Restrictions visant les car wash - Stress hydrique : des mesures…à coups de jet d’eau
Par
Sharone Samy
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Sharone Samy
Déficit pluviométrique historique, nappes phréatiques au plus bas, réseau de distribution vieillissant : l’île fait face à un cumul de fragilités structurelles que les autorités s’efforcent de gérer dans l’urgence, tandis que des experts appellent à une adaptation profonde des politiques de gestion de l’eau.
C’est une décision qualifiée de modeste pour une crise qui ne l’est pas. Réuni vendredi, le Conseil des ministres a pris note des mesures qu’entend mettre en œuvre le ministère des Collectivités locales pour encadrer les activités de lavage de voitures, jugées trop consommatrices d’eau dans le contexte actuel de stress hydrique. La décision intervient plus d’un mois après les avertissements publics du ministre de l’Énergie et des Services publics concernant un déficit hydrique préoccupant.
Patrick Assirvaden avait indiqué, le lundi 20 avril dernier, que des mesures drastiques pourraient être prises si les conditions ne s’amélioraient pas. Il avait ajouté avoir mandaté la Central Water Authority (CWA) pour élaborer un plan de restrictions de la consommation d’eau, susceptible d’entrer en vigueur dans les prochains jours. Ce plan n’a pas encore été annoncé. Un préposé du ministère indique que plusieurs options sont à l’étude.
Pour mesurer ce à quoi les autorités sont confrontées, Lormus Jugoo, responsable de la Water Resources Unit, retrace une chronologie précise. En septembre 2025, les précipitations ont fortement chuté. « Il n’y a pas vraiment eu de pluies », dit-il. La même situation s’est répétée entre janvier et mars 2026, période durant laquelle les pluies d’été, normalement attendues, ne sont pas venues.
Le cumul est sans précédent : depuis novembre 2025, la région du principal réservoir de l’île, Mare-aux-Vacoas, n’a reçu que 44 % des précipitations habituelles. Depuis le début des relevés en 1904, février 2026 est le mois de février le plus sec jamais enregistré.
Les réservoirs ne sont pas seuls en cause. Les précipitations alimentent également les nappes phréatiques, ressource essentielle et distincte pour l’approvisionnement en eau du pays. « Les pluies ne servent pas uniquement à remplir les réservoirs, rappelle Lormus Jugoo. Elles contribuent aussi à la recharge des nappes phréatiques. Aujourd’hui, ces dernières affichent également des niveaux préoccupants. »
Le déficit frappe donc sur deux fronts à la fois, sans que les prévisions météorologiques pour la saison hivernale n’annoncent de redressement significatif. La station météorologique ne prévoit pas d’épisodes de fortes pluies, et même des précipitations modestes ne suffiraient probablement pas à rehausser le taux de remplissage des réservoirs.
L’océanographe Vassen Kauppaymuthoo ne conteste pas ces chiffres. Il conteste leur interprétation. Attribuer la crise au seul déficit pluviométrique récent, dit-il, c’est méconnaître une réalité climatique plus ancienne et plus profonde. El Niño, qui influence les conditions météorologiques mondiales en réchauffant certaines zones océaniques, affecte l’océan Indien à travers un transfert de chaleur pouvant durer entre deux et sept ans. Combiné aux effets du changement climatique, il redistribue les précipitations de façon structurellement moins prévisible. Les experts mondiaux craignent d’ailleurs un épisode extrême cette année.
« Le phénomène apporte un réchauffement de certaines zones océaniques qui peut générer des vents forts dans certaines régions et, dans d’autres, des épisodes de pluies abondantes ou de sécheresse », explique-t-il. L’île continue de recevoir d’importantes quantités de pluie chaque année, reconnaît-il, mais leur distribution a changé. « Même durant les périodes traditionnellement marquées par de fortes averses, nous avons observé des modifications importantes. »
Ce que Vassen Kauppaymuthoo met en cause, c’est moins la météo de ces derniers mois que l’inadaptation structurelle des politiques de gestion de l’eau à cette nouvelle donne. « Maurice s’est toujours adaptée aux saisons et non aux changements climatiques, qui modifient constamment les cycles météorologiques », affirme-t-il. La crise actuelle doit, selon lui, servir d’électrochoc : « Nous devons cesser de nous cacher derrière la sécheresse. Il faut mettre en place des mesures adaptatives. »
Parmi ces mesures, la question des pertes dans le réseau de distribution occupe une place centrale et récurrente. Elle revient dans le débat public à chaque épisode de tension sur les ressources hydriques, sans jamais tout à fait s’y installer. Fuites récurrentes, conduites vieillissantes, perditions importantes à travers le réseau national : Vassen Kauppaymuthoo est direct. « Il y a des perditions d’eau et des tuyaux qui doivent être remplacés. Il faut augmenter nos stocks. Le pays n’a pas besoin de mesures pharaoniques, mais de mesures correctives. » Il cite explicitement trois priorités : réduire les pertes dans le réseau, remplacer les conduites défectueuses, renforcer les capacités de stockage.
