommer un ministre et la prérogative du Premier ministre. C’est légitime pour tout député d’aspirer à devenir ministre et servir son pays au plus haut niveau. Mais je dois préciser que le MMM s’entend très bien avec tous les membres du gouvernement y compris les « backbenchers ». 

Nous sommes à la veille du budget. Est-ce que vous pensez qu’un ministre des Finances à part entière qui pourra se concentrer entièrement au redressement de l’économie est une nécessité ? Et est-ce que vous seriez intéressé à relever ce défi ?
C’est la prérogative du PM de décider à qui attribuer le portefeuille du ministre des Finances et il connaît mieux que quiconque la lourde responsabilité de présenter un budget dans le contexte économique difficile au niveau local et internationale. Il a tout mon soutien.

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