Rétrocession des Chagos : Washington sur le point de retirer son soutien au transfert de souveraineté
Par
Patrick Hilbert
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Patrick Hilbert
Les États-Unis craignent pour la sécurité de la base de Diego Garcia et pourraient revenir sur l’accord de souveraineté avec Maurice. Cette volte-face américaine ravive les tensions diplomatiques et relance les inquiétudes autour du contrôle stratégique des Chagos.
Les États-Unis s’apprêteraient à notifier officiellement au gouvernement britannique un changement majeur de position sur l’accord prévoyant le transfert de souveraineté de l’archipel des Chagos à Maurice. Selon The Express et GB News, l’administration Trump doit adresser « imminemment » une lettre au Premier ministre Keir Starmer et au Foreign, Commonwealth and Development Office (FCDO), annonçant le retrait du soutien américain à cet accord controversé.
Robert Midgley, représentant de Friends of the British Overseas Territories, a déclaré sur GB News, média proche des conservateurs britanniques qui mènent campagne contre la rétrocession, avoir rencontré, vendredi dernier, des responsables du Département d’État américain. Il affirme : « Ils vont écrire officiellement et de manière imminente au FCDO pour confirmer leur nouvelle position politique sur les îles Chagos, qui suivra la position de Donald Trump exprimée sur Truth Social. »
Dans un message publié le 20 janvier sur son réseau social, Donald Trump avait vivement critiqué le projet britannique : « De manière choquante, notre « brillant » allié de l’Otan, le Royaume-Uni, prévoit actuellement de donner l’île de Diego Garcia, site d’une base militaire américaine vitale, à Maurice, et de le faire sans absolument aucune raison. Il ne fait aucun doute que la Chine et la Russie ont remarqué cet acte de faiblesse totale. »
Selon The Telegraph, qui a également pris fortement position contre la rétrocession, la Maison-Blanche redoute que la cession de souveraineté n’expose la base conjointe anglo-américaine de Diego Garcia à des opérations d’espionnage, notamment de la part de la Chine. Des membres influents de l’administration Trump craignent que le transfert du contrôle des eaux entourant la base à Maurice n’ouvre la voie à une surveillance maritime accrue.
Il est notamment avancé que Pékin disposerait d’une flotte de navires se présentant comme des bateaux de pêche, utilisés pour des missions de renseignement dans les zones économiques exclusives de pays voisins. Dans ce contexte, Donald Trump ferait face à une pression croissante de ses alliés pour enterrer définitivement l’accord.
La position stratégique de Diego Garcia permet des opérations militaires de longue portée et place l’Iran à distance de frappe, facilitant notamment des missions de bombardiers stratégiques, comme l’attaque menée l’an dernier sur Téhéran à l’aide de B-2 Spirit.
Dans une tribune publiée par The Telegraph, le sénateur républicain John Kennedy (Louisiane) a mis en garde contre les tentatives chinoises d’espionnage de la base via des ballons et de petits navires. Il écrit : « Le Royaume-Uni ne peut pas céder l’archipel des Chagos à Maurice sans remettre les clés de Diego Garcia au Parti communiste chinois. » Et d’ajouter : « L’effort pour dissuader les opérations de renseignement chinoises deviendrait presque impossible avec Maurice aux commandes des îles environnantes. Je n’ai encore entendu aucune raison convaincante expliquant pourquoi le peuple britannique devrait rompre ses liens avec les Chagos. »
Selon The Telegraph, le sénateur, proche du Président américain, aurait plaidé en faveur du blocage de l’accord auprès de hauts responsables, dont le secrétaire d’État Marco Rubio et des membres de la Maison-Blanche.
Ces accusations de proximité entre Maurice et la Chine ont trouvé un écho indirect à Port-Louis. Vendredi, lors du banquet national organisé par le ministère des Arts et de la Culture dans le cadre de la Fête du printemps, Paul Bérenger a tenu à clarifier la position mauricienne. Il a déclaré : « Nous avons des relations particulières et spéciales avec la Chine qui doivent être tout le temps renforcées, mais nous ne sommes pas obligés d’être d’accord avec tout ce que la Chine pense, dit ou nous demande de faire, ou avec son système politique. C’est un pays ami, frère, avec sa souveraineté que nous respectons, mais nous ne sommes pas toujours d’accord avec tout ce qu’elle fait. »
Il a poursuivi : « Cela me fait souligner que certains considèrent la petite île Maurice comme une colonie, un jour de l’Inde, l’autre de la Chine, et quand ils ont le temps, ils disent que nous sommes très proches de l’Iran aussi. Ce sont des bêtises. Nous ne sommes la colonie de personne, mais nous attachons toute l’importance nécessaire à nos racines et à notre diversité culturelle. Nous sommes profondément attachés à nos cinq pays de peuplement, la France, Madagascar, le Mozambique, l’Inde et la Chine. On ne peut construire l’avenir sans connaître son passé. Un pays qui ne connaît pas son histoire est un pays sans gouvernail. »
Sur le front diplomatique, la mobilisation contre l’accord s’est intensifiée après la visite à Washington du gouvernement chagossien en exil, dont les représentants ont passé une semaine à tenter de convaincre les autorités américaines d’abandonner le projet. Lors de plusieurs réunions, ils ont soutenu que le transfert des îles à Maurice représenterait « un danger pour la sécurité de l’Amérique ».
La semaine dernière, le gouvernement britannique a reporté le débat prévu à la Chambre des Lords sur le projet de loi relatif aux Chagos, après que Donald Trump — qui l’avait soutenu l’an dernier — l’a qualifié d’« acte de grande stupidité ».
Selon les termes de l’accord, le Royaume-Uni céderait également le contrôle des eaux intérieures, de la mer territoriale, des eaux archipélagiques et de la zone économique exclusive. Des analystes estiment que Maurice ne dispose pas des moyens nécessaires pour défendre efficacement l’aire marine protégée des Chagos, le pays ne possédant que deux navires capables d’atteindre l’archipel.
Des députés conservateurs, dont Tom Tugendhat et sir Iain Duncan Smith, ont écrit au Premier ministre Keir Starmer pour exprimer leurs inquiétudes : « De sérieuses préoccupations ont été soulevées quant à la capacité de Maurice à maintenir une « zone de non-prélèvement » efficace, d’autant plus que Maurice ne dispose pas des navires de surveillance nécessaires pour empêcher la pêche illégale, non déclarée ou non réglementée. »
Ils citent le Dr Bryan Wilson, conseiller scientifique du Chagos Conservation Trust, selon lequel Maurice ne possède que deux navires hauturiers et deux petits avions dont l’autonomie ne permet pas d’atteindre l’archipel depuis l’île principale.
Leur lettre ajoute : « Il a également été rapporté que la République populaire de Chine exploite une milice maritime, une flotte de navires déguisés en bateaux de pêche, qui a opéré dans les zones économiques exclusives de l’Indonésie, du Vietnam et de la Malaisie, ainsi que dans la mer de Chine méridionale. Il a aussi été signalé que cette flotte s’est livrée à des activités d’espionnage. Nous craignons que la Chine ne profite d’une aire marine protégée insuffisamment surveillée pour mener des activités similaires près de la base militaire de Diego Garcia. »
Le Foreign Office britannique affirme, pour sa part, être confiant quant à la compatibilité du traité avec les opérations militaires. Un porte-parole du gouvernement britannique déclare : « La base militaire de Diego Garcia est cruciale pour la sécurité du Royaume-Uni et de nos alliés clés, ainsi que pour la protection des citoyens britanniques. Le traité sur Diego Garcia contient des dispositions de sécurité solides qui empêchent catégoriquement toute compromission de la base. L’accord protège la base pour les générations futures. »
Dans un autre registre, le gouvernement chagossien en exil a promis à Washington, la semaine dernière, de rebaptiser une île en l’honneur de Donald Trump si ce dernier bloque l’accord. Misley Mandarin, son First Minister, affirme : « Si le Président Trump met fin à cet accord atroce, nous donnerons à l’une des Eagle Islands le nom de Trump Island. »