La CWA conduit depuis plusieurs années un programme de remplacement des conduites vieillissantes. Près de 500 kilomètres de canalisations doivent être remplacés à travers le pays dans le cadre d’un programme échelonné. Plusieurs régions en ont déjà bénéficié, notamment dans l’Est et le Sud, où certaines canalisations présentaient des signes avancés de vétusté. Les autorités présentent ce chantier comme l’un des piliers de leur stratégie, en complément des campagnes de sensibilisation et des mesures visant à limiter le gaspillage.
À court terme, les autorités ne se laissent guère d’autre option que l’action. « Nous n’avons pas d’autre choix que de mettre en place des mesures de prévention dans les jours à venir », dit Lormus Jugoo. L’enjeu n’est pas seulement quantitatif : il s’agit aussi d’assurer une distribution équitable à travers l’ensemble du territoire, dans un contexte où la raréfaction de la ressource risque d’exacerber les inégalités d’accès entre régions. « Nous ne voulons pas que certaines régions soient pénalisées », précise-t-il.
De nouveaux forages figurent parmi les solutions envisagées pour renforcer les capacités d’approvisionnement. Un appel d’offres a été lancé et se trouve en phase d’évaluation. « Les forages sont d’actualité. Il nous faut gérer au mieux les stocks disponibles », résume Lormus Jugoo.
À plus long terme, c’est sur le Water Master Plan que reposent les espoirs. « J’espère qu’il viendra soulager la problématique de l’eau. Je reste optimiste », dit Vassen Kauppaymuthoo, tout en maintenant la pression : les mesures correctives que réclame la situation ne peuvent attendre l’horizon d’un plan. La crise est là, maintenant, et les réservoirs, eux, ne font pas de politique.
Le phénomène climatique El Niño, qui se caractérise par un réchauffement anormal des eaux de surface du Pacifique équatorial, est en cours de formation à une vitesse inhabituelle. À mi-mai 2026, l’Institut international de recherche sur le climat et la société (IRI) de l’Université Columbia lui assignait une probabilité d’occurrence de 98 % pour la période mai-juillet. L’Organisation météorologique mondiale (OMM) parle d’une « grande confiance » dans son déclenchement, suivi d’une intensification au cours des mois suivants.
Ce qui inquiète les scientifiques, c’est l’ampleur potentielle de l’événement. Certains modèles évoquent un épisode susceptible de rivaliser avec celui de 1876-78, le plus intense depuis le début des relevés, qui avait contribué à des sécheresses mondiales et à des famines estimées à des dizaines de millions de victimes. Le Centre européen pour les prévisions météorologiques à moyen terme projette des anomalies de température pouvant atteindre 3 °C au-dessus de la moyenne dans certaines zones du Pacifique d’ici la fin de l’année.
Pour l’Afrique australe et l’océan Indien, la zone géographique de Maurice, El Niño est historiquement associé à des conditions plus sèches que la normale. Une perspective qui donne un relief particulier aux avertissements des experts mauriciens sur la gestion durable des ressources en eau.
La perspective de nouvelles restrictions visant les activités de lavage de voitures suscite déjà des inquiétudes chez certains opérateurs du secteur. Propriétaire d’un petit car wash dans la région de Sainte-Croix, un entrepreneur ayant requis l’anonymat craint que ces mesures ne viennent fragiliser davantage une activité déjà confrontée à de nombreuses difficultés.
Selon lui, les exploitants doivent depuis plusieurs années composer avec une hausse constante des coûts d’exploitation. Entre l’augmentation des tarifs de l’électricité, le prix des produits utilisés pour le nettoyage des véhicules et les dépenses liées à la gestion quotidienne de l’entreprise, les marges se réduisent progressivement.
« Avec la cherté de la vie, tout a augmenté. Les factures d’électricité sont plus élevées qu’avant et nous avons aussi des employés à rémunérer. Ce n’est déjà pas évident de faire tourner une petite entreprise dans ces conditions », explique-t-il.
L’entrepreneur affirme comprendre la nécessité de préserver les ressources en eau dans le contexte actuel. Toutefois, il estime que les autorités devraient également s’attaquer aux problèmes structurels du réseau de distribution avant d’imposer de nouvelles contraintes aux petits opérateurs.
« Ce n’est pas en ciblant les car wash qu’on va régler le problème. Tout le monde sait qu’il y a des tuyaux défectueux, des fuites et des perditions d’eau sous terre dans plusieurs régions. Il faudrait aussi agir sur ces problèmes-là », soutient-il.
Selon lui, les restrictions envisagées risquent surtout d’avoir un impact direct sur les revenus de nombreuses familles qui dépendent de cette activité pour subvenir à leurs besoins.
« Pour nous, ce serait un coup dur. Nous sommes déjà sous le poids de plusieurs augmentations et chaque nouvelle contrainte rend les choses plus compliquées. Derrière chaque car wash, il y a des travailleurs et des familles qui comptent sur cette activité », fait-il remarquer